Auteur: Lucien-Samir Oulahbib

Docteur en sociologie, Lucien-Samir Oulahbib est chargé de cours à Lyon 3 et Paris X, et habilité à diriger des recherches en sciences politiques.

La réaction de Simone Veil est-elle juste ?

    Pourquoi une famille « très catholique » ou « musulmane » ne pourrait-elle pas prendre en charge la mémoire d’un enfant juif livré par les autorités vichystes aux nazis (et, le comble, sans même qu’ils le demandent…) ? Cette sortie de Simone Veil est étrange, voire même désobligeante : tous ne sont-ils pas français et donc doivent réagir en tant que Français d’abord ?…

    Même François Hollande est de cet avis ; alors que c’est l’heure de la curée dite TSS, il aurait pu avoir son nom en haut de l’affiche à côté du grand de Villepin et du valeureux Mamère, il a préféré pour une fois ne pas jouer partisan et se demander s’il ne fallait pas en effet souligner la spécificité de la déportation juive en France depuis qu’elle s’est effectuée au nom de l’État Français.

    Le débat ne se délimite donc pas seulement au fait de savoir si le génocide juif reste non seulement spécifique mais unique comme l’avait avancé Finkielkraut ; d’autant que le massacre des tziganes, des homosexuels, des communistes (en URSS y compris et surtout faut-il ajouter), et, du côté du nationalisme turc, des Arméniens, n’est pas en reste du point de vue de la quantité tuée ; le débat se délimite, aussi, par et dans le fait de savoir s’il faut juste oublier ou opérer également un contre traumatisme, une catharsis, permettant de purger la mémoire en la rendant consciente.

    Je me rappelle avoir lu quand j’avais huit ans les livres de Bernadac sur les camps de la mort parce que je voulais comprendre pourquoi le peuple allemand en était arrivé là, je n’en fus pas traumatisé, même s’il m’a fallu des années pour saisir, un peu, qu’il s’agissait d’une accumulation de facteurs liée à son histoire allemande, spécifique, (là aussi…) et non le produit d’une mécanique historique générale nommée antisémitisme européen, capitalisme, comme tend encore à l’y réduire le mouvement communiste, sans doute pour masquer ses propres responsabilités dans le massacre de masse des millions de russes et affiliés depuis que la déviation léniniste eut pris le pouvoir en 1917.

    Il faut donc considérer la proposition du Président de la République comme un effort salutaire de reconstitution de l’identité française endommagée par la césure vichyste, d’autant que ce sera désormais une classe et non un élève qui prendra en charge la mémoire d’un enfant juif.

    Néanmoins, il s’agira également de ne pas oublier qu’une partie du corps politique français, à savoir les communistes, ont été les complices d’assassinats à vaste échelle, et qu’il existe, là aussi, un devoir de mémoire à accomplir ne serait-ce que dans le soutien aux efforts de ces russes et autres membres des divers peuples ayant subi le joug léniniste (je pense en particulier aux cambodgiens), mais qui, pour l’instant, restent seuls à porter la mémoire de cent millions d’assassinés ou détruits peu à peu dans les camps de travail, par le seul fait de n’être pas né prolétaire ou de ne plus avoir défendu un parti de criminels, alors qu’ils restaient eux, de vrais marxiens.

    Un tel devoir de mémoire devrait être lui aussi spécifique de celui effectué envers les victimes des invasions réalisées à l’étranger ; parce que celles-ci n’ont pas été tuées pour ce qu’elles étaient mais parce qu’elles avaient été vaincues, ce qui est évidemment regrettable, mais reste le lot de l’Humanité depuis l’invention de la guerre ; tel ou tel peuple ne doit donc pas être nécessairement rendu plus responsable que tel autre. Certes, le massacre des Incas en Amérique du Sud, le massacre des Amérindiens en Amérique du Nord, est éprouvant, mais ceux-ci se massacraient aussi entre eux ne n’oublions pas. Et lorsque les Arabes envahirent l’Afrique du Nord, ils ne firent pas avec des fleurs. Idem lorsque les berbères almoravides et almohades remirent l’ordre islamique en route dans une Andalousie divisée. Certes, il eut cette prise sanglante de Jérusalem par les Croisés et la Reconquête castillane. Mais que dire de la prise de Byzance par les Turcs, des invasions vandales, huns, mongoles (Attila et Gengis Khan n’étaient pas des tendres), des guerres intertribales en Afrique, jusqu’aux massacres récents au Rwanda et en Chine effectués non pas par des « blancs » mais des « noirs » et des « jaunes » ?… Les tueries de conquête ne sont pas le seul apanage de l’Occident.

    Ne mélangeons donc pas tout comme le font ces dits « Indigènes de la République » qui oublient une partie de leur propre passé ayant fait couler du sang lui aussi. Avançons plutôt qu’il faut ressaisir dans notre part d’être historique le fondement humain qui, naturellement, nous pousse plutôt vers la coopération que vers la destruction. C’est sans doute dans ce geste, là, « porteur de civilisation », qu’il faudrait, aussi, percevoir la proposition mémoriale du président de la République.

 

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