Auteur: Michel Herland

Michel Herland est professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane, Martinique, Antilles françaises.

« Colère et Temps », par Peter Sloterdjik

Peter Sloterdjik, Colère et Temps, Essai politico-psychologique, traduit de l’allemand par O. Mannoni, Libella-Maren Sell, Paris, 2007, 320 p.

 

« Achille voit les armes et sent à leur aspect redoubler son courroux. Des éclairs jaillissent de ses yeux. D’une main avide, il saisit le céleste présent… Achille vole au rivage et appelle à grands cris les enfants de la Grèce… Des flots de guerriers s’élancent hors de leurs tentes. Les panaches menaçants flottent dans les airs. Les cuirasses, les boucliers, les javelots étincellent… Achille, au milieu d’eux, s’arme pour le carnage. Ses lèvres frémissent, ses yeux sont en feu, la douleur et la rage s’enfoncent dans son cœur » (Iliade, chant dix-neuf).

 

Peter Sloterdijk, né en 1947 à Karlsruhe, actuellement professeur dans la capitale de l’Autriche, s’est hissé rapidement au premier rang de la philosophie allemande et peut-être même européenne. Ses essais sont immédiatement traduits et font l’objet d’abondantes recensions dans la presse. Il est vrai qu’il s’agit d’un auteur étonnamment lisible pour un philosophe et qui saisit à bras le corps les questions de notre époque. Ainsi dans Règles pour le parc humain, où il abordait sans complexe la question de la programmation génétique des humains et plus généralement celle de la domestication de l’homme en tant qu’animal politique. (1)

Son dernier livre, Colère et Temps, s’efforce de tenir à distance les conceptions aujourd’hui dominantes qui mettent l’accent sur la libido, le désir d’une jouissance essentiellement physique, matérialiste et de réévaluer un autre ressort du comportement humain, qu’il appelle la thymotique, à savoir « la fierté, le courage, la vaillance, le besoin de se faire valoir, l’exigence de justice, le sentiment de dignité et d’honneur, l’indignation, les énergies combatives et vengeresses » (p. 26). Il propose une réécriture de l’histoire de l’Occident, depuis la colère des anciens Grecs inspirée par les dieux, jusqu’au ressentiment désespéré des jeunes déshérités parqués dans les banlieues de nos grandes villes.

Sloterdijk use et abuse d’une analogie financière. Selon lui, il existerait des banques pour accumuler la colère comme il existe des banques pour stocker l’épargne. Dans cette optique, les révolutions prolétariennes sont les moments critiques où « les sommes de colère et d’indignation placées à long terme » commencent à produire une rente (p. 186). En attendant, les banques de colère « déchargent leurs clients de l’embarras lié à l’initiative personnelle tout en leur faisant miroiter des bénéfices » (p. 189).

Le christianisme constitue un exemple très particulier à cet égard puisque le rendement de la « banque transcendante » est repoussé au jugement dernier. En contrepartie, si l’on peut dire, les personnes gravement lésées ont l’assurance que les coupables de péchés mortels subiront un châtiment éternel.

Les banques de colère ne sont pas plus à l’abri des crises que les autres. Pour Sloterdijk, 1914 fut le moment où les placements déposés par les masses en vue d’une révolution internationaliste ont été soudainement débloqués au profit des bellicismes nationaux (p. 200). (2) Cet exemple montre la limite du procédé interprétatif, tant il paraît douteux que ce soit la même colère qui ait pu s’investir dans l’espoir de la révolution prolétarienne puis dans les conflits nationalistes, même si des transferts étaient évidemment possibles à la marge.

Quoi qu’il en soit, la Première Guerre mondiale n’a pas empêché, au contraire, l’éclatement des révolutions prolétariennes, comme l’ont démontré les exemples de l’Allemagne et, avec plus de succès, de la Russie – des révolutions sur lesquelles Sloterdijk porte un jugement entièrement négatif. Il n’y voit en effet qu’une variante rouge du fascisme, sans différence significative avec les fascismes bruns nés à la même époque pour des raisons similaires. Tout au plus reconnaît-il au stalinisme la capacité d’avoir su dissimuler durablement sa véritable nature aux yeux du plus grand nombre, dans certains pays du moins.

« L’ingénieuse mise en scène du fascisme de gauche comme antifascisme est devenue, dans l’ensemble de la zone d’influence du stalinisme et, au-delà, dans la nouvelle gauche, le jeu de langage dominant de l’après-guerre, avec des effets à long terme que l’on peut suivre jusqu’à nos jours dans les subcultures dissidentes de l’Occident, je veux parler de la France et de l’Italie » (p. 231).

Si Sloterdijk n’a pas de mots assez durs pour condamner le totalitarisme stalinien, il lui accorde malgré tout un effet positif sur l’évolution de la condition sociale dans le monde occidental. Selon lui, dans la mesure justement où le communisme gardait une image positive à l’extérieur, il représentait une menace pour le capitalisme, lequel se serait trouvé alors contraint de faire des concessions aux partis représentant la classe ouvrière au sein des parlements nationaux. Ainsi le communisme aurait-il surtout servi, volens nolens, à aider « ses anciens adversaires principaux, les socialistes modérés et les socio-démocrates européens, à atteindre le sommet de leur capacité d’action historique » (p. 299).

Même si cette analyse contient incontestablement une part de vérité, elle fait un peu trop bon marché de l’existence de partis communistes puissants – bien que le plus souvent écartés des gouvernements – en France et en Italie. Fidèle au partage du monde décidé à Yalta, Staline a volontairement bridé les intentions révolutionnaires des partis communistes occidentaux. Le renforcement des partis socialistes et sociaux-démocrates était dès lors inéluctable mais on ne peut pas dire qu’il ait été vraiment subi par Staline : il s’inscrivait au contraire dans sa stratégie de protection du glacis communiste derrière un rideau de fer. L’histoire semble donc plus subtile que celle racontée par Sloterdijk. S’il est vrai que le communisme a pu être perçu, à l’Ouest, comme une menace, il ne s’agissait en réalité que d’un épouvantail. Staline était bien le maître des faux-semblants : non seulement en faisant passer sa dictature comme le parangon de l’antifascisme, mais encore en faisant croire que la révolution était encore possible à l’Ouest, alors qu’il était le premier à l’interdire.

L’effondrement des régimes communistes a marqué l’entrée « dans une ère dépourvue de points de collecte de colère et porteurs d’une perspective mondiale » (p. 254). Sloterdijk soutient la thèse de la « fin de l’histoire » et il rend d’ailleurs un hommage appuyé au livre de Fukuyama. (3) La fin de l’histoire prend des formes différentes selon les contextes : « dans les démocraties libérales, une politique d’ordre post-démocratique qui s’exprime par la régression de la politique au rang de la police, et par la métamorphose des politiciens en agents de la protection des consommateurs ; dans les États qui ont échoué, la guerre civile » (p. 61-62).

Sloterdijk consacre plusieurs pages à l’Islam dans lesquelles il se montre favorable également à la thèse du « choc des civilisations ». S’il ne pense pas que l’Islam puisse triompher en dehors de sa zone d’influence – car il ne s’agit que d’« une pure idéologie vengeresse qui ne peut que punir et ne produit rien » (p. 312), il ne sous-estime pas sa capacité de mobilisation face à « la déferlante pléthorique de jeunes hommes génocidaires en puissance » (p. 309). Il relève en outre les effets indirects de la menace islamique dans les pays occidentaux : le relâchement des principes démocratiques (« des chefs d’État élus démocratiquement peuvent se comporter impunément comme des commandants en chef ») comme de l’impératif de justice (« grâce à la nouvelle terreur, les questions de sécurité politique et existentielle ont nettement la priorité sur celles de la justice sociale », p. 303).

La fin de l’histoire se manifestant par ailleurs par la disparition de toute alternative crédible au capitalisme, cela produit chez les exclus de ce régime (qu’ils se trouvent en Occident ou en Orient) un ressentiment a priori sans remède. À propos des émeutes des banlieues parisiennes d’octobre 2005, Sloterdijk utilise l’expression « énergies sales émergentes » (p. 285) et il souligne à juste titre qu’aucun parti politique n’a voulu se mouiller pour tenter de transformer cette énergie en une revendication positive. Une telle inertie – au premier chef celle des partis de gauche – est cohérente avec le triomphe d’une nouvelle idéologie caractérisée par « l’accord entre le conservatisme fondé sur l’angoisse de larges strates de la population et le principe néolibéral de dureté qui caractérise les élites fortunées » (p. 286).

Peut-on aller au-delà de ce constat plutôt désespéré ? Dans sa conclusion, Sloterdijk retrouve la veine nietzschéenne pour en appeler au dépassement du ressentiment. Cela suppose une mutation radicale des valeurs.

« Ce que l’on s’efforce d’obtenir, c’est une méritocratie qui, au niveau intraculturel et transculturel, crée l’équilibre entre une morale antiautoritaire détendue, une conscience affirmée des normes et un respect pour les droits inaliénables de la personne. L’aventure de la morale s’accomplit par le parallélogramme des forces élitaires et égalitaires. Ce cadre est le seul dans lequel on puisse penser un changement de centre de gravité remplaçant les pulsions de l’appropriation par les vertus de la prodigalité » (p. 317).

Sans s’attarder sur la qualité de la traduction, un tel programme peut plaire ou déplaire mais la question n’est pas vraiment celle-là. On attend d’un philosophe qui se veut simultanément penseur de la politique et de la morale, qu’il produise un système combinant de façon cohérente ces deux aspects de la réalité sociale. La déconstruction de la morale traditionnelle par Nietzsche est, pour sa part, cohérente (si elle n’est pas nécessairement vraie). Sa vision de la nouvelle morale qu’il appelle de ses vœux n’a pas cette qualité, puisque Nietzsche ne nous explique pas quelles sont les forces qui permettraient de la faire advenir. On peut en dire autant de son disciple Sloterdijk ! 

La conclusion de Colère et Temps n’est pas le seul passage qui laisse l’impression d’une pensée insuffisamment maîtrisée. Sloterdijk laisse publier sans doute trop vite des livres qui mériteraient d’être davantage médités. Leur succès s’explique néanmoins car il s’y révèle une pensée iconoclaste et libre qui tranche utilement sur nombre de discours convenus.

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(1) Éditions des Mille et une nuits, 2000. Nous confrontons les pensées de Sloterdijk et d’Habermas à propos des manipulations génétiques dans nos Lettres sur la justice sociale (Le Manuscrit, Paris, 2006, lettre 10).

(2) « Crise bancaire au cours de laquelle les gérants ont débloqué tout d’un coup, au profit des affaires polémiques des directions politiques nationales, les placements de colère déposés par les « masses » dans les établissements agissant au plan international » (Colère et Temps, p. 200).

(3) « Un des rares travaux de la philosophie politique contemporaine qui touche au nerf de l’époque » (p. 57).

 

 

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One Response to “« Colère et Temps », par Peter Sloterdjik”

  1. Michel Drevet dit :

    « On attend d’un philosophe qui se veut simultanément penseur de la politique et de la morale, qu’il produise un système combinant de façon cohérente ces deux aspects de la réalité sociale. »
    Heureusement que le philosophe n’est pas toujours fonctionnaire alors!!?
    Plus sérieusement, « où est la promesse, et depuis qui? »
    Sloterdijk fait déjà pas mal…,ne pensez vous pas?
    Merci en tout cas de le commenter!