Auteur: Michel Herland

Michel Herland est professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane, Martinique, Antilles françaises.

Misère de la philosophie du journal Libération

Dans le numéro du jeudi 19 novembre 2009, la rédaction de Libération a cédé sa place à soixante philosophes. L’expérience est instructive, moins hélas en raison de l’intérêt intrinsèque de la plupart des contributions ainsi rassemblées que pour ce qu’elle révèle de l’état d’une certaine philosophie que l’on qualifiera, faute de mieux, de bien-pensante.

Qu’est-ce que philosopher, sinon apprendre à réfléchir ? On attendait donc, en ouvrant ce numéro de Libération dont la couverture représente un buste de Marianne au regard aveuglé par une écharpe tricolore, qu’il nous éclaire mieux que ne le font les livraisons habituelles du journal, qu’il améliore notre compréhension du monde et de nous-mêmes. 

Il serait évidemment outrancier de prétendre que tous les articles rassemblés dans ce numéro n’ont aucune valeur ajoutée. Il n’en est pas moins vrai que rares sont ceux qui contiennent ne serait-ce que l’ébauche d’une véritable discussion philosophique. Beaucoup se contentent d’énoncer des opinions. Par exemple, des deux pages consacrées à Ségolène Royal on peut seulement retenir que la candidate malheureuse aux dernières élections présidentielles a une remarquable capacité à rebondir (ce qui ne nous avait pas échappé) et – idée plus étrange – que si le Parti Socialiste s’acharne sur elle, il réussira peut-être à la marginaliser mais que cela se paiera « d’un appauvrissement effrayant de l’espace public ». En effet, nous dit-on, « le mépris et la haine sont des poisons pour l’espace public » et « les mises à mort tuent l’espace public ». Comment prendre de telles assertions au sérieux ? La concurrence, la conquête du pouvoir ne sont-elles pas plutôt l’essence du combat politique en démocratie ? Est-il possible que cela ait échappé à l’auteur de l’article ?

Les rédacteurs philosophes invités par le journal n’aiment pas la concurrence, pas plus dans le secteur de la production qu’en politique. Dans un autre article, après avoir posé le contrat social (dont l’État est le garant) comme le fondement indiscutable de la démocratie (alors que cela mériterait pourtant discussion), l’auteure reproche à l’État sarkozyste de vouloir introduire la concurrence partout, et ce faisant, de faillir à sa mission. En effet, nous dit cette auteure, « la généralisation de la concurrence est une rupture du contrat social, parce qu’au lieu de mettre les citoyens en relation les uns avec les autres, elle met en position antagoniste des individus séparés et atomisés ». Visiblement, la signataire de ce billet ne fait pas grand cas d’Adam Smith qui explique pourtant très bien dans son apologue de la « main invisible » que la concurrence – à condition d’être ordonnée – permet la convergence et non l’antagonisme des intérêts particuliers. On peut vouloir défendre les services publics, mais il ne suffit pas pour ce faire d’invoquer une hypothétique rupture du contrat social chaque fois qu’on remet leur existence en cause ! Ce contrat n’est-il pas rompu de manière bien plus gênante lorsque des agents du service public de transport, par exemple, retranchés derrière la sécurité de leur emploi, entravent la liberté de circulation des usagers de la région parisienne par des grèves à répétition ?

Les prises de position contre la concurrence sont d’ailleurs un leitmotiv de ce numéro, ce qui positionne la philosophie française – en tout cas celle qui a sa place dans Libération – aux antipodes de la philosophie anglo-saxonne. Ainsi, « pour empêcher la fuite des cerveaux », une directrice de recherche au CNRS ne trouve pas d’autre moyen qu’une augmentation générale des salaires des chercheurs, tout en récusant absolument le principe de primes sélectives attribuées aux meilleurs d’entre eux. Sans doute ne s’est-elle jamais rendu compte qu’il y a au CNRS des soi-disant chercheurs qui n’ont rien produit depuis des lustres (s’il en est de même chez certains enseignants-chercheurs des universités, du moins ces derniers ont-ils l’obligation d’enseigner)…

Un article tout aussi partial est consacré au « délit de solidarité ». Rappelons qu’une loi française prévoit une peine pouvant aller jusqu’à cinq ans d’emprisonnement pour les personnes ayant « facilité ou tenté de faciliter l’entrée, la circulation ou le séjour d’un étranger en France ». Les deux philosophes qui rendent compte de l’avis qui vient d’être rendu à ce sujet par la Commission nationale consultative des droits de l’homme, sont très hostiles à la loi, ce qui est leur droit le plus strict. Mais un philosophe s’exprimant ès qualité ne peut pas se contenter d’invoquer « les droits fondamentaux des personnes en situation irrégulière » sans préciser d’ailleurs lesquels (en dehors de la « préservation de leur vie »). D’autant que la question du traitement à réserver aux étrangers est une question philosophique par excellence. Les Grecs étaient enclins à considérer que les étrangers n’avaient aucun droit. Un kantien dirait que seuls peuvent être retenus des droits susceptibles d’être universalisables. Et en l’occurrence, on ne voit pas qu’il soit possible de laisser s’installer en France tous ceux qui le souhaiteraient, la formule fameuse de Michel Rocard (la France ne saurait accueillir toute la misère du monde) demeurant hélas d’actualité. D’où la nécessité des frontières et des barrières à l’immigration. D’un autre côté, il serait incontestablement inhumain de priver d’assistance quelqu’un dans le besoin, étranger ou non. N’est-ce pas alors ainsi qu’il aurait fallu poser le problème : la loi qui interdit est nécessaire au nom de l’intérêt collectif, ce qui n’empêche pas que l’intérêt particulier du clandestin exige qu’il soit secouru ? Pour sortir de cette aporie, il n’y a pas d’autre ressource que la philosophie morale. Justement ce qu’on attendait dans ce numéro du journal.

L’environnement est encore une question à propos de laquelle nos philosophes se sentent autorisés à trancher sans hésitation. Ils sont contre les OGM, pour la limitation des naissances chez les femmes pauvres du Tiers-Monde (mais pas chez nous), contre les grands barrages, pour la petite paysannerie et la diminution de la consommation carnée. Pourquoi pas, mais ne serait-ce pas plutôt aux experts de trancher dans de telles matières (après avoir posé le problème dans toutes ses dimensions) ? Par contre, la philosophie a incontestablement quelque chose à dire dans une question comme celle de nos rapports avec les autres êtres vivants qui partagent la planète avec nous. Un débat aurait pu s’amorcer sur un tel sujet entre celui qui en appelle à « une nouvelle conception de la justice selon laquelle est juste non seulement ce qui ne nuit pas à autrui mais aussi ce qui ne nuit pas à la nature », et celle qui, quatre pages plus loin, juge excessive une déclaration des droits de l’animal assimilant à un génocide « tout acte compromettant la survie d’une espèce sauvage ». Ce débat, malheureusement, n’a pas lieu et le lecteur se trouve seul face à deux thèses contradictoires, et d’ailleurs vraiment argumentées ni l’une ni l’autre.

On ne saurait passer en revue tout le contenu du numéro (quarante pages, y compris le supplément « Livres »), mais on ne peut passer sous silence le dossier consacré à l’identité nationale qui occupe les premières pages. Curieusement, l’essentiel sur cette question se trouve dit dans un entrefilet reporté à la page 13, dans lequel on nous rappelle fort à propos que la théorie moderne de la démocratie pluraliste, telle qu’exposée par John Rawls, rend caduque toute interrogation sur l’identité nationale : nous sommes libres « d’être complètement indifférents à la nation, du moment que nous respectons la Constitution ». En effet : on ne saurait mieux dire. Si le dossier lui-même s’avère plutôt moins percutant, il ne contredit pas ce constat. Et même si la philosophie n’y a rien à voir, nous avons bien aimé qu’un intellectuel médiatique que l’on désigne le plus souvent par les trois initiales de son prénom et de son nom, affirme fortement que s’il y avait vraiment une réflexion à mener concernant l’identité, elle ne devrait pas concerner l’identité française mais l’identité européenne.

Pour en revenir au débat franco-français, nul ne conteste qu’il s’agisse d’une manœuvre du gouvernement, dont la finalité est d’ailleurs évidente à la lecture des questions posées sur le site dédié au dit débat. À commencer par celle-ci qui est reprise dans Libération : « Comment éviter l’arrivée sur notre territoire d’étrangers en situation irrégulière, aux conditions de vie précaires génératrices de désordres divers et entretenant, dans une partie de la population, la suspicion vis-à-vis de l’ensemble des étrangers ? » Clairement, le débat est avant tout destiné à justifier dans l’opinion des mesures défensives envers les étrangers. Suffit-il alors, à l’instar des auteurs de l’article où la question ci-dessus se trouve citée, de s’indigner qu’elle contienne « nombre d’affirmations impartageables » ? N’est-on pas à nouveau devant le déni de réalité que nous signalions plus haut à propos du « délit de solidarité » ? Certes la question est mal posée, certes les désordres auxquels il est fait allusion ne sont pas uniquement le fait des immigrés clandestins. Mais il existe bien dans notre pays des ghettos, peuplés majoritairement de Français, qui sont devenus des zones de non-droit, où l’on délivre une éducation au rabais à des jeunes lesquels, à la sortie de l’école, n’auront trop souvent pas d’autre avenir que la délinquance. Le simple bon sens commande de ne pas accroître une population que l’on ne sait pas gérer (faute de vouloir se donner les moyens de le faire). Que cela plaise ou non aux belles âmes, la question du contrôle de l’immigration se pose réellement. Et que le gouvernement l’ait soulevée par l’intermédiaire d’un débat pipé sur l’identité nationale ne changera rien à ce qui est un fait.

Pour conclure, la principale critique que l’on peut adresser aux philosophes qui ont participé à ce numéro de Libération est d’afficher trop souvent leurs opinions là où l’on attendrait qu’ils nous apportent les lumières de la philosophie. Il ne suffit pas en effet d’invoquer Derrida (premier au hit-parade des citations) pour faire acte de philosophe. Les auteurs ont-ils été paralysés par l’idée qu’ils s’adressaient à des non-philosophes ? Peut-être. Quoi qu’il en soit, leur attitude aboutit dans nombre de cas à des articles aussi partiels dans leur argumentation que partiaux dans leur conclusion. Il est frappant que les quelques contributions rédigées par des spécialistes (juriste ou économiste) soient en général plus riches que celles des philosophes. Sur bien des points pourtant, la philosophie morale, la philosophie politique auraient pu apporter des éclairages passionnants. Malheureusement, ces branches de la philosophie – qui débouchent à l’occasion sur des recommandations pratiques – ne sont guère prisées chez nous où elles souffrent, dirait-on, d’être cataloguées comme anglo-saxonnes.

 

 

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One Response to “Misère de la philosophie du journal Libération”

  1. Michel Drevet dit :

    Je vous trouve dur au sujet de la concurrence.
    Que la concurrence se consolide du coté de l’offre politique, mais que les populations n’y trouve rien à voir, voilà qui devrait préoccuper.
    J’ai constaté tellement de perte de temps, d’ennui, et d’inefficacité aux œuvres de la concurrence dans l’action entrepreneuriale , sauf sa démonstration avec le confort de l’emphase en méthode Coué, qu’Adam Smith soit-il, les manières dont la concurrence s’enraye aujourd’hui devraient poser le ré-examen de la doctrine.
    Combien de mises en normes, de captations éliminatoires, combien d’acteurs et combien d’agités pour le profit d’autres dans l’ailleurs autant agités, qui ne démontrent pas la sclérose générale des formes entretenues, plus loin que leur interne vitalité.
    L’élimination au jeu de la concurrence restreint le tapis de jeu comme peau de chagrin.
    Et moins les tireurs d’épingles sont convoqués au jeu, moins le jeu est probant pour assez de gens…
    Qu’ils jouent ailleurs et autrement comme ils peuvent c’est comme aujourd’hui.

    Tout cela reste hélas avec l’injonction d’une pérennité en sorte de « concurrence ».
    L’éligibilité supplanterait en utopie la saine concurrence tant elle peine à se démonter sinon destructive finalement!

    Combien de formes nouvelles apparues, qui soient financées en nouveautés, pour combien d’autre écrouies, confites en concurrences!!?
    Et pour combien toujours moins d’élus, d’heureux, de concurrentiels?
    L’utopie concurrentielle resterait doctrine, tandis que son lieu privilégié serait celui d’instances où la saine concurrence se garantisse?

    « Moraliser le capitalisme » financier démontre aveu d’échec, et qui se reconduit.
    Effectivement, comme vous dite, la concurrence est un beau bébé, mais l’eau du bain est bien croupie, sinon la baignoire devenue si étroite ou le bébé tellement gros!