Auteur: Michel Herland

Michel Herland est professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane, Martinique, Antilles françaises.

C’est aujourd’hui demain : Oryx and Crake de Margaret Atwood

Toute personne préoccupée par l’avenir de la planète et de l’espèce homo sapiens devrait se pencher sur les œuvres de « fiction spéculative ». Bien que régulièrement traduite en français (chez Robert Laffont), il ne semble pas que la réputation de l’écrivaine canadienne Margaret Atwood soit tout-à-fait à la hauteur de ses mérites. Avec vingt romans à son actif et presque autant de recueils de poésie, M. Atwood est pourtant l’auteur de plusieurs chefs d’œuvre, parmi lesquels The Handmaid’s Tale (1985 – La Servante écarlate) ou The Blind Assassin (2000 – Le Tueur aveugle, récompensé par le Booker Prize).

Oryx and Crake (2003 – Le Dernier Homme) est le premier volume d’une trilogie qui se poursuit avec The Year of the Flood (2009 – Le Temps du déluge) et Maddaddam (attendu en 2013). Dans le livre inaugural sont abordés les principaux thèmes qui caractérisent notre futur proche tel que M. Atwood a choisi de le décrire. Et si elle n’apporte peut-être pas les bonnes réponses (qui pourrait se targuer de prédire exactement l’avenir ?), on ne peut pas lui reprocher de ne pas poser les bonnes questions. Car son tableau de demain n’est guère différent de celui qu’elle pourrait peindre d’aujourd’hui. La surpopulation ; la pollution et le réchauffement de la planète en conséquence des activités humaines ; la ségrégation entre les riches cantonnés dans des communautés protégées et les pauvres livrés à la jungle des villes ; les futurs savants, « têtes d’œuf » formées dans des institutions hyper-sélectives, le reste de la population étant condamné à un enseignement au rabais ; l’érotisation à outrance, la pornographie, la pédophilie, le commerce du sexe ; la consommation de stupéfiants, les biotechnologies, les banques d’organes, les manipulations génétiques, la programmation des enfants au moment de leur conception suivant la fantaisie des parents ; l’expérimentation « sauvage » de nouvelles molécules par l’industrie pharmaceutique – tout cela qui est déjà en œuvre ou sur le point de l’être donne de l’humanité une image fort éloignée de cette « sapience » censée la distinguer du reste des vivants !

Face à ce constat, les savants du roman de M. Atwood, à commencer par le (sur)nommé « Crake », un génie de la « biotech », décident de traiter nos problèmes rationnellement. Nous sommes sujets aux maladies ? Toutes les ressources de la science peuvent et doivent être mobilisées pour nous soigner, sans aucune limite. La transformation des espèces animales est légitime si elle permet d’atteindre ce but : les « pigoons » sont des sortes de cochons transgéniques capables de développer des organes (cœur, foie, rein) pour les humains. Nous sommes trop nombreux ? Crake met au point une pilule qui rend stériles ceux qui la consomment et s’arrange pour qu’elle soit largement consommée en mettant en avant ses fonctions miracle (protection contre les MST, aphrodisiaque, fontaine de jouvence) et en prenant bien soin de dissimuler, évidemment, sa fonction première, stérilisatrice. Comment nourrir, en attendant, les hordes d’humains ? Les « ChickieNobs » sont des organismes réduits à des blancs de poulets (!) : à quoi bon, en effet, un bec, des yeux, un cerveau, des plumes, etc. quand on doit finir dans un estomac ? Mais tout ceci n’est qu’expédient pour Crake, lequel finit par conclure que l’espèce humaine est décidément trop immature et qu’elle ne mérite pas sa planète. Il entreprend alors de la remplacer par les humanoïdes qu’il a créés et éduqués avec l’aide de sa compagne, Oryx. Un seul survivant, leur ami Jimmy, alias « Snowman », le « dernier homme » du titre français, sera chargé d’accompagner les « Crakers » dans leurs premiers pas en dehors de la sphère nommée « Paradis » où ils ont été conçus.

Margaret Atwood excelle à mêler les intrigues et les époques. Elle nous fait vivre aussi bien l’enfance des trois personnages principaux, Crake, Oryx et Jimmy que leur passage à la vie d’adulte ; elle raconte le monde d’avant et d’après l’apocalypse fomentée par Crake (une épidémie qui ravage la planète) : son livre est aussi passionnant qu’un best-seller tout en posant, encore une fois, quelques questions essentielles. En dehors d’être une écrivaine talentueuse, M. Atwood est ornithologue, elle est donc soucieuse de la préservation de la nature (le nom Crake est celui d’un oiseau d’Australie) et ne peut qu’être d’accord avec le constat de la surpopulation et de la détérioration de la planète qu’elle entraîne. Pour autant, on ne voit pas qu’elle souscrive aux projets de son savant fou. Le volume suivant, The Year of the Flood, indique d’ailleurs qu’elle préfèrerait l’hypothèse bien improbable d’une conversion de l’humanité à l’écologie.

En attendant ce happy end hypothétique, nous sommes confrontés à la réalité qu’elle décrit plus ou moins. La question principale peut s’énoncer ainsi : sachant que l’humanité semble courir tout droit à sa perte quels moyens seraient légitimes pour la détourner de cette apocalypse ? Une réponse, de bon sens, peut s’énoncer de la manière suivante. Elle s’articule en deux temps :

–          Face à l’ampleur de la catastrophe qui s’annonce, tout moyen efficace est légitime.

–          Le plus légitime est celui qui enfreint le moins les libertés. 

Malgré quelques voix discordantes, la quasi-totalité des experts manifestent de très vives inquiétudes sur le futur de l’humanité. Le changement climatique provoquera la montée des eaux. Des régions entières seront submergées, non seulement des petites îles mais encore des deltas aujourd’hui surpeuplés. La fonte de la banquise, l’inversion du gulf stream provoqueront d’autres catastrophes. Surtout, la poursuite a priori inexorable de la croissance démographique entraînera une concurrence pour les ressources naturelles dont on n’a aujourd’hui qu’une faible idée. La croissance économique des « géants » émergents ne peut qu’accélérer la pression sur les ressources, sachant que les peuples développés ne semblent pas prêts à mettre fin spontanément au gaspillage qui caractérise leur niveau de vie. Les tensions internationales s’exacerberont et le risque d’une nouvelle guerre mondiale bien plus dévastatrice encore que les précédentes doit être pris tout à fait au sérieux. 

Admettons que ce tableau soit vrai. La question n’est pas tant que faire mais comment faire. Les changements qui devraient intervenir sont connus de tous : un mode de vie bien plus frugal en énergie sous la plupart de ses formes : carburants fossiles, alimentation animale et humaine. Et surtout – car il ne sert à rien que chacun consomme moins si le nombre de consommateurs ne cesse d’augmenter – interrompre et même inverser la croissance démographique. Notons à cet égard que le risque de conflits augmente en proportion directe avec la population.

La tendance naturelle ne va pas dans le sens de tels changements. Loin de se réduire, la production des énergies fossiles ne cesse de croître, les découvertes de nouveaux gisements étant présentées comme autant de victoires (voir le gaz de schiste). Quant à la croissance démographique, la Chine est le seul pays qui a pris le problème à bras le corps, au moins pendant un temps car la pratique actuelle consiste plutôt à tolérer les fratries, pourvu que les parents soient en mesure de payer l’amende correspondante… Ailleurs, il est frappant de constater que l’on persiste à poursuivre des politiques natalistes, à commencer par la France qui se vante d’avoir un taux de natalité supérieur à celui exigé pour maintenir la population stable (hors immigration). 

Certes, les prévisions pessimistes des experts ne sont que des prévisions. On peut toujours imaginer que nous nous trouvons sur le point de découvrir la source d’énergie non polluante qui permettra de garantir un niveau de vie indéfiniment croissant à une population de quinze ou vingt milliards de terriens. On peut même imaginer que les experts se sont grossièrement trompés et que la poursuite des tendances actuelles ne provoquera pas tous les dommages annoncés. Mais prenons le point de vue contraire, prenons au sérieux le discours catastrophiste. Nous nous trouvons alors ramenés aux changements préconisés plus haut : 1) modification drastique du mode de vie des habitants les plus aisés de la planète, qui sert aujourd’hui de modèle à tous les autres et/ou 2) réduction rapide de la population mondiale puisque celle-ci dépasse déjà le niveau soutenable pour la planète, si l’on prend pour référence le mode de vie actuel des plus aisés.

Reste alors à déterminer comment mettre en œuvre ces changements. Si l’on croit que les humains sont suffisamment raisonnables pour se convaincre eux-mêmes que de telles mesures sont nécessaires, avant qu’il ne soit trop tard pour éviter l’apocalypse dont on a parlé, il n’y a rien d’autre à faire que laisser-faire, ou plutôt, si l’on a l’âme militante, s’engager dans les mouvements (écologie politique, altermondialisme) qui poussent ces idées. Si l’on considère plutôt que les mesures effectivement adoptées par cette voie – que l’on peut dire démocratique – seront soit insuffisantes soit trop tardives, on n’a guère que deux options : ou bien se désintéresser de l’avenir de l’humanité (« après moi le déluge »), ou bien se mobiliser personnellement, sans se soucier de la voie démocratique décrétée inefficace. Telle est l’attitude de Crake dans le roman de Margaret Atwood : il décide non seulement d’interrompre brutalement la croissance démographique en stérilisant les humains sans les prévenir mais encore de fabriquer une humanité de substitution appelée à régner – pacifiquement – sur Terre, après élimination des humains actuels jugés irréformables.

Peu de gens, évidemment, ont une telle capacité d’influence. Crake est un savant génial, mis à la tête d’une unité de recherche ultra sécurisée et dotée de moyens quasi illimités par des financiers qui le laissent agir à sa guise. La situation imaginée par M. Atwood n’est pas pour autant complètement absurde : les décisions attribuées par la romancière à son personnage méritent donc d’être pesées d’un point de vue moral. Comme dans beaucoup de cas, les morales déontologique et téléologique conduisent à des résultats opposés. Si l’on résume la première par la règle d’or (« ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse »), il est clair que nous ne voudrions pas que quelqu’un nous stérilise sans nous prévenir et encore moins qu’il déclenche une épidémie dont nous ne réchapperons pas. Par contre, si la valeur d’une action se juge aux fins et non aux moyens, le comportement de Crake peut être jugé excusable, voire louable.

Margaret Atwood a donc le mérite de mettre ses lecteurs face à un dilemme moral d’autant plus intéressant qu’il risque de se poser, très concrètement, à quelques hommes et femmes de pouvoir dans un avenir pas si éloigné.

Michel Herland, décembre 2012.

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