Selim Lander est critique, membre de l'AICT (section Caraïbe)

Un bilan de la création contemporaine en Guyane

Antoine Lamoraille – Tembé – Busi Abi Yesi (la forêt a des oreilles)

Une exposition consacrée à l’art contemporain guyanais est installée jusqu’au 12 mai sur les cimaises de la Fondation Clément en Martinique. Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, le lieu vaut à lui seul la visite. L’habitation Clément est sans doute le plus bel exemple de l’architecture coloniale martiniquaise. La maison des maîtres, parfaitement entretenue, est montrée dans son jus, avec les salles de réception au rez-de-chaussée et les chambres à l’étage. Des dîners sont encore parfois servis dans la salle-à-manger. Ce fut en particulier le cas lorsque le président Mitterrand et le président Bush (père) décidèrent de se retrouver en Martinique. Les communs (cuisine, …) situés conformément à la tradition dans des bâtiments à part, sont également ouvert à la visite.

Les bâtiments d’exploitation (sucrerie, rhumerie) sont toujours entretenus même s’ils ont perdu leur usage industriel, le rhum Clément étant désormais élaboré ailleurs. Cela a libéré de vaste locaux, de quoi abriter une exposition permanente consacrée à la Martinique d’antan ainsi que des expositions temporaires qui se succèdent sans interruption tout au long de l’année, le plus souvent consacrées à un seul artiste, martiniquais ou venu d’ailleurs. Cette fois, Bernard Hayot, le président du groupe éponyme propriétaire de l’habitation, a fait appel à deux commissaires, Colette Foissey et David Redon, pour mettre au point une exposition en forme de bilan de l’art contemporain tel qu’il se développe dans un territoire, la Guyane, avec lequel la Martinique entretient des relations de cousinage, puisqu’il s’agit d’un autre des trois « départements français d’Amérique » (le troisième étant la Guadeloupe).

Maluwana

L’exposition – baptisée « Pigment » en hommage au poète guyanais Léon-Gontran Damas[1] – est divisée en trois parties occupant des bâtiments distincts. La première est abritée dans le bâtiment dit de la « Cuverie », dans lequel des cimaises spécialement conçues pour l’occasion délimitent des espaces nettement identifiés, mettant en exergue tantôt les pratiques directement dérivées de la tradition amérindienne ou de celle – afro-américaine – des anciens esclaves, tantôt la nostalgie ou la révolte, en tout cas la résistance des peuples dominés. Quant aux artistes, ils ne sont pas nécessairement des citoyens français-guyanais mais, dans cette région du « plateau guyanais » où les frontières politiques s’avèrent poreuses, certains sont venus des pays voisins, Suriname ou Brésil, à la traversée des fleuves Maroni ou Oyapock,

La deuxième partie de l’exposition, plus modestement logée dans la « Case à Lucie », a une vocation directement écologique, dans l’esprit de ses promoteurs, puisqu’elle est censée nous sensibiliser à « la destruction de la forêt et de ses habitants ». Il n’est pas certain que le message « percute » chez les spectateurs aussi fortement que le souhaiteraient les exposants (artistes ou commissaires[2]).

 

Bancs vautour

En règle générale, l’idée suivant laquelle les arts plastiques pourraient être encore mis au service d’une cause est pour le moins sujette à caution. Il ne s’agit pas de contester l’intention de l’artiste. En peignant Guernica Picasso savait bien ce qu’il entendait dénoncer, par contre celui qui contemple Guernica aujourd’hui ne saurait jamais rien de l’intention du peintre si on ne la lui expliquait pas. Et si ce spectateur – qui n’a le plus souvent jamais eu l’expérience de la guerre – éprouvera probablement une émotion bien réelle, elle n’aura vraisemblablement que peu de rapport avec le propos du peintre. Depuis que l’art officiel a renoncé au réalisme, il ne peut plus avoir la prétention de délivrer un message directement interprétable. Les tableaux de bataille de Delacroix montraient les horreurs de la guerre : le spectateur ne pouvait pas ne pas les voir. Aujourd’hui ce rôle est dévolu au film et à la photographie (cf. infra)[3].

Sri Irodikromo – Roots (détail)

La troisième partie de ce panorama consacré la Guyane est installée dans les anciens chais de la distillerie. Elle permet de faire plus ample connaissance par l’intermédiaire de vidéos avec certains des artistes.

Les commissaires de l’exposition ont pris l’heureuse décision – selon notre point de vue – de ne pas retenir dans leur sélection seulement des Artistes autoproclamés. Ils ont invité des photographes, quelques représentants d’un art brut qui semble authentique, et encore, ce qui est plus original, de modestes tâcherons, « artistes d’aéroport » ou « artisans de bords de route », qui proposent ordinairement leurs produits aux touristes, mais qu’on sent animés du souci du travail bien fait, à la recherche de la belle ouvrage. Les puristes auraient tort de protester contre ces œuvres « décoratives », de dénoncer l’intention bassement mercantile, comme si les Artistes qui frappent à la porte des FRAC ou autres mécènes, n’en avaient pas, eux, des intentions mercantiles !

Tony Riga – Lan Mo (la mort)

Dans cet ensemble – encore une fois heureusement éclectique – qui impressionne par son ampleur et par son élégance, chacun trouvera son miel en fonction de sa sensibilité particulière. Les quelques œuvres que nous allons mentionner ont retenu particulièrement notre attention. Cela ne signifie pas, évidemment, que les autres soient nécessairement sans qualité.

On pourrait croire que celles qui se rattachent le plus directement à la tradition locale sont d’un moindre intérêt. Or c’est le contraire qui se produit. Certes, elles sont les premières que l’on découvre en entrant et elles bénéficient en outre d’une présentation plus aérée que les autres, mais l’explication ne tient pas seulement à ce choix de mise en scène. Depuis les temps immémoriaux, depuis les premiers peintres qui décoraient les parois des cavernes, l’artiste avait pour vocation principale de produire de la beauté. Ce n’est que depuis quelques décennies que des artistes d’un nouveau genre sont apparu, qui se sont enfermés dans le concept, leur ambition n’étant plus principalement de séduire mais de surprendre, étonner, sinon irriter.

Bien sûr, ce n’est pas la première fois que l’avant-garde choque le bourgeois. Mais jamais le décalage n’a été aussi grand entre les « créateurs contemporains » et le public ordinaire, celui qui – faute d’une habitude suffisante du Palais de Tokyo ou des biennales prestigieuses – n’a pas encore succombé aux charmes secrets du concept. Par le passé, si un malentendu pouvait exister entre l’artiste et le public, il reposait sur le décalage entre leurs conceptions du beau. On conçoit que le passage de l’art pompier à l’impressionnisme ait pu susciter des remous ! Mais du moins tout le monde cherchait-il le beau. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Dhiradj Ramsamoedj – Caribbean Soldier

Les artistes-artisans, qui reproduisent – non sans les adapter souvent – les motifs et les techniques des anciens, imitent encore leurs devanciers sur un autre point : ils aspirent à faire du beau. Et c’est en quoi, pour peu qu’ils soient talentueux, ils nous parlent directement. Nous n’avons pas besoin avec eux de nous interroger sur le pourquoi et le comment. Nous sommes devant leurs œuvres comme un homme en présence d’une belle-femme (ou l’inverse) : conquis d’avance.

Trois formes d’art traditionnel sont représentées dans l’exposition. La plus connue à l’extérieur de la Guyane est le tembé. Peint, il s’agit d’un savant entrelacs géométrique de bandes colorées, cercles ou lignes brisées, dont la structure, abstraite, est assez bien résumée par l’expression de « symétrie asymétrique ». Le ciel de case, ou maluwana, est une autre de ces formes ancienne dont l’usage à la fois pratique et religieux est plus directement perceptible. Comme son nom l’indique, il s’agit d’un panneau rond décoré qui est conçu pour être traversé par le poteau central du carbet communautaire dont il contribue à soutenir le toit. Contrairement à la flèche faîtière des Kanak, visible seulement de l’extérieur, le ciel de case n’est visible, lui, que lorsqu’on est couché à l’intérieur de la case. Les maluwana sont décorés avec des animaux fantastiques aux formes là encore géométriques, animaux le plus souvent maléfiques comme la chenille à deux têtes. L’exposition guyanaise présente enfin une somptueuse collection de tabourets monoxyles en bois sculptés (le bois est la principale richesse de la Guyane qui produit toutes sortes d’espèces rares et précieuses), zoomorphes, dont l’usage rituel à l’origine, est désormais principalement profane, comme pour les tembé et les maluwana. En dehors de leurs qualités plastiques indéniables, toutes ces pièces témoignent d’une sûreté d’exécution d’autant plus remarquable que les artistes-artisans qui les ont fabriquent ne disposent que d’outils rudimentaires.

J-P Triveillot – Les Révoltés (détail)

Trois artistes apparaissent proches de ce courant traditionnaliste. On tombe en arrêt devant le grand masque de carnaval de Tony Riga, « Lan Mo » (la mort), inspiré des costumes cérémoniaux de certains peuples premiers, fait de trois cranes juxtaposés et d’une vaste robe en palmes. Sri Irodikromo, surinamienne, expose un batik couturé, rehaussé de matières végétales, à dominante rouge – rouge comme, précise-t-elle, le roucou dont s’enduisaient les Amérindiens – avec certains motifs empruntés aux maluwana. Cette œuvre aux dimensions imposantes mérite un examen détaillé. Dans une toute autre veine, on peut citer ici Patrick Lafrontière, parce qu’il utilise un matériau local, les spathes royenta, cette enveloppe fibreuse des palmiers royaux, pour bâtir des robes d’une surprenante élégance. Il retrouve ainsi lui aussi une tradition ancestrale d’usage de ces fibres comme textile chez certains peuples primitifs.

J-P Triveillot – Dame bleue

Et l’art contemporain ? Le soldat caribéen en rubans multicolores de Dhiradj Ramsamoedj (autre artiste surinamien), qui fait face aux tembé lorsqu’on pénètre dans la Cuverie, en est un exemple typique, qui mêle le gag (qui pourrait imaginer un soldat multicolore à l’heure des tenues camouflées ?) et le message lourdement pédagogique (multicolore = multiculturel) ; en outre le soldat tient un boulet (lui aussi en rubans multicolores) au bout d’une chaîne, deux accessoires qui ne sont pas censés symboliser le bagne (comme un vain peuple le pourrait croire) mais, pour l’un, « une arme renvoyant à notre propre force issue de la pluralité » et, pour l’autre, « le lien qui nous relie à notre passé ».

D’autres œuvres nous ont davantage paru capables de susciter une émotion esthétique chez le spectateur, refusant le gag, sans renoncer pour autant à porter un message. En premier lieu peut-être « Les Errants », ensemble de sept sculptures de taille humaine en tissu, signé Fabrice Loval : mannequins fantomatiques, susceptibles d’évoquer des sentiments très divers qui tournaient pour nous autour de l’évanescence, de la perte, du deuil. De Jean-Pierre Triveillot, artiste autodidacte, on remarque d’abord ses « Révoltés », quatre bas reliefs en bois gonfolo représentant deux hommes au poing levé et deux femmes aux cheveux dressés sur la tête, sculptures « à la serpe », fortes et pourtant élégantes. Mais on ne reste pas indifférent non plus devant sa « Dame bleue », faite de deux morceaux de bois (cèdre et gonfolo) sciés longitudinalement de façon à profiter de la courbe naturelle du tronc, puis accotés, avant d’être gravés et rehaussés de peinture : œuvre toute simple qui dégage une grâce singulière.

Fabrice Loval – Les Errants

Si nous ne voyons pas de peinture méritant vraiment d’être signalée, on n’en dira pas autant des tirages géants, en noir et blanc, du Brésilien Patrick Pardini, « Arborescences » où s’entrelacent de stupéfiante manière les corps des enfants et les troncs enchevêtrés, rhizomatiques de certains palétuviers, gommant toute solution de continuité entre bras ou jambes, racines ou branches. Ces photos sont remplies de mystère jusqu’à provoquer le malaise. Selon l’humeur ou l’instant, on y reconnaîtra aussi bien les attitudes lascives des apsaras d’Angkor que le dénuement tragique des habitants des tropiques, donc une métaphore du paradis perdu à moins que ce ne soit l’image cruelle du désordre du monde. Dans une veine différente mais provoquant des réactions assez semblable, l’œuvre d’une photographe (toujours du Brésil), Roberta Carvalho : elle montre un visage d’enfant, d’un vert lumineux, comme rempli de feuilles, qui se détache sur un fond sombre de paysage forestier, avec, en bas, les signes d’un établissement humain. Le regard à la fois triste et inquisiteur de l’enfant-végétal (incarnation de la forêt) nous oblige à considérer la responsabilité de notre espèce face à la destruction de la nature. Ici l’allégorie est claire et la force accusatrice de cette œuvre indéniable.

Roberta Carvalho – Symbiose n°5

D’autres photos, à portée souvent documentaire, complètent l’exposition, avec quelques vidéos. Au-delà d’une simple exposition d’arts plastiques, l’ensemble présenté à l’Habitation Clément constitue ainsi un témoignage passionnant sur une Guyane au carrefour de plusieurs cultures. Où l’on pourra vérifier que l’art contemporain, grâce à son éclectisme, ménage de séduisantes découvertes.

Patrick Pardini – Arborescence (détail)

Exposition à l’Habitation Clément, Le François, Martinique, du 29 mars au 12 mai 2013.


[1] L’un des trois grands poètes de la Négritude avec Césaire et Senghor. Son premier recueil (1937) est intitulé Pigments. Une image récurrente chez Damas, poète de la négritude, identifie d’ailleurs l’homme noir à ses « pigments ». Ainsi de cette « meute de chiens dressés au flair de ses pigments » (Black Label, 1956), ou de ces « lévriers dressés lâchés contre la fièvre de nos pigments » (Névralgies, 1966).

[2] Les derniers n’hésitant pas à écrire que « nous ne pourrons plus jamais dire que nous ne savions pas »… après avoir visité la Case à Lucie. Voir cependant, plus loin, la photographie de Roberta Carvalho.

[3] L’exposition contient pourtant une installation qu’on pourrait croire parfaitement réaliste, puisqu’elle rassemble des animaux morts enfermés dans trente bocaux remplis de formol. Difficile a priori de donner une image plus fidèle du massacre de la faune amazonienne par suite des entreprises humaines (la construction d’un barrage en l’occurrence). Pourquoi cela ne fonctionne-t-il pas ? Parce que les bocaux renvoient immédiatement à ceux alignés sur les étagères souvent poussiéreuses de muséums, devant lesquels les visiteurs non spécialistes passent rapidement, en étouffant un bâillement d’ennui ? Peut-être.

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