Selim Lander est critique, membre de l'AICT (section Caraïbe)

Ron Mueck à la Fondation Cartier

Les Français fortunés sont – on le sait (1) – moins portés que leurs alter ego américains à créer des fondations pour soutenir l’art contemporain.La Fondation Cartier – une exception donc – est située à Paris, dans un bâtiment de l’architecte Jean Nouvel, au modernisme de bon aloi, dont la transparence dégage, depuis le boulevard Raspail, une vue à travers le rez-de-chaussée sur le jardin à l’arrière.

Couple under an Umbrella

La Fondation Cartieravait déjà organisé il y a 7 ans une exposition Ron Mueck qui comportait six sculptures. Elle récidive en 2013 avec neuf sculptures de cet artiste dont trois jamais encore exposées. Des œuvres à chaque fois peu nombreuses. Ce petit nombre est en rapport avec le corpus de cet artiste londonien né en 1958 à Melbourne, corpus qui se borne à ce jour à 38 sculptures, dont la quasi-totalité représente des personnages solitaires. Ce n’est cependant pas le cas ici de la plus impressionnante, Couple under an umbrella, qui trône dans la première salle du rez-de-chaussée et que, vu ses proportions surdimensionnées, on aperçoit déjà depuis le boulevard. Ron Mueck joue en effet sur la taille de ses figures, tantôt plus grandes, tantôt plus petites que nature, et ce couple-là est monumental.

Les sculptures de Ron Mueck évoquent immédiatement celles d’un Duane Hanson (2) – des personnages hyperréalistes – mais les différences d’échelle créent chez Mueck un effet infiniment troublant, comme en témoigne l’atmosphère recueillie qui règne dans les salles d’exposition. Couple under an umbrella : le titre indique exactement de quoi il s’agit, un homme et une femme en maillot de bain à l’abri d’un parasol. Notre œil est habitué à voir des statues géantes, le David de Michel-Ange et tant d’autres. Si nous sommes aussi dérangés par le Couple de Mueck, c’est à coup sûr en raison du contraste entre l’hyperréalisme du rendu et l’irréalisme de la taille, comme si nous étions en présence de vrais géants.

Ron Mueck et sa Femme avec des courses

Au-delà de la première impression, le travail de Mueck est notablement différent de celui d’Hanson. Alors que ce dernier pratiquait le moulage de modèles vivants, Mueck ne s’astreint pas à reproduire un modèle existant. Il commence par façonner une figure en terre, une maquette qu’il agrandira ensuite à la dimension souhaitée. Il fait donc œuvre d’imagination pour créer non pas des êtres à la beauté idéale comme dans la sculpture classique mais des personnages tout à fait ordinaires, voire légèrement caricaturaux comme chez le peintre et illustrateur Norman Rockwell (1894-1978). Paradoxalement, ses personnages imaginaires paraissent plus réels que ceux de Hanson, ce qui traduit un extraordinaire souci du détail. A cet égard, il ne faut pas rater, à la Fondation Cartier, le film de Gautier Deblonde qui montre la genèse et la fabrication des sculptures de Mueck, précisément celles qui font l’objet de l’exposition (3). On y voit par exemple comment sont fabriqués les yeux des personnages sous le parasol ou encore les chaussures de la Femme avec des courses (Woman with Shopping) – plus vrais que vrais.

Pour preuve que la force des sculptures de Mueck tient principalement aux dimensions incongrues des personnages, il suffit de comparer, dans l’exposition, les quelques figures dont la taille paraît à peu près normale – Woman with Sticks, Man in a Boat, voire Drift (4) – avec les autres, celles qui sont surdimensionnées – Couple under an Umbrella, Mask II, Still Life (5) – ou sous-dimensionnées – Young Couple, Youth, Woman with Shopping.  Cette dernière sculpture méritant une mention particulière, tant cette femme semble porter toute la misère du monde. Pauvrement vêtue, lestée de deux sacs de course en plastique et d’un enfant caché sous le manteau d’où dépasse une petite tête fragile, elle est, avec son expression à la fois vide et désolée, l’image même de la misère humaine, pauvreté et déréliction réunies.

À la Fondation Cartier, Paris, du 16 avril au 29 septembre 2013.

(1)   Cf. notre article : http://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/le-musee-norton-a-west-palm-beach-2/

(2)   Duane Hanson (1925-1993). On peut voir dans l’article précité la photographie d’une de ses œuvres intitulée Young Worker.

(3)   On peut visionner sur le site de la Fondation un extrait de 5 minutes de ce film. http://fondation.cartier.com/#/fr/art-contemporain/26/expositions/866/en-ce-moment/916/still-life-ron-mueck-at-work/

(4)   Bien que Drift, qui représente un baigneur sur un matelas pneumatique, soit de taille inférieure à la normale, la manière dont il est exposé, très en hauteur, verticalement, contre un mur, introduit une distance suffisante pour justifier un rapetissement.

(5)   Still Life représente un poulet plumé pendu à un crochet.

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2 Responses to “Ron Mueck à la Fondation Cartier”

  1. jycaro dit :

    Je suis aussi un fan de Ron Mueck.
    Bonne critique de Sélim.
    Pourtant, je n’ai pas perçu « woman with sticks » comme étant d’une taille presque normale. Le fagot la grandit peut-être ?
    « Woman with shopping » est effectivement fabuleuse.
    Et nous avons retrouvés avec émotion les deux commères…
    Le film est un must.
    A signaler une bénédiction de la fondation Cartier : il n’y a pas de réservations internet qui obligent à poiroter ceux qui se sont laissés porter par un brusque désir.
    Commentaire de presque voisin sur la fondation Cartier : fort peu d’activités, en réalité, en dehors de quelques rares expos phares. Cela fait regretter le temps du centre culturel américain qui était un bouillonnement extraordinaire dont profitait tout le voisinage. Mais ce fort bel immeuble doit abriter quelques stipendiés qui en profitent goulument et paresseusement.

  2. de Grissac dit :

    Je suis très sensible à l’œuvre de Ron Mueck, donc merci pour cet article qui en rend compte et fait l’éloge de la présentation propre à la fondation Cartier (jamais déçue par ses propositions). J’ai vu l’expo de 2006 et celle de 2013, suivi ailleurs aussi les œuvres de RM, entre autres au Québec en 2008 à Shevrenigen. dans l’expo Melancholia Paris 2008, et ce qui me frappe à chaque fois, c’est cette capacité à exprimer autrement que par des lieux communs tout ce qui est essentiel : la vie (souvent une naissance ou un nourrisson), la vieillesse, la mort, l’amour (cf le couple endormi « en cuiller », 2006), les adolescents amoureux de 2013 ; le quotidien apparait revivifié dans ce qu’il a de beau et tendre mais aussi avec sa part d’effroi et d’angoisse.
    une métaphysique totalement concrète.