Auteur: Selim Lander

Selim Lander est critique, membre de l'AICT (section Caraïbe)

Ouverture de la saison du Pavillon Noir et du Grand Théâtre à Aix-en-Provence

Depuis qu’Anton Preljocaj a installé sa compagnie dans l’écrin construit pour elle par Rudy Ricciotti à Aix-en-Provence, les amateurs aixois de danse contemporaine ont la possibilité de découvrir, à côté des œuvres du Ballet Preljocaj, les créations des artistes en résidence comme les pièces d’autres compagnies inscrites dans la programmation du Pavillon Noir. La saison 2013-2014 s’est ouverte par deux créations du Ballet National de Marseille, venu en voisin. Une pièce courte, un trio sur pointes, 3 in Passacaglia, chorégraphiée par Yasuyuki Endo, et une œuvre d’un gabarit plus important, Élégie, qui mobilise pendant une heure dix-sept danseurs du corps de ballet de Marseille dans une chorégraphie d’Olivier Dubois.

3 in Passacaglia

3 in Passacaglia

Contrairement à la majeure partie du public, semble-t-il, nous portons au pinacle l’œuvre du Japonais mais nous n’avons guère de compliments à adresser au Français. Quels sont les ressorts de la réussite en matière de danse ? On pourrait en discuter à l’infini. Nos critères n’en sont pas moins simples. Dans le désordre : une belle musique, des danseurs au sommet de leur art, une chorégraphie imaginative qui n’oublie pas de ménager quelques moments de grâce. Yasuyuki Endo et ses danseurs ont parfaitement rempli ce contrat. La musique : un morceau de Haendel – Passacaille et sarabande en sol mineur – modernisé par Halvorsen. Les danseurs et d’abord la danseuse : Ji Young Lee, une jeune coréenne gracieuse, gracile, néanmoins douée d’une belle énergie ; puis son partenaire principal, Gabor Halasz, venu de Hongrie, qui tient très correctement sa partie ; enfin Yasuyuki Endo lui-même, en renfort. La chorégraphie de 3 in Passacaglia est résolument moderne, avec des enchaînements éminemment complexes lorsque les trois danseurs interviennent simultanément. Elle ne manque d’ailleurs pas d’humour. Surtout : la présence d’une danseuse sur pointes fait mesurer tout ce que la danse contemporaine a perdu en abandonnant les chaussons des danseuses, avec toutes les figures qu’elles-seules permettent.

Elegie

Elegie

Quant à Élégie – qui a déchaîné l’enthousiasme d’une grande partie du public – elle ne remplit, hélas, aucun de nos critères. La musique de Wagner (Élégie WWV 3 au piano) n’intervient que très tardivement et très brièvement. La quasi-totalité du temps est occupée par des grondements (du tonnerre, d’un tremblement de terre, d’un volcan en éruption ?) assourdissants. À l’exception de celui qui tient la vedette, les dix-sept danseurs sont vêtus d’une combinaison grise. Ils sont presque tout le temps accroupis pour constituer ensemble un monticule – changeant – sur lequel se meut le danseur principal (qui devient au bout d’un certain temps une danseuse), avec des gestes qui évoquent des sentiments n’ayant rien d’élégiaque mais plutôt l’angoisse, le désespoir ou la colère contre soi-même. Tout ceci – ou plutôt ce peu – se passe dans une cage cubique chichement éclairée. Le début est particulièrement insupportable : pendant d’interminables minutes, il ne se passe absolument rien : tous les danseurs sont immobiles, ceux qui figurent les rochers comme celui qui s’agitera beaucoup par la suite, qui semble endormi (ou encore à naître ?). Pendant tout ce prologue le spectateur n’a rien d’autre à faire que d’écouter les grondements (du tonnerre ?). L’ensemble du spectacle est trop long et quelques spectateurs appartenant à la minorité mécontente ont quitté la salle sans attendre la fin. Celle-ci n’apporte rien de bien neuf, en dehors du passage du masculin au féminin pour l’interprète principal. La danseuse s’agite un peu plus frénétiquement que son prédécesseur et le vacarme devient encore plus assourdissant. Il n’y avait vraiment rien, nous a-t-il semblé, dans cette « Élégie » si mal nommée, qui puisse déclencher une ovation.

Azimut

Azimut

Nous ferons le même constat à propos d’Azimut, le spectacle qui a ouvert la saison du Grand Théâtre d’Aix (1), un spectacle qui, comme Élégie, a été produit dans le cadre de Marseille-Provence-capitale européenne de la culture en 2013. L’affiche, pourtant, était alléchante : avec des acrobates marocains, on ne pensait pas devoir s’ennuyer. Hélas, hélas, la mise en scène d’Aurélien Bory a réduit l’acrobatie à la portion congrue : quelques minutes sur un peu plus d’une heure de spectacle ! Des minutes qui se partagent en deux séquences. L’une pendant laquelle les membres du Groupe acrobatique de Tanger traversent la scène de jardin à cour en faisant la roue : il n’y a rien à redire à leur technique mais l’exercice devient vite répétitif. L’autre pendant laquelle cinq membres de la troupe suspendus par un filin font des vols planés en direction des spectateurs. Le reste du temps est consacré à divers tableaux et à quelques intermèdes musicaux (avec des chansons en arabe non sous-titré). Les tableaux ne sont pas dépourvus d’imagination, certains témoignent même d’un certain humour, la scénographie ne laisse pas indifférent, mais l’ensemble apparaît pesant, d’autant que l’éclairage, parcimonieux, ne contribue pas à alléger l’atmosphère. Dans sa note d’intention, Aurélien Bory précise que le mot « azimut » signifie le chemin ou la direction en arabe. Avouons que nous n’avons pas bien vu sur quel chemin il voulait engager ses acrobates.

22 octobre 2013.

 

(1)    Baptisée Grand Théâtre de Provence, cette salle récente d’une jauge modulable de 1250 à 1370 places (contre 450 à l’ancien théâtre du Jeu de Paume, par ailleurs toujours en activité) est due à l’architecte Vittorio Gregotti. Inauguré en 2007, elle a coûté 45 millions d’euros. Ses lignes massives, à l’extérieur, sont loin de faire l’unanimité.

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