Selim Lander est critique, membre de l'AICT (section Caraïbe)

« Les Estivants » ou les frustrés en vacances.

Maxime Gorki a écrit cette satire de la petite bourgeoisie russe dans les premières années du XXe siècle. La pièce, disons-le tout de suite, est loin d’être un chef d’œuvre et l’on est en droit de se demander pourquoi la Comédie Française a éprouvé le besoin de la monter à nouveau, après la version adaptée par Michel Vinaver en 1983. La version présentée aujourd’hui est celle, antérieure, de Peter Stein et de Botho Strauss, qui fut créée à la Schaubühne. Elle transforme quelque peu le texte initial en mettant les quinze protagonistes ensemble sur scène dès le départ, ce qui permet de créer un spectacle un peu plus dynamique, avec des scènes découpées en brèves séquences. Cela ne suffit pourtant pas à sauver les spectateurs de l’ennui, au moins pendant la première partie d’exposition qui se prolonge pendant une heure et vingt minutes, avant l’entracte. Les quelques-uns qui sont partis à ce moment-là n’ont pourtant pas fait le meilleur choix car la suite, pendant laquelle se nouent (et se dénouent) quelques intrigues amoureuses, est nettement plus enlevée et la fin entre (enfin) dans le vif du sujet : la « question sociale ».

les estivants

La première partie aurait pu être coupée facilement, le propos ne justifiant pas que la pièce s’étire, comme elle le fait, sur presque trois heures. Il faudrait rendre plus comique, ou plus tragique, le tableau des petits-bourgeois frustrés pour qu’il nous intéresse vraiment. On est d’ailleurs étonné d’entendre que les personnages se considèrent comme des membres de « l’intelligentsia ». En dehors de trois ou quatre qui ont en effet quelques prétentions intellectuelles, leurs propos n’échappent pas à un matérialisme épais. Gorki met en scène en réalité la « classe de loisir » qui sera théorisée un peu plus tard par Veblen, c’est-à-dire non pas des individus qui seraient tous inactifs mais plutôt cette classe où l’homme a une profession suffisamment lucrative pour offrir à son épouse et à ses filles une vie confortable tout en les affranchissant du travail. Encore n’est-ce pas tout-à-fait le cas ici puisque l’un des personnages féminins, célibataire, est docteur en médecine. Les Estivants est aussi une pièce féministe et c’est grâce à deux femmes que quelques-uns des personnages découvriront que la vie, finalement peut avoir un sens.

Le théâtre ne s’adresse pas seulement à l’intellect. Il est aussi un spectacle visuel et dans les moments où le texte n’intéresse guère, la scénographie, les costumes, le pur jeu des acteurs retiennent particulièrement l’attention. En l’occurrence, on est séduit par le décor campagnard sur fond de bois de bouleau (à l’examen, il apparaît que le dessin sur les troncs d’arbre est composé par des visages), de même que par les costumes à la mode de la Belle Époque, celle où la pièce a été écrite. Quant aux comédiens, on ne saurait être déçu par la troupe du Français.

En définitive, on peut aller voir Les Estivants parce que c’est l’occasion de découvrir le théâtre de Gorki et à condition d’avoir la patience d’attendre la deuxième partie.

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