Auteur: Selim Lander

Selim Lander est critique, membre de l'AICT (section Caraïbe)

Jean-Jacques Mancardi : modernité du classicisme

Comment faire de l’art aujourd’hui ? Chaque artiste, au moins depuis Cézanne, est tenu de se poser la question. Il n’est plus en effet le temps où l’apprenti rentrait dans un atelier pour acquérir la technique d’un maître, un savoir qu’il pourrait tout au plus perfectionner s’il se montrait suffisamment doué. Désormais, un artiste se doit de faire autrement que ses pairs. Mais cette contrainte se manifeste en réalité par une liberté que l’on n’avait jamais connue auparavant. Tout est permis et n’importe qui peut se proclamer artiste, puisqu’il sera jugé sur son inventivité plutôt que sur son savoir-faire. Pour réussir il n’est plus besoin de longues années d’apprentissages, il suffit de rencontrer un public, plus précisément un nombre suffisant de clients (privés ou de préférence institutionnels) dont la sensibilité, ou le fonctionnement intellectuel, sont en accord avec celle, ou celui, du créateur.

Cette notion de création est au cœur de l’art contemporain. Si l’homme ne peut pas créer la nature, tâche jusqu’ici réservée à Dieu, il peut inventer des concepts. L’artiste contemporain se distinguera donc grâce à son concept. C’est pourquoi, si souvent, le rapport du spectateur à l’œuvre contemporaine se situe davantage du côté de l’intellect que du sentiment. Quoiqu’il en soit, puisque, encore une fois, tout est permis, un salon (foire, biennale…) d’art contemporain ne peut que se présenter comme un rassemblement d’œuvres disparates. Et, comme il s’agit avant tout de surprendre, le scandale est un ingrédient attendu de ces événements.

Jusqu’à l’avènement de la modernité, les œuvres d’art étaient les manifestations les plus durables des civilisations. Les Étrusques ont disparu mais leurs chefs d’œuvre sont encore là dans les musées, tandis qu’aujourd’hui, une œuvre d’art plastique peut-être éphémère, voire ne durer que le temps où elle est produite, comme dans les performances.  Certains artistes résistent cependant, qui considèrent non seulement que l’œuvre est faite pour survivre à son auteur mais encore que l’art est au service du beau et que n’importe quoi – une charogne, par exemple puisque cela a déjà été exposé – n’est pas susceptible d’être beau. Kant avait-il raison lorsqu’il définissait le beau comme ce qui se donne pour tel immédiatement et sans concept ? Peut-être pas. N’est-il pas incontestable, néanmoins, qu’il existe des êtres, des paysages, des œuvres qui sont considérés comme beaux de manière quasi universelle ? Que ce jugement esthétique relève de l’inné ou de l’acquis importe peu à celui qui veut se faire le serviteur du beau. Il lui suffit d’être capable de transmettre son émotion aux spectateurs de son œuvre.

Une telle entreprise n’exige pas un respect scrupuleux de la réalité, que la photographie a d’ailleurs rendu obsolète. Même lorsque l’artiste moderne va sur le motif ou travaille devant modèle, il ne copie pas, il transpose, il transforme. Il est rare néanmoins qu’il idéalise – particulièrement les formes humaines – alors que c’était une démarche courante chez les classiques.

Jean-Jacques Mancardi est un sculpteur atypique dans le paysage artistique contemporain dans la mesure où il s’inscrit, lui, très directement dans cette tradition. Il n’en est pas moins moderne par son refus d’épuiser son sujet. Il présente seulement des formes inachevées, brisées, tronquées. Visiter une exposition Mancardi, c’est comme parcourir un champ de ruines dont on aurait fraîchement extrait des fragments de statues miraculeusement intacts, certains pas encore détachés de leur gangue de pierre.

Mancardi a suivi un itinéraire original. Cet artiste si fidèle aux canons de la sculpture classique n’est passé par aucune école d’art et ne se reconnaît aucun maître. Forgeron et compagnon du tour de France, il commence par réaliser des sculptures en acier. À la suite d’un accident, il se met au dessin et à la sculpture sur bois. Puis c’est la découverte de Carrare, de ses carrières, de ses sculpteurs, artistes ou plus souvent artisans. Il se met alors au marbre – blanc de Carrare ou noir de Belgique -pratiquant la taille directe avec ou le plus souvent sans modèle.

La sculpture est un travail extraordinairement difficile, combinant force et délicatesse, qui n’a pas tellement changé malgré l’arrivée des outils mécaniques : burineurs pneumatiques pour attaquer la pierre, fraiseuses pour ébaucher certains détails. La suite, la plus délicate, s’effectue à l’ancienne, avec des râpes ou, pour le ponçage, six éponges diamantées successives, jusqu’au « dernier grain ». La mécanique ne revient que tout à fait à la fin et seulement pour les surfaces qui seront soit polies (à l’aide d’un disque de coton), soit sablées. Ce long processus qui était traditionnellement un travail collectif, d’atelier (comme c’est encore souvent le cas à Carrare), Mancardi l’effectue de bout en bout. Il est aux antipodes de ces artistes contemporains qui se contentent de passer commande à des façonneurs chargés de réaliser l’œuvre qu’ils ont simplement conçue.

Les jeunes femmes sont le sujet de prédilection de Mancardi peintre, à l’instar de cette belle somnolente dont la sensualité n’est pas sans évoquer certains dessins de Degas. Ce qui ne l’empêche pas de bâtir des œuvres monumentales, comme le calvaire ci-dessous.

 

 

PS/ Il serait injuste de ne pas profiter de l’occasion pour rendre hommage à Christine Barras, la compagne de Mancardi, devenue elle-même sculpteur, dont les oiseaux fragiles et charmants, isolés ou par couple, le plus souvent perchés sur des colonnes « brut de sciage » ne laissent pas indifférent.

Selim Lander, octobre 2012.

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One Response to “Jean-Jacques Mancardi : modernité du classicisme”

  1. Alexandre dit :

    Bon article, et insertion des images parfaitement maîtrisée!