Auteur: Selim Lander

Selim Lander est critique, membre de l'AICT (section Caraïbe)

Holy Motors : les sketchs de Carax

Leos Carax, cinéaste maudit depuis Les Amants du Pont-Neuf [1991] a encore raté le coche cette année à Cannes où son film était en compétition, malgré une critique très favorable. Un film, en tout cas, que les cinéphiles ne devraient pas manquer.  Il a été fait pour eux, ou au moins pour les amateurs d’images baroques, de situations insolites qui planent dans un scénario énigmatique.

Pourquoi Holy Motors ? La dernière séquence donne la réponse : c’est la nuit, tard, des limousines de location qui viennent de rentrer au garage, commentent, désabusées, leur dure journée de labeur – d’autant que, comme le rappelle l’une d’elles, « pierre qui roule n’amasse pas mousse » ; elles concluent leur discussion sur un « amen » collectif. C’est l’une de ses limousines démesurément allongées, à l’américaine, qui, conduite par l’impeccable Edith Scob, a transporté un certain monsieur Oscar vers les divers lieux parisiens où il était appelé à remplir ses missions. La première séquence le montre dans une chambre d’hôtel. L’une des cloisons est tapissée d’un papier qui représente des arbres (plus tard dans le film, Oscar se plaindra de n’être pas appelé à travailler en dehors de la ville car les forêts lui manquent). Dans la cloison est dissimulée une porte ; l’un des doigts d’Oscar devient alors une sorte de cylindre métallique qui se révèle en être la clé. Une fois cette porte franchie, il se retrouve au balcon d’un théâtre dont le parterre est rempli de spectateurs parfaitement immobiles et silencieux. Oscar les contemple d’en haut. Soudain, dans l’allée, une silhouette qui ondule comme un félin : quand on la distingue mieux, on s’aperçoit qu’il s’agit en fait d’un gros chien. Fin de cette première séquence. Sans transition, nous contemplons une « adolescente romantique » qui rêve derrière la vitre ronde d’une villa modern-style (on croit reconnaître celle qui fut construite pour Paul Poiret par Mallet Stevens). Sort de cette villa notre Oscar en tenue de business man. Il passe devant une grosse BMW – la voiture de ses gardes du corps – et s’arrête devant une limousine blanche. Sa secrétaire qui fait également office de chauffeur lui ouvre la portière, il entre, la limousine se dirige vers Paris, suivie de la BMW.

Commence alors ce qui ressemble à la journée d’un business man ordinaire qui discute au téléphone de placements boursiers avec un collaborateur. Mais rien n’est normal dans ce film. Car ce n’est pas du tout un business man qui sortira de la voiture mais une mendiante toute cassée ; elle se poste sur un pont de Paris, agitant sa sébile devant les passants dont elle « voit seulement les pieds », des passants qui s’efforcent de ne pas voir le spectacle abominable qu’elle leur offre. Après quoi, retour dans la limousine dont les dimensions démesurées sont pleinement justifiées puisqu’elle sert non seulement de cabine d’habillage et de maquillage mais encore de salle-à-manger, Oscar n’ayant pas le temps de se restaurer autrement entre ses missions. La séquence suivante nous propulse dans l’univers des jeux vidéos ou des films d’animation en 3-D, ou comment Oscar vêtu d’une combinaison couverte de points lumineux se transformera en un monstre libidineux. Etc., etc.

On ne va pas raconter le film. Ce serait dommage. Il faut souligner quand même quelques gags plutôt drôles. Par exemple, au cimetière du Père Lachaise les pierres tombales sur lesquelles est inscrite la mention « Visitez mon site internet » en dessous du nom du défunt. Ou bien, dans les catacombes de Paris, où Carax a reconstitué une piéta avec une Vierge Marie (Eva Mendes) qu’on a d’abord vue en top model posant entre les tombes du cimetière, avant qu’Oscar, dans un réflexe de pudeur intégriste ne l’ait enlevée puis transformée en femme arabe planquée sous son haïk et qui finit donc par devenir la Vierge Marie assise, le Christ nu couché à ses côtés, à ceci près que ce Christ-là bande à mort (c’est le cas de le dire !)

Sans vouloir tout dévoiler, un autre gag pas iconoclaste mais tout aussi transgressif peut être rapporté : celui où Oscar redevenu le père de la jeune fille romantique mais dans un autre contexte (il conduit lui-même une 205 hors d’âge) va la chercher à la sortie d’une soirée dansante avant de la sermonner non parce qu’elle se serait « dévergondée » mais parce que sa timidité l’a empêchée de trouver un ou plusieurs garçons avec le(ou les)quel(s) s’amuser.

A quoi tout cela rime-t-il ? Difficile de le savoir avec certitude. On croit comprendre cependant qu’Oscar a des commanditaires amateurs de situations insolites et qu’il est donc filmé, sans que ni nous spectateurs ni lui ne le voyions, ce qui l’empêche de s’engager entièrement, avoue-t-il lors d’une brève rencontre avec l’un de ses commanditaires (Michel Piccoli méconnaissable). L’aveu n’est pas anodin car tout au long du film, l’interprète d’Oscar (inévitable Denis Lavant qui a bien vieilli depuis Mauvais Sang [1986]) paraît effectivement fatigué et assez peu motivé. Il est vrai que Holy Motors n’est au fond qu’un film à sketchs et c’est sans doute là son point faible qui explique que malgré des trouvailles et d’incontestables qualités formelles, il soit revenu de Cannes vierge de récompenses, comme il y était allé.

Selim Lander – juillet 2012.

Envoyez Envoyez

2 Responses to “Holy Motors : les sketchs de Carax”

  1. Allicino dit :

    Un nanar bête et prétentieux, insupportablement ennuyeux, n’y allez pas surtout.

  2. Antoine C. Caille dit :

    Il me semble un peu dommage de considérer ce film comme moins digne d’une récompense parce qu’il appartiendrait au genre du film à sketchs. Pourquoi faire de ce genre un sous-genre ? Le fait que très souvent ce genre soit illustré par des films à l’humour facile et idiot ? Mais non seulement ce genre a été aussi illustré par de très bons films (comme ceux des frères Marx, de Tati, ou certains Chaplin, etc.), mais en outre ce film peut être considéré comme un renouvellement très audacieux du genre, qui le porte à un niveau méta-cinématographique. Ce n’est pas la moindre qualité de cette oeuvre que de faire du genre apparemment le plus simple le spectacle de tous les spectacles.