Auteur: Francis X. Pavy

Peintre, sculpteur et céramiste né en 1954 à Lafayette, Louisiane, Francis X. Pavy puise ses sources d'inspiration dans la vie et le folklore de la population locale. Cajun par excellence, on l'a surnommé le "Picasso du Zydeco" (Rolling stone, 1990), en reférence a la musique folklorique locale.

Entretien avec Francis X. Pavy, 2ème partie: L’esthétique du Sud: régionalisme et universel

Francis Pavy, Velma

L’esthétique du Sud: régionalisme et universel

A.L. – Vous parlez souvent d’une «esthétique du Sud ». Comment la définissez-vous? Je trouve par exemple dans votre travail des affinités avec des peintres haïtiens, ou avec Jean-Claude Basquiat, né à Porto Rico. Pourrait-on alors parler d’une esthétique des Caraïbes ou même des Plantations, puisque le Sud des États-Unis partage de nombreux traits culturels avec les Caraïbes?      

Ensuite, comment une esthétique régionale devient-elle universelle, dépasse-t-elle les frontières pour parler à un public qui ne se limite pas à sa région d’origine?      

FP – J’ai entendu une fois un proverbe indien qui dit «Dans le Sud on doit marcher avec un cœur vrai». Les artistes sont touchés par ce qu’ils savent, et fortement influencés par ce qu’ils expérimentent de première main. Je pense que l’art que vous rencontrez en personne a beaucoup plus d’effet sur l’œil qu’une lecture de deuxième, troisième ou quatrième main dans un livre, un magazine ou sur l’internet. Ainsi les artistes des zones urbaines ont un avantage car il existe davantage d’artistes, de musées et de galeries pour voir l’art.       

Je ne peux pas dire quelles ont été les influences de Basquiat. Né à Brooklyn, il était d’origine Portoricaine. J’aime son travail. S’il avait été d’Atlanta ou de la Nouvelle-Orléans, je ne pense pas que son travail serait déraciné. Il a même peint un tableau Zydeco. Je pense qu’il a vu un spectacle de Clifton Chenier à New York à un moment ou à un autre.        

L ‘ «esthétique du Sud» dont je parle parfois me semble être définie par quelques caractéristiques.       

Tout d’abord, je pense que la palette est plus dynamique. Les abstractions semblent être définies ou dérivées de la figuration. Les œuvres sont plus narratives. L’histoire a encore son importance. Au niveau de la technique et des idées, la technique est essentielle. Il y a une grande variété de travaux en cours ici et les choses sont constamment en mouvement. Je ne suis pas un spécialiste de l’art du Sud, juste un artiste qui y vit et travaille, mes opinions ne sont pas absolues et ne peuvent inclure tous les artistes qui travaillent ici.       

     En descendant des pôles vers l’équateur, la nature acquiert plus de couleur. Les couleurs que vous trouverez dans les pôles sont essentiellement le bleu ciel, le noir, et le blanc. Au fur et à mesure qu’on se rapproche de l’équateur, la couleur et les combinaisons de couleurs sont de plus en plus dynamiques. Je pense qu’un certain art méridional, y compris d’Haïti et de l’art des Caraïbes, contient plus de dynamisme de la couleur pour cette raison. L’œil de l’artiste du Sud, sensible à la couleur, a plus de chance de voir des combinaisons de couleurs plus étendues pendant plus longtemps, puisque la saison estivale y est plus longue.       

Au cours de son histoire, l’art du Sud a été principalement figuratif. Il penche maintenant vers l’abstraction et le conceptuel, mais je pense qu’il y a une prépondérance de la figuration. Les traditions sont encore très fortes: il existe ici une tradition de peinture de paysage vivante et bien établie.       

Le récit est important et vient également de la tradition. Les gens racontent des histoires avec leur travail. L’heure du dîner dans le sud est importante car c’est le moment où la famille se rassemble et se raconte les histoires anciennes; ceux d’entre nous qui sont artistes racontent ces histoires à travers l’art. L’histoire politique est également importante, comme dans le Sud  sont présent les thèmes et les substrats empruntés à la guerre civile, à l’esclavage, aux droits civils, au « Grand Dérangement » aux Cajuns du Canada à la Louisiane, et aux mythes du Sud. Le melting-pot s’est constitué ici grâce aux contributions de la France, de l’Espagne, de l’Allemagne, de l’Irlande, de l’Afrique et des Caraïbes comme de l’Amérique autochtone. Chaque culture a contribuée aux discussions et aux thèmes de l’imagerie, de la cuisine et de la musique. Pour moi, la musique rajoute quelque chose à mon imagerie : je ne peux pas entendre de musique sans visualiser des images.       

 Bien qu’il existe des poches d’urbanisation et de modernisation, le Sud est un vaste territoire dont l’activité est, encore aujourd’hui, l’agriculture. Nous sommes seulement situés à une ou deux générations du temps de la ferme, ou de la plantation. Les gens sont habitués à travailler la terre et à improviser avec ce qu’ils ont. Ils sont auto-suffisants. C’est pourquoi l’art du Sud est encore majoritairement fait à la main par l’artiste. Il n’y a pas beaucoup d’artistes du Sud qui aient de grands studios avec des employés exécutant leurs commandes. Il y a un amour du medium et de la manière de le manipuler. Souvent, le message est le medium lui-même. Les concepts qui animent le medium existent mais la technique est encore importante ici.       

Le régionalisme est bien sûr un terme relatif. Les gens de Breaux Bridge se sentent différent des gens de Lafayette. Les gens de la Nouvelle-Orléans pourraient ne pas différencier entre les gens de Lafayette et de Breaux Bridge. Les habitants de la Géorgie pourraient considérer tous les Louisianais en tant que groupe. Les gens du Nord ou de l’Ouest regardent les Géorgiens et les Louisianais comme des Sudistes. Les Japonais nous considèrent comme des Américains. Un originaire de Nouvelle-Guinée pourrait voir tous les hommes civilisés comme des « étrangers ».       

Le régionalisme est important parce que chaque communauté a besoin de héros. Elle a besoin de l’artiste local, accessible, approchable pour se sentir liée à une communauté d’artistes plus large qui s’étend progressivement.       

Je discutais avec un ami l’autre jour et il me parlait d’un artiste local, peintre de chez lui, de sa région, qu’il considérait comme étant d’une notoriété mondiale. Quand il est allé à New York, il a été surpris de constater que personne ne connaissait cette personne ou son travail. Cela n’a pas diminué son estime pour le peintre, et il pense toujours que cet artiste est de classe internationale. Cette histoire illustre donc ce que je dis: «Les artistes sont touchés par ce qu’ils savent, et plus fortement influencés par ce qu’ils par ce qu’ils expérimentent de première main. »       

Je pense que le régional devient universel lorsque l’imagerie représentée dépasse l’échelle locale, trouvant un accord avec l’inconscient collectif, une chose à la fois facile et difficile à faire. C’est une chose qui ne peut être simulée, car elle est la vérité.       

Traduction: David Llorca           

© Tous droits réservés, Francis Pavy et Alexandre Leupin       

Southern Aesthetics: Regionalism and Universality      

A.L. – You often talk of a « Southern aesthetics ». How do you define it? For example, I find affinities in your work with some Haitian painters, or with Jean-Claude Basquiat, born in Porto Rico. Can we then talk of a Caribbean or even Plantation aesthetics, since the US South shares many cultural traits with the Caribbean?      

On a related topic, how a does a regional aesthetics become universal, overcome boundaries to speak to a public that is not limited to its region of origin?       

F. P. – I heard once an Indian Proverb that states “In the South one has to walk with a true heart”. Artists are affected by what they know, and most powerfully influenced by what they experience firsthand. I think the art you experience in person has much more of an effect on the eye than reading about it 2nd,3rd or 4th hand in books, magazines and online. So artists in urban areas are at an advantage as there are more artists, more museums and more galleries to view art.       

I can’t say what Basquiat’s influences were. He was of Puerto Rico descent, born in Brooklyn. I like his work. If he was from Atlanta or New Orleans, I don’t think his work would be out of place. He even painted a Zydeco painting. I think he saw a Clifton Chenier show in New York at some point.       

Jean-Michel Basquiat Zydeco, detail, 1984, Acrylic and oilstick on canvas, 218,5 x 518 cm Bischofberger Collection, Switzerland © 2010, ProLitteris, Zürich

The “southern aesthetic” I talk about sometimes seems to me to be defined  by a few characteristics. I think the palette is more vibrant for one. Abstractions seem to be defined or derived from the figurative. There is more of a narrative to the work. History still has its imprint. At the level of technique and ideas, technique is important. There is a large variety of work being made here and things are constantly in flux. I’m not a southern art scholar, just an artist that lives and works here, so my opinions are not absolutes nor can include every artist working here.       

     As you descend from the poles to the equator, nature gains more color. The colors you find at the poles are basically sky blue, black, and white. As you get closer to the equator one finds more and more vibrant color and combinations of color in nature.  I think some art of the southern climes, including Haitian and Caribbean art, has more vibrancy in color because of this. The southern artist’s eye that is sensitive to color has more opportunity to view greater color combinations and for longer periods of time, as the summer season of growth is longer.       

During its history, Southern art is primarily figurative, now moving toward abstraction and conceptual. But I think there is a preponderance of figurative work. Traditions are still very strong and there is a tradition of landscape painting here that is alive and well.       

The narrative is important and comes again from tradition. People are telling stories with their work. Dinner time in the south is important as when the family sits to eat and recounts old stories; those of us who are artists recount these stories through art. Political history is also important, as in the south there are themes and undercurrents borrowed from the civil war, slavery, civil rights, le “grand derangement” of the Cajuns from Canada to Louisiana, and southern myths. The melting pot here has seen contributions from France, Spain, Germany, Ireland, Africa and the Caribbean was well as Native America. Each culture has contributed threads and themes for imagery, cuisine and music. For me music adds to my imagery as I can’t hear music without visualizing imagery.       

            Although there are pockets of urbanization and modernization, the South is  a vast area still primarily involved in agriculture. We’re one or two generations removed from the farm, or plantation for that matter. People are used to working the land and improvising to make do with what they have. They are self-sufficient. That is why most Southern art still is handmade by the artist. There are not many southern artists that have big studios with workers making their work. There is a love of the medium and how you manipulate it. Many times the message is the medium. Concepts that drive the medium exist but technique is still important here.       

Regionalism is of course a relative term. The people from Breaux Bridge feel different toward the people of Lafayette. The people from New Orleans might not differentiate between the people of Lafayette and Breaux Bridge. Georgians might look upon all Louisianans as a group. People from the North or West look upon Georgians and  Louisianans as Southerners. The Japanese see us as American. A native of New Guinea might see all civilized men as “outsiders”.       

Regionalism is important because every community needs heroes. They need the local, the accessible, the approachable artist to feel connected to the greater community of artists, expanding forward globally.     

I was talking to a friend the other day and he was telling me of a local artist, painter from his home, his region, that he considered a world class figure. When he went to New York he was surprised to find that no one knew of this person or their work. He still felt highly of the painter and to this day still thinks of this artist as world class. So this story illustrates what I say: “Artists are affected by what they know, and most powerfully influenced by what they experience firsthand.”       

I think the regional becomes universal when the imagery portrayed ascends past the local, striking a chord with the collective unconscious, an easy and hard thing to do at the same time. It can’t be faked. It’s true.       

    

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