Auteur: Selim Lander

Selim Lander est critique, membre de l'AICT (section Caraïbe)

Breleur et Laouchez à la Fondation Clément en Martinique

Breleur esquisseAprès la prestigieuse exposition consacrée à Télémaque qui inaugurait les nouveaux locaux de la Fondation Clément, au François, en Martinique[i], Bernard Hayot, le mécène de la fondation, a eu l’idée de présenter simultanément deux artistes martiniquais talentueux qui ont néanmoins emprunté des voies radicalement différentes. Louis Laouchez, né en 1934, fut le fondateur, en 1970, avec Serge Hélénon, de l’École négro-caraïbe, laquelle, suivant son manifeste, « fidèle à ses soubassements nègres, en appel(ait) à une urgence nécessité morale de mobiliser le monde culturel nègre, en particulier dans les Antilles ». On le voit, Césaire et le mouvement de la négritude ne sont pas bien loin. Ernest Breleur, né en 1945, était quant à lui dans une vision plus « glissantienne » quand il fondait, en 1984, avec d’autres, le groupe Fwomajé (Fromager), centré sur une Caraïbe ouverte sur le « Tout-monde ». Aux termes du manifeste de cette autre école, la Caraïbe était vue en effet comme un « carrefour de civilisations, de cultures et de peuples amérindiens, africains, asiatiques et européens ». Dans un tel « ‘contexte polysynthétique’, les apports civilisationnels et culturels modèlent la conscience du Caribéen, faisant  de lui un ‘Être composite’, doué d’une ‘conscience polyculaire’ ». Une vision qui « explore délibérément les racines multiples pour s’ouvrir librement sur le monde »[ii].

Depuis ces actes fondateurs, la distance entre les deux artistes n’a fait que s’accroître, Laouchez demeurant fidèle à la ligne qu’il s’était fixée, tandis que Breleur rompait dès 1989 avec Fwomajé pour créer l’ « Association martiniquaise des plasticiens contemporains » dont l’intitulé même indique une orientation opposée à tout « localisme »

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Oeuvre ernest BreleurLe vivant 2016L’exposition illustre d’autant mieux ce contraste que plus le temps passait et plus Ernest Breleur s’éloignait des sentiers battus. Devenu maître de la peinture (voir les séries successives « mythologie de la lune », « noire », « blanche », culminant dans ses extraordinaires « Christ » aux corps réduits à des moignons), il l’abandonne pour se lancer dans la confection de sculptures vaguement anthropomorphes, à base de matériau radiographique, colorées ou non, parfois rassemblées en de mystérieuses « tribus perdues »[iii]. Nouvelle évolution lors de ces dernières années dans la double direction dont rend compte la présente exposition. Sans abandonner le matériau radiographique, ou la feuille de plastique qu’il peut teinter par un procédé photographique, il les transforme en des sculptures plus abstraites ne ressemblant en rien aux guerriers des tribus de naguère. Leur titre collectif dit suffisamment ce qui l’intéresse aujourd’hui : « Le vivant, passage par le féminin ». Parallèlement à ce travail où le Breleur artiste tient la main du Breleur artisan, ou fabriquant, il a exécuté une série de dessins à l’encre intitulés « L’énigme du désir » dans lesquels la féminité se trouve encore exaltée.

L’exposition en cours dit l’essentiel à propos de l’œuvre de Breleur telle qu’elle se présente aujourd’hui : d’abord la rupture manifeste avec les séries précédentes plutôt mortifères (à commencer par ses peintures d’humains décapités) tandis que c’est la vie, à travers la féminité, qui explose aujourd’hui ; le caractère profondément ludique des dessins où s’ébattent des êtres le plus souvent anthropomorphes, ou plutôt gynomorphes, quand ils ne sont pas hermaphrodites, des femmes comme en lévitation, les parties génitales soulignées en rouge, dans ce qui pourrait être une réinterprétation totalement libre du « Bain turc » d’Ingres[iv] ; même fantaisie dans les sculptures où la femme, la coquette, est réduite à ses accessoires les plus superflus, les plus frivoles, miroirs, perles et fanfreluches ; le côté ouvertement kitch de toutes ces œuvres, leur humour, leur optimisme. À soixante-dix ans, notre poëte[v] entonne un hymne à la vie plus que réjouissant : enthousiasmant.

Breleur dessin

Ce que l’exposition ne peut qu’évoquer, c’est l’exceptionnelle fécondité de l’artiste. La salle réservée aux dessins à l’encre ne présente en effet qu’une toute partie du corpus accumulé en quelques années. Il faut examiner chacun de ces dessins de près : en dehors de quelques exceptions, qu’on devrait plutôt considérer comme des esquisses, le visiteur est submergé par la profusion des figures qui semblent multipliées à l’infini, tandis que l’arrière plan, faisant fond ou décor, est lui-même constitué d’un nombre incalculable de traits ou de points savamment agencés.

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TotemsChangement complet d’ambiance dans la grande salle du rez-de-chaussée de la Fondation où sont exposées des œuvres récentes de Laouchez. C’est ici l’Afrique qui domine. L’artiste, en effet, a longtemps enseigné en Côte d’Ivoire, pays où il s’est occupé par la suite du développement de l’artisanat d’art. C’est dire que, chez lui, le retour aux racines africaines ne fut pas qu’idéologique ; sa palette, ses motifs sont directement imprégnés par ce qu’il a vu, ce qu’il a vécu sur la terre des ancêtres : les couleurs à dominante d’ocre, les silhouettes humaines simplifiées, l’écorce gravée, le bois sculpté. Le tableau intitulé « Hommages à Mandela » souligne, s’il en était besoin, cette présence centrale de l’Afrique dans l’imaginaire laouchien.

Arbre de vieSi l’on est donc très loin de l’univers de Breleur, il y a au moins un point commun entre les œuvres des deux artistes actuellement exposées en Martinique : leur regard optimiste sur le monde. Cela transparaît, chez Laouchez, dans la forme et l’attitude de ses figures humaines, comme en témoigne, par exemple, la toile « L’économiste sème à tous vents », parsemée de pièces de monnaie et dont l’intitulé est déjà tout un programme (voir ci-dessous). On remarquera d’ailleurs, sur certaines toiles dont celle-ci, la présence de plus en plus prégnante du blanc.

On aime particulièrement chez Laouchez les écorces gravées et peintes dans des camaïeux de bruns, comme l’« Arbre de vie » retenu dans l’exposition (ci-contre), ou les sculptures sur bois représentées ici par quelques « Totems » taillés dans des troncs d’arbre, agrémentés de touches de peinture, de pitons, parfois de clous. Au-delà de leur portée symbolique évidente, à la rencontre de la statuaire nègre et des « zémis » amérindiens, au-delà de leur exotisme revendiqué, ces sculptures imposantes dégagent la force tranquille d’un vieux maître sûr de sa manière et de son art.

L'économiste qui sème à tous vents

 

 

Ernest Breleur, Le vivant, passage féminin, Fondation Clément, Le François, Martinique, du 29 avril au 16 juin 2016

Chemins de mémoire de Louis Laouchez, du 27 mai au 14 juillet 2016

[i] Cf. http://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/vous-avez-dit-telemaque-2/

[ii] Cf. Dominique Berthet, « Esthétique picturale d’aujourd’hui, Manifestes et diversité » in Gerry L’Étang (dir.), La Peinture en Martinique, Conseil Régional de Martinique et HC Éditions, Paris, 2007.

[iii] Cf. http://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/un-atelier-dans-la-jungle-ernest-breleur/

[iv] Uniquement des femmes blanches. Faut-il en conclure que les préoccupations identitaires du début sont définitivement oubliées ? Sinon, faut-il voir cela comme de la provocation, ou comme la transgression d’un tabou, ou encore comme l’adaptation aux exigences du marché, et, dans chacune de ces trois hypothèses, cela se passe-t-il de manière consciente ou non ? On ne voit pas comment on pourrait répondre à de telles questions.

[v] Celui qui sait faire excellemment.

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