Auteur: Selim Lander

Selim Lander est critique, membre de l'AICT (section Caraïbe)

Billet d’Avignon (2013-6) : Defoort et Goerger, Gombrowicz, Jérôme Bel

Germinal

Le IN est devenu avant tout le lieu d’un théâtre expérimental avec tous les aléas que cela comporte inévitablement. Le spectacle intitulé « Cour d’honneur » de Jérôme Bel ne dissimule d’ailleurs rien de ces vicissitudes ; nous y reviendrons. Auparavant, on doit saluer l’inventivité et l’esprit d’à propos de Halory Goerger et Antoine Defoort qui ont mis au point une fantaisie technologique pleine de sagesse et d’humour (oui, ce n’est pas incompatible !). Le titre, Germinal, est trompeur : on pense tout de suite au roman de Zola alors qu’il s’agit bien d’autre chose, mais il y a bien « germination » des quatre protagonistes,… jusqu’à ce que la destinée commune à tous les humains ne les conduise vers leur trépas. Entretemps, ils auront appris à communiquer, d’abord par télépathie, puis à parler (au bout de 30 minutes) ; la musique arrivera plus tard (au bout de 50 minutes), et ainsi de suite. Pas de décor véritable dans cette pièce mais des accessoires à la technologie plus ou moins avancée. Au début (après un jeu spectaculaire sur les seules lumières) chacun se trouve en possession d’une console qui lui permet d’afficher ses pensées sur le fond de scène. Au bout d’un moment, la seule fille de la bande sort et revient munie d’une pioche à l’aide de laquelle elle entreprend de défoncer le plancher de la scène : surprise et nuage de poussière garantis ! Du trou qu’elle a creusé, elle extrait d’abord un micro, grâce auquel naîtra la parole. Plus tard, sortiront une guitare et enfin un ordinateur portable (baptisé, faute de mieux, « parallélépipède rectangle ») doté d’un menu qui permettra aux néohumains de la pièce de choisir dans quel univers ils souhaitent vivre. Parallèlement à tous ces événements, ces derniers ont entrepris un effort de classement de leurs découvertes successives – objets ou sentiments. Au début, il n’y a que deux catégories : ce qui fait « poc-poc » quand on le frappe avec le micro, et ce qui ne fait « pas poc-poc ». Bien sûr, très rapidement, les choses se compliquent… Tout cela paraît très élémentaire et sans doute l’est-ce, mais, après une première demi-heure un peu laborieuse, on est tenu en haleine, on éprouve de la sympathie à l’égard des quatre jeunes gens (parmi lesquels les deux concepteurs du spectacle), et on apprécie le regard très distancié qu’ils portent sur le monde.

Au OFF, ce jour-là, Yvonne, de Witold Gombrowicz, un conte moral qui met en scène une pauvre jeune fille retardée sur lequel un prince, par caprice, a jeté son dévolu. Contraints et forcés, et bien qu’elle soit un objet de scandale pour toute la cour, le roi et la reine commencent par tolérer la présence de l’ingrate Yvonne. Cependant le Prince ne tarde pas à abandonner sa lubie. Hélas, il constate alors qu’Yvonne s’est attachée à lui. Elle me porte en elle, constate-t-il. Dès lors, il serait vain de la chasser, il faut l’assassiner. Pour des raisons diverses, le roi, la reine sont parvenus à la même conclusion. Chacun s’efforce donc de mettre en œuvre son stratagème. Finalement Yvonne mourra étouffée par une arête lors du dîner des fiançailles.

Yvonne

Sur cette trame, Anne Bardot et sa compagnie « Narcisse » (Théâtre Romain Rolland, Villejuif) ont concocté un spectacle très visuel, très comedia del arte, avec tous les personnages masqués (à l’exception d’Yvonne). Il n’est pas si facile de dégager la morale de la fable, tant la situation paraît extraordinaire, mais on retrouve bien l’univers de Gombrowicz, la cruauté, la culpabilité. Quant à jeune Fanny Santer, dans le rôle d’Yvonne, sur les épaules de laquelle repose d’abord la réussite du spectacle, elle produit un numéro d’acteur prodigieux. Il faut faire un effort pour se rappeler qu’on est au théâtre et que cette personne laide et misérable, difforme, voutée, incapable de prononcer une parole, voire de marcher droit est en réalité une jeune fille bien sous tous rapports, comme on en aura la confirmation, bien évidemment, à la fin de la pièce.

Cour d’honneur

Retour au IN et à la cour d’honneur pour un spectacle intitulé justement « Cour d’honneur ». On craignait le pire lorsqu’on a découvert l’argument du spectacle (qui n’est pas une pièce) : faire évoquer par d’anciens spectateurs les moments les plus mémorables qu’ils ont vécus au festival, précisément dans la cour d’honneur du Palais des Papes. Quant on entre dans la cour, une douzaine de ces spectateurs-témoins sont assis sur des chaises qui forment un vaste hémicycle sur la scène immense de palais. Ni fleurs ni couronnes (ou tiare). Ouille, ouille, se dit-on. Car il est inévitable, malgré une sélection assez sévère (une centaine de candidats s’étaient présentés), que les prestations individuelles soient plus ou moins drôles et intéressantes. Certaines sont si parfaites qu’on se demande si l’on a vraiment affaire à une personne lambda ou si l’on n’a pas plutôt convoqué un véritable comédien. Des véritables comédiens, il y en a deux d’affichés : l’un qui récite en polonais le début des Bienveillantes de Jonathan Littel, un autre, flamand, qui intervient après un couple qui venait d’évoquer un de ces « fours », comme il y en a en Avignon dans le IN, lorsque les spectateurs abandonnent en masse les gradins en conspuant les artistes. Il était intéressant, en l’occurrence, d’entendre deux sons de cloche très différents, le comédien ne remettant aucunement en cause la qualité du spectacle auquel il avait participé. A part ces deux-là, une comédienne dit – assez mal – un monologue d’Agnès dans l’École des femmes et un acrobate escalade le mur du Palais. Ah, j’oubliais, Isabelle Hupert, soi-disant en duplex avec la cour d’honneur, et la larme à l’œil, qui récite un monologue de Médée, son image projetée sur le mur de fond de scène. Ces différents intermèdes, bien sûr, sont en rapport avec les discours des témoins.

Ce spectacle qui n’est pas une pièce et où il ne se passe quasiment rien, n’est pourtant pas le ratage qu’on pouvait redouter. En dehors de quelques témoignages qui frôlent (de très très près) le ridicule, les discours ne sont pas inintéressants et l’on ne s’ennuie pas vraiment. Pas au point en tout cas de quitter avant la fin cette grand-messe dans laquelle le festival se rend un culte à lui-même.

21 juillet 2013

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