Selim Lander est critique, membre de l'AICT (section Caraïbe)

Billet d’Avignon (7) – l’amitié selon Pinter et Sarraute

Trahisons d’Harold Pinter 

Il est plutôt rare qu’un auteur de théâtre obtienne le prix Nobel de littérature et Pinter (1930-2008) faillit le manquer, qui l’obtint seulement trois ans avant sa mort. C’eût été dommage car ses pièces sont remarquables autant par l’élégance de la construction que par la justesse des dialogues. Nous sommes dans un théâtre bourgeois, de facture classique, et qui s’assume comme tel, tout en refusant les grosses ficelles du boulevard. 

Aucune traduction ne peut être parfaitement fidèle. L’adaptation d’Éric Kahane rend plutôt bien, malgré tout, l’humour de Pinter dont les principaux ressorts sont l’esquive et l’understatement. Quant à la construction, elle est évidemment respectée. Au commencement, Emma annonce à son amant Jerry que son mari est au courant de leur liaison. Nous savons donc dès le départ que Jerry a été pendant plusieurs années l’amant d’Emma, la femme de son meilleur ami Robert, et que leur liaison a pris fin. D’ailleurs Emma a un nouvel amant. Les scènes suivantes sont des flash-back. Ils montrent les principales étapes de ce drame conjugal : comment la liaison est née, comment elle s’est développée sans que l’amitié entre les deux hommes en soit affectée, comment le mari l’a découverte, comment la relation entre les personnages s’en est trouvée transformée. Pinter présentant tout cela dans le désordre, le spectateur s’amuse à replacer les scènes dans l’ordre chronologique, avec cet avantage sur les personnages qu’il sait, lui, comment l’histoire finira.

Les comédiens évoluent dans un décor unique qui comporte une table et deux chaises, un fauteuil et un lit. La magie du théâtre aidant, nous acceptons sans difficulté qu’il représente tour à tour les lieux où se situe l’action : salon, chambre d’hôtel, garçonnière, etc. Le metteur en scène, Mitch Hooper, a fait appel pour cette production à trois comédiens chevronnés. Lors de la représentation à laquelle nous avons assistée, les interprètes de Jerry et d’Emma sont apparus néanmoins un peu extérieurs à leur personnage, contrairement à Olivier Foubert, complètement crédible dans le rôle d’un mari dont on ne saura jamais à quel point il était affecté par la trahison de sa femme et de son ami.

Pour un oui ou pour un non de Nathalie Sarraute

Dans la pièce de Pinter, Robert ne s’est pas fâché avec Jerry bien qu’il l’ait trahi. Chez Nathalie Sarraute la brouille entre les deux personnages, deux hommes, intervient pour le motif le plus futile. Celui qui prend la mouche n’a pas supporté que l’autre lui ait dit « C’est bien, ça ! » en détachant le « ça ! » sur un mode dépréciatif. Un argument typique de Sarraute qui écrivait à propos de son oeuvre : « C’est au déroulement, sous ce qui est familier, sans importance – ce qui s’appelle « rien » – de ces drames microscopiques, insoupçonnés, qui à chaque instant se jouent en nous, que je m’attache. Il permet de découvrir sous la carapace de l’apparence rassurante, tout un monde d’actions cachées, une agitation qui est pour moi la trame invisible de notre vie » (Le Gant retourné).

Pour un oui ou pour un non comporte une scène et une seule, pendant laquelle les deux amis s’expliquent, se disputent, évoquent de vieux souvenirs, se retrouvent. Cette pièce à l’argument ténu, écrite dans une langue plutôt ordinaire, réclame une interprétation sans faille, bien qu’elle soit probablement la plus jouée du répertoire de Sarraute. La mise en scène d’Avignon joue sur le modernisme, avec les deux comédiens identiquement vêtus d’un pantalon et d’un t-shirt noirs dans un décor de parallélépipèdes rectangles, propres à de multiples configurations. En l’occurrence, celle qui se met en place après le prologue de la pièce ne sera guère bouleversée. Elle aura permis de découvrir l’un des protagonistes recroquevillé à l’intérieur de l’une de ces boites (dans laquelle il trouvait pourtant le moyen de jouer du trombone à coulisse !) 

Jean-Marie Russo a assuré la mise en scène tout en se réservant l’un des rôles. Cette pratique, bien que courante, est risquée puisque l’on est en général mauvais juge de soi-même. De fait, J.-M. Russo est apparu en deçà de son camarade Paddy Sherlock (le tromboniste), excellent au contraire dans le rôle de l’ami à la sensibilité exacerbée.

Selim Lander, Avignon 2012.

 

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