Selim Lander est critique, membre de l'AICT (section Caraïbe)

Billet d’Avignon (6) : la Nouvelle-Calédonie fait son festival

Very Wetr : Les Kanak de Lifou et Régine Chopinot

Régine Chopinot a créé sa première compagnie en 1978. Entre 1986 et 2008 elle a dirigé le CCN (centre chorégraphique national) de La Rochelle. En 2009, elle découvre la Nouvelle-Calédonie, l’île de Lifou et sa troupe de danseurs et chanteurs (six hommes et quatre femmes), le Wetr (qui se prononce « Ouetch »), dirigé par Joseph (Umuissi) Hnamano. C’est de cette rencontre renouvelée au fil des années qu’est sorti le spectacle Very Wetr présenté au cloître des Célestins dans le cadre du « in ». Le projet est sympathique et a rencontré un large public curieux de découvrir nos lointains compatriotes des antipodes. Pour qui ne connaît pas le peuple kanak et ses coutumes, le dépaysement est total : les costumes, conçus par Jean-Paul Gaultier, mélangeant les cuirs et la paille (pandanus) tressée ou non,  réinterprètent l’original sans le trahir ; les danses elles-mêmes conservent leur caractère d’authenticité, même si les danseurs se permettent quelques libertés. Il en va de même pour les chants, polyphoniques. Régine Chopinot joue principalement un rôle d’intercesseuse. Elle résume en français les textes de certains chants en langue drehu ou explique certaines coutumes. Par exemple celles qui entourent la culture de l’igname, un tubercule qui joue un grand rôle dans la symbolique kanak  qui l’identifie à l’élément masculin (par opposition au tarot qui représente, lui, l’élément féminin).

La danse kanak primitive est constituée de peu de figures : beaucoup de piétinements rythmés par les graines des anneaux attachés aux chevilles, parfois accompagnés par des percussions (petits coussins tressés ou bambous), et des balayettes en pandanus agitées un peu comme des éventails. Les hommes parfois ont des mouvements brutaux rappelant les hakas de leurs cousins maoris. Pendant la première moitié du spectacle, on ne sortira guère de ce registre. Régine Chopinot intervient une seule fois en tant que danseuse, dans une interprétation personnelle de la danse traditionnelle. On ne peut pas dire que sa prestation déchaîne l’enthousiasme. Quant aux danses kanak proprement dites, elles revêtent aux yeux des Mélanésiens un caractère sacré qui échappe totalement à l’Européen qui demeure, par la force des choses, très extérieur. La troupe a beau chanter (en français) « Very Wetr n’est pas folklorique », c’est pourtant ainsi, par la force des choses, que son spectacle est perçu.

Il en va autrement, heureusement, par la suite. Les danseurs prennent plus de liberté avec la tradition, pour notre plus grand plaisir. Quatre garçons esquissent une partie de foot, puis se mettent à jongler avec le ballon. Le cœur entonne une chanson mi-tahitienne – mi-antillaise et part en procession autour du cloître. Le spectacle se termine donc sur une tonalité plus légère et dans un registre plus accessible au spectateur de culture européenne.

Very Wetr recèle un message politique inattendu mais pas moins intéressant pour autant. La Nouvelle-Calédonie est une colonie française (puisque la Franc possède encore des colonies) où les Kanak constituent à peu près la moitié de la population. Dans les années 1980 les Kanak ont réclamé l’indépendance, revendication mal reçue par le reste de la population, d’origine européenne, qui n’a pas les mêmes raisons de vouloir se séparer de la France. Des troubles ont éclaté au terme desquels un accord a été trouvé, qui prévoyait des mesures de rattrapage en faveur des Kanak avant l’organisation d’un référendum sur l’indépendance. Suivant cet accord, le référendum devrait être organisé d’ici peu de temps (à partir de 2014). Ceux qui connaissent la Nouvelle-Calédonie savent déjà que les Kanak ont désormais choisi entre les avantages symboliques de l’indépendance et ceux, bien réels, qui sont liés aux transferts financiers de la France en faveur de sa colonie. Very Wetr met à cet égard les points sur les « i ». Verbatim : « On est reconnu… On n’a plus besoin de prendre les casse-têtes pour réclamer l’indépendance… Les Français nous ont apporté la liberté… »

La Baie des dames 

La compagnie Origin a été créée en 2009 à Nouméa. La jeune chorégraphe Julie Restikelly présentait à la chapelle du Verbe incarné (affectée pendant la durée du festival aux troupes de l’outre-mer français) un ballet contemporain sur un musique de Schubert, le quatuor à cordes n° 14 (« La jeune fille et la mort »). Magnifique morceau qui n’est en rien trahi par les six danseuses du groupe. On est séduit de bout en bout par leur engagement autant que par la précision de leur technique. Elles possèdent par ailleurs une grâce juvénile qui s’accorde parfaitement au propos du musicien. Quant à la chorégraphie, contemporaine, elle est également bien accordée à la musique. Au lieu de la mort elle raconte le bagne (la Nouvelle-Calédonie ayant été une terre de relégation, en particulier des communards de 1870), mais l’on n’a pas besoin de savoir à quelle histoire le ballet fait référence pour se laisser emporter. Certains tableaux, au demeurant, sont suffisamment éloquents par eux-mêmes. Par exemple celui qui représente le travail de la terre ou celui, particulièrement réussi, qui dépeint la condition ouvrière.

Le Destin de Cowadis ou les Atrides en Kanaky

On quitte la danse mais on retourne au monde kanak avec Le Destin de Cowadis, une production du Châpito de Nouvelle-Calédonie dirigé par Anne-Sophie Conant, jeune comédienne d’origine métropolitaine. Si le mythe des Atrides n’est pas exactement restitué, la trame du Destin de Cowadis lui est assez fidèle : un vieux chef est mort ; la succession se joue entre deux frères dont l’un est homosexuel ; le chef a été assassiné par son épouse, etc. Sous cette histoire compliquée se dissimule une réflexion sur l’état actuel de la population kanak. Le personnage principal est celui de Jonas, le fou, chargé de dire la décadence d’un peuple ayant subi de plein fouet le choc de la modernité et qui se trouve désormais perdu entre deux mondes : celui d’hier, empreint de pensée magique, fondé sur le strict respect de la coutume et sur l’autorité des anciens ; celui d’aujourd’hui qui véhicule de toutes autres valeurs, impose d’autres hiérarchies. Chacun à sa façon, les deux frères rejettent la tradition : l’aîné avec son homosexualité, le second en tombant amoureux d’une Française blanche. La mère est prête à sauver l’ordre ancien à tout prix mais comment cela serait-il possible ? Et le vieux chef a beau surgir de sa tombe pour rappeler les principes – « Cultive, danse, chante, honore et croît ! » – quelle pourrait être la portée d’un message tellement décalé par rapport à l’actualité ?

La pièce, conçue pour être présentée sous chapiteau à travers toute la Nouvelle-Calédonie, est pourvue d’un dispositif très léger. Trois comédiens suffisent pour incarner huit personnages.  La cape de la femme du chef peut ainsi devenir la jupe de la fiancée promise à son successeur, etc. Ces transformations se font sous les yeux du spectateur, lequel comprend ainsi tout de suite que l’on change de scène. Une telle organisation du spectacle n’empêche pas de laisser parfois l’impression qu’il se traîne en longueur. Faut-il y voir la conséquence du caractère par trop schématique des personnages ? Seul sort du lot celui de Jonas, déjà signalé, superbement interprété par Paul Wamo.

Selim Lander, Avignon 2012.

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