Auteur: Selim Lander

Selim Lander est critique, membre de l'AICT (section Caraïbe)

Avignon 2017 (14) « The Great Tamer », « Livret de famille », « La Fuite »

The Great Tamer de Dimitris Papaioannou (IN)

Un spectacle inclassable entre cirque (acrobatie) et performance dans un décor qui évoque une vague ou une dune de couleur grise uniforme, fait de grandes plaques d’isorel que l’on peut soulever, déplacer, dévoiler des trou d’où surgiront des mains, des bras ou des jambes, des corps… ou de simples accessoires comme un pot de fleur. Dans l’une des séquences de cette pièce proprement extraordinaire qui fait appel autant à des mythologies anciennes que modernes, un astronaute vêtu d’une combinaison blanche immaculée, avec un énorme casque-hublot et le bruit amplifié de sa respiration, surgit de derrière la dune (?) et se dirige vers un point précis où il se met à creuser, déterre quelque pierres et finalement extrait un homme entièrement nu. Lorsque l’astronaute se débarrasse de sa combinaison pour apparaître le buste découvert, on s’apercevra qu’elle est du sexe féminin. Les corps se montrent en effet très souvent nus. Peut-être une réminiscence des Grecs anciens qui pratiquaient les sports ainsi, puisque The Great Tamer vient de la Grèce. Les corps sont d’ailleurs beaux comme des académies. Une fois passé un premier moment de surprise et avalé la première séquence propre à exciter les nerfs, la nudité ne dérange plus, même si les appendices qui ballottent entre les cuisses des hommes contribuent peu à l’harmonie de l’ensemble.

The Great Tamer joue sur les nerfs des spectateurs au début du spectacle comme déjà signalé. Qu’on en juge : un homme vêtu de noir de la tête au pied se déshabille (intégralement) / il se dirige vers l’une des plaques grises, la retourne / on découvre que le verso est blanc / il se couche côté verso, les bras en croix, les pieds vers le public / un deuxième homme vêtu de noir lui aussi (ils le seront tous quand il sont habillés) sort de derrière la dune (?) se dirige vers l’homme couché, le recouvre d’un voile blanc dans un geste spectaculaire, puis repart là d’où il était venu / un troisième homme surgit à cour soulève une plaque à droite de l’homme couché et la laisse retomber ce qui crée un courant d’air suffisant pour que s’envole le voile qui couvre le premier homme dont la nudité, de ce fait, n’est plus cachée / le troisième homme repart là d’où il était venu / retour du deuxième homme qui recouvre à nouveau le premier avec le voile … et ainsi de suite une dizaine de fois ! La scène est belle, forte… au début !

Pourquoi imposer ceci aux spectateurs ? S’agit-il de le dompter d’emblée (Tamer = dompteur). Pourtant nous sommes prêts à suivre Papaioannou dans sa quête onirique de la beauté… Fort heureusement, il nous épargne dans la suite d’autres pensums barbants (avec toutefois un rappel de la fameuse séquence inaugurale, comme si nous ne l’avions pas assez vue !)

Papaioannou possède incontestablement une syntaxe et un vocabulaire originaux. Il s’en sert pour dessiner sur le plateau des cérémonies surréalistes où bruissent des mystères que chacun  s’emploiera à déchiffrer, s’il le veut. Ou pas, car on peut aussi bien se contenter d’admirer les tableaux vivants imaginés par Papaioannou.

Le spectacle est sans parole et souvent accompagné du seul silence. Quand la musique retentit, on l’entend d’autant plus, celle par exemple de 2001 (le film de Kubrick) pendant la séquence de l’exhumation par l’astronaute. Les effets sonores et de lumière, rares également, sont d’autant plus impressionnants. Les beaux spécimens d’humanité – hommes ou femmes – qui se déplacent sous nos yeux et prennent parfois des attitudes défiant l’équilibre sont des danseurs et Papaioannou est chorégraphe. Cela étant on a du mal à ranger The Great Tamer parmi les spectacles de danse. Il s’agit d’autre chose, d’inouï par moments.

 

Livret de famille d’Eric Rouquette (OFF)

Le titre l’indique, la pièce va nous plonger, comme souvent au théâtre, dans des histoires de famille. Si le thème est si souvent rebattu, c’est que, bien traité, il nous touche facilement, tant nous sommes tous – à moins d’un miracle – plongés nous-mêmes à un degré ou un autre dans de telles histoires – vraies celles-là – d’amour déçu quand ce n’est pas bien pire. C’est pourquoi nous nous trouvons tout naturellement disposés à sympathiser avec les comédiens qui font vivre sur scène des histoires similaires aux nôtres et – malgré le théâtre qui permet d’exagérer les situations – pas toujours pires que les nôtres !

Soit ici deux frères, l’un, le cadet qui a réussi sa vie familiale et professionnelle ; l’autre, l’aîné qui est la figure même du raté, toujours à court d’argent, qui écrit des livres savants que nul ne veut éditer. Leur mère a disparu et le cadet, affolé, se précipite chez son aîné au cas où il saurait quelque chose, à défaut pour lui demander de l’aider à la chercher.

Telle est la situation initiale, mais nous sommes au théâtre, alors il convient de se méfier. Les données qui paraissent les plus clairement établies se modifieront plusieurs fois dans cette pièce à tiroirs où une vérité chasse l’autre.

Les deux comédiens, Guillaume Destrem et Christophe de Mareuil, mis en scène par l’auteur, expriment tous les deux de manière très juste les sentiments d’amour et de haine – tantôt l’un tantôt l’autre – qui les lie à leur mère aussi bien qu’entre eux. Il faut encore signaler le décor d’Olivier Hébert. Il est rare dans le OFF, compte tenu du temps limité dévolu à chaque spectacle, installation comprise, de voir un décor réaliste. C’est pourtant le cas ici comme on en jugera d’après la photo qui montre un appartement donnant directement sur le toit en zinc, comme il en existe tant à Paris.

 

La Fuite d’après On ne sait comment de Luigi Pirandello (OFF)

Ciro Cesarano et Fabio Gorgolini ont réécrit la pièce de Pirandello et la jouent eux-mêmes (accent italien à la clé), le second s’étant également chargé de la M.E.S., accompagnés par deux comédiennes et un comédien (sans accent). L’idée est bonne de transposer une pièce qui se déroule chez Pirandello dans un salon bourgeois où l’on se contente de causer à la cuisine d’un restaurant où l’affairement règne. La thématique de la pièce est celle du soupçon et de la culpabilité. Le soupçon parce qu’une faute avouée peut en cacher une autre. Quant à la culpabilité, suffit-il pour s’en débarrasser qu’elle s’attache à un « crime innocent », une faute « arrivée on ne sait comment »,  quasiment indépendante de la volonté du fautif ?

Hasard des pérégrinations dans le OFF. Comme Livret de famille, La Fuite est jouée dans un décor réaliste. La désorganisation qui règne dans cette cuisine par ailleurs peu encombrée de victuailles s’explique par le fait que le restaurant ne fait guère d’affaires, au point que le restaurateur se trouve obligé de réemprunter immédiatement à son ami (mari d’une de ses employées) l’argent qu’il vient de lui rendre…

On ne sait comment est la dernière pièce achevée par Pirandello. Elle n’est pas la plus connue ni la plus jouée, l’argument paraissant assez mince. Si les tirades de Romeo, le « coupable », lassent assez vite, la pièce est sauvée par les autres personnages qui s’agitent dans la cuisine du restaurant pour tenter d’accomplir une tâche qui, à l’évidence, les dépasse, la préparation d’un repas de noce dont on se doute bien qu’il sera annulé in extremis.

 

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