Auteur: Merlin Urvoy

Ce que nous relate ici Merlin Urvoy, universitaire français ayant été de poste en poste à travers le monde, c’est une vie sexuelle dans la moyenne de l’homme occidental de notre époque. Ce n’est pas "My Secret Life" avec des exploits hors du commun (des milliers de femmes possédées, des femmes de tous les pays du monde, etc.), ce sont des instantanés, agrémentés de fantasmes, dans une vie sexuelle parfois morne, parfois agitée, parfois remplie d’éclats, mais toujours proche de la vérité et de la réalité du temps. Ces courts récits, ces contes érotiques et amoureux, suivent un ordre à peu près chronologique, depuis les premiers émois de l’adolescent jusqu’aux plaisirs plus raffinés de l’homme mûr.

Narcissique

N

L’être que nous n’aimons pas et qui nous aime nous paraît insupportable.
Marcel Proust

Il ne savait pas sur qui il était tombé, une narcissique, il l’apprit plus tard à ses dépens. Mais elle était splendide, longue, élancée, un visage régulier et envoûtant, des jambes qui selon le cliché si parlant « n’en finissaient plus », un ventre plat, des seins parfaits, des bras magnifiques, et surtout des mains longues et fines, érotiques à l’extrême. Et enfin des yeux noirs, sortis d’un autre monde, comme d’une autre planète. Elle dirigeait sa propre entreprise, avait un poste de responsabilité dans la ville, et faisait déjà partie des notables, à moins de cinquante ans. Bref, une professionnelle dans son métier, compétente, hyper-organisée, efficace, exerçant dans son travail la même application rigoureuse que dans son foyer, avec deux grands enfants, dont l’un était encore à la maison. Ils partageaient enfin une passion commune, une activité sportive, raison de leur rencontre au départ.

Les débuts furent ceux d’une passion amoureuse fulgurante, crazy love, adoration, fascination réciproque, etc., il était sur un nuage, euphorique, heureux comme il ne savait pas cela possible. Quelque chose qu’il n’avait jamais connu de sa vie, avec personne, une espèce de drogue de bonheur qui vous transporte et vous rajeunit de trente ans. Les Anglo-Saxons appellent ça, de la part des narcissiques, love bombing, il s’agit d’une pratique, on ne peut pas dire une technique, ce n’est sans doute pas délibéré car eux-mêmes donnent le sentiment de croire à cet amour fou. Et au lieu de s’engager prudemment dans une nouvelle relation, tous les freins sont lâchés, on fonce dans l’exaltation, on est porté sur un piédestal par le narcissique, qui fait de vous une sorte de dieu : I’ve never been so sure in my life! Et les déclarations enflammées se succédaient, les mails, les textos, les lettres qu’elle envoyait, parfois plusieurs par semaines, quand ils étaient séparés, allant jusqu’à sept pages de folie amoureuse, de délire brûlant, d’adoration. Quand ils étaient ensemble, à faire du tourisme, à se balader, au moins trois, quatre, cinq fois par jour : Did I tell you today that I love you?, avec un sourire ravageur… Il avait du mal à suivre, il y croyait à peine, imaginant difficilement qu’il puisse être l’objet d’un amour aussi passionné et dévorant, d’une admiration sans borne…

Naturellement si vous êtes l’objet d’une telle passion soudaine, vous ne voyez plus clair, aucun avertissement, aucune prudence, ne peuvent avoir cours, on reçoit cela comme une bénédiction, comme le fameux coup de foudre qu’on n’a jamais vraiment rencontré. On se dit, même si ça dure un mois, trois mois, j’y vais, je profite, c’est toujours bon à prendre. Les clignotants et signaux d’alarmes fusaient de partout cependant, l’excès, le côté c’est trop beau pour être vrai, c’est un rêve, too good to be true... Et leurs discussions aussi, tout ce qu’il apprenait d’elle, qu’elle s’était déjà mariée plusieurs fois, dans des vies communes très courtes avec ses ex-maris, moins d’un an, alors qu’elle n’avait que la quarantaine (lui avait vingt ans de plus), et que toutes ses liaisons s’étaient terminées brusquement, que son premier mari avait (selon elle) tenté de l’empoisonner… Il y avait aussi les photos, les centaines de photos, sur les réseaux sociaux, avec une cour d’admirateurs et surtout d’admiratrices incroyable, des likes et des commentaires à n’en plus finir… Et puis, sa vie, qu’elle racontait en détail, ses photos qu’elle lui envoyait, à tous les âges, moi à cinq ans, moi à sept ans, moi à douze ans, moi ici, moi là, etc. ll n’avait cure de toutes ces bizarreries, de tous ces aspects d’un ego surdimensionné, malgré ses amis qui le prévenaient : « Tu sais, méfie-toi, ces échecs à répétition, ses mariages, ça vient probablement d’elle… »

Le sexe était grandiose aussi, les premiers temps, dans un grand hôtel sur la plage, ils ne quittèrent pratiquement pas la chambre pendant cinq jours, à se prendre et se déprendre de toutes les façons possibles, sans jamais se lasser. Elle lui annonçait qu’elle était multi-orgasmique et que les figures pouvaient s’enchaîner pour son plus grand plaisir. Un après-midi qu’elle était à quatre pattes sur le lit, et qu’il la prenait par derrière, il sortit et fit le tour du lit pour lui présenter son sexe. Avant de l’engloutir, elle dit : « Oh, je n’ai jamais fait ça… » Il utilisa un moment sa bouche, puis revint vers son postérieur, magnifique, ouvert, glissant… Et revint à nouveau vers son visage et ses lèvres. Il pensait, sans lui dire encore, ils n’étaient qu’à leurs débuts, que s’il aimait ce mouvement, cette façon de faire le tour, c’est à cause du fantasme de la voir prise par deux hommes à la fois. Allant d’un côté à l’autre de son corps, possédant ces deux entrées, il s’imaginait la situation, ce qui redoublait son excitation.

Puis il dut partir, retourner dans son pays pour trois semaines, voir sa famille. Quelques jours après, elle lui annonça de façon totalement imprévue qu’elle débarquait, elle prenait le premier avion… Il n’y croyait pas, ses enfants non plus. Mais elle arriva et ils eurent dix jours de lune de miel, dans les meilleures conditions, en juin sur la côte, dans l’arrière-pays, ses tables, ses maisons d’hôte et ses villages perchés, dans une extase sans mélange. Des amis qui partaient en vacances laissèrent leur maison et là aussi, seuls, ils eurent des jours d’amour et de sexe déchaînés. Elle lui dit, il faudrait qu’on arrive quand même à un plateau, à des rapports espacés, plus raisonnables, mais rien n’y faisait, seul le sommeil et les repas interrompaient leurs ébats, chaque fois qu’ils s’asseyaient quelque part, ou s’allongeaient, ils ne pouvaient s’empêcher de se mettre à se dévorer. Il la prit partout, dans tous les coins de son corps, sous les aisselles où il introduisait son sexe, jouissant de la perfection de ses bras et de ses épaules, voyant avec un plaisir goulu son sexe ressortir à chaque poussée entre son bras fermé et son sein, entre les seins bien sûr aussi, sous le genou, entre la cuisse et le mollet, la faisant s’allonger, plier ses jambes et prenant une position sur le côté pour introduire son sexe au milieu du haut de la jambe repliée… Même entre ses doigts de pied une fois, entre le gros orteil et le deuxième, la laissant le caresser ainsi avec son pied si fin, si érotique lui aussi… Une folie, une folie bienheureuse.

Se connaissant un peu mieux, ils allèrent plus loin, parlèrent d’autres pratiques, les mirent en œuvre, il la sodomisa ainsi longuement, profondément, et elle disait, tout en goûtant le plaisir différent : Oh, it’s bad, it’s bad, what we are doing is so bad…, jusqu’à ce qu’il éclate enfin en elle, enserré comme jamais. Le côté interdit, tabou, dans sa culture semi-puritaine, rajoutait évidemment à l’intensité des sensations. Devant le miroir de la chambre, à un moment où ils changeaient de position, il vit son sexe, gonflé comme il l’avait rarement vu. Elle ne manqua pas non plus l’image, excitée au maximum, disant peu après, My god, your sex was so big

Il pensait aux Lettres à Lou d’Apollinaire, celle du 13 janvier 1915 notamment, quand il est enfermé dans sa caserne à Nîmes et ne rêve que de la rejoindre à Nice :

C’est tout de même malheureux d’être privé de toi. Le désir au fur et à mesure qu’il s’accroît devient un supplice. Je te couvre de baisers partout, tes chers pieds que j’aime tant je leur fais petit salé, entre chaque doigt, je remonte le long du mollet que je mordille, tes belles cuisses, je m’arrête au centre et parcours longtemps de la langue la cloison qui sépare tes deux trous adorés. Je les adore toutes, les neuf portes sacrées de ton corps, le vagin royal où bouillonne la cyprine voluptueuse que tu me prodigues ô chérie et d’où s’épanche l’or en fusion de ton pipi mignon, l’anus plissé et jaune comme un Chinois où pénétrant je t’ai fait crier de douleur âcre, la bouche adorable où ta salive a le goût des fruits que j’aime le mieux, les deux narines où j’ai mis ma langue et qui ont une saveur salée délicieusement délicate et ces deux oreilles si chaudes, si nerveuses. Les neuf portes de ton corps sont les entrées merveilleuses du plus beau, du plus noble palais du monde. Que je l’aime ma chérie. J’oubliais tes deux yeux chauds et salés comme la mer et plus profonde que ses gouffres. Neuf portes, ô mes neuf muses, quand vous entrouvrirai-je encore ? Ma chérie, ma chérie, tu ne peux pas imaginer à quel point je te voudrais.

Une fois, sur l’autoroute, alors qu’ils allaient visiter un autre endroit, à une centaine de km, elle sortit son sexe pendant qu’il conduisait, et commença une longue caresse sur le gland humide, ses doigts agiles et habiles le parcourant dans tous les sens, le massant au bord de l’explosion. La caresse dura, dura, une demi-heure, trois-quarts d’heure, une heure, il serrait les dents pour se retenir, se consacrait à la route, jamais il n’avait connu un plaisir aussi fou. Elle dit à un moment : Do I have to take a Kleenex?No, no, go on, go on

A un autre moment, elle se livra à la caresse classique, allongée en travers, le sexe de l’homme allant et venant entre ses lèvres pendant qu’il ralentissait la conduite. Il jouit dans sa bouche mais curieusement sans le plaisir tendu et extrême des doigts magiques, de ce moment unique dont il se souviendrait sans doute toute sa vie comme d’un sommet d’érotisme. Etant en position verticale pendant la fellation, elle dut exercer un mouvement de succion pour éviter que le sperme ne s’échappe et retombe le long de la hampe. Il apprécia son habileté quand elle ingurgita tout le liquide par petits à-coups et passa ensuite la langue tout autour du gland pour ne laisser aucun effluve de son plaisir. Elle lui sourit en abandonnant le membre, et il lui tendit ses lèvres, reconnaissant.

Il la prit aussi dans la nature, au cours d’une marche, contre une rambarde, il la prit dans une chapelle médiévale, en montant un escalier étroit, par derrière, en pleine journée, dans la semi-obscurité, le guichet et les employés pas très loin, malgré ses réticences, vite oubliées par l’incroyable excitation de la situation. Montant le long de ses jambes avec sa main, écartant son slip, il sortit son sexe et la pénétra ainsi debout, dans la pénombre, allant et venant, remontant plutôt, en elle, jusqu’à ce que son membre gonflé rendit l’âme, éclatant à grosses gouttes au fond du vagin. Un peu plus tard, rajustés, sur la terrasse de la chapelle, contemplant la vue de la ville, il vit les traces luisantes de son sperme, coulant sur la longue jambe… Ils n’arrêtaient pas.

Elle aimait les histoires, les histoires salaces au creux de l’oreille – Tell me a dirty story… –, et il s’efforçait de la satisfaire, butant parfois sur les phrases et cherchant les mots du vocabulaire érotique ou porno dans une langue étrangère. Elle n’aimait pas qu’il s’agisse d’une autre femme, il fallait que ce fut elle, au centre du récit. Ainsi il lui susurrait une situation par exemple où ils faisaient l’amour à l’hôtel, et où il avait laissé à dessein la porte ouverte, invitant auparavant un garçon d’étage à apporter quelque chose, un éphèbe brun et mince qu’il avait repéré. Celui-ci les surprenait en pleine action, alors qu’il la prenait de face, avait un mouvement de recul, mais il lui faisait signe de rester. Enhardi le garçon observait, puis il sortait son sexe tendu et le présentait à sa compagne, et pendant qu’il la prenait, il la voyait arrondir les lèvres pour accueillir l’autre membre et se mettre à l’engloutir dans une furie d’excitation, à la fois de sa part et de la sienne. Les mots seulement, et pas un geste, aucun contact, la simple situation décrite, les détails, avaient parfois le don de déclencher le spasme libérateur, elle était agitée de mouvements incontrôlés et jouissait plus fort que lors de leurs étreintes. Il se rappelait vaguement ce qu’une ses précédentes maîtresses, une psy, lui avait expliqué, certaines femmes, selon Lacan, avaient leur sexe au niveau de l’oreille…

Puis enfin, elle dut partir, rentrer chez elle. Il resta encore trois semaines au cours desquelles ils échangèrent comme des désespérés, s’appelant constamment, faisant l’amour sur Skype, se montrant leurs corps et leurs désirs sans retenue. Son sexe en pleine érection en gros plan sur l’écran, et elle, son « origine du monde », ouvert devant l’ordinateur, les mots érotiques, les caresses onanistes, ses doigts agiles et fins sur ce qu’elle appelait son trigger, ils expérimentèrent alors ce type de sexe excitant et frustrant à la fois.

Finalement ils se retrouvèrent dans un pays du Nord, l’été, avec des amis, un chalet sur un lac. La grande passion était là, intacte. Ils retournèrent après chez elle, dans le Sud. Encore quinze jours de la même euphorie, tous les deux seuls. Puis ses enfants rentrèrent de vacances et il dut partir, loger ailleurs. Un tournant. A partir de là, lentement mais inévitablement, tout commença à se dégrader. Ils allèrent encore passer « en amoureux » une semaine à Rio, dans les meilleures conditions, mais, à sa grande surprise, a cidade maravilhosa, qui aurait enthousiasmé n’importe qui, n’eut pas l’heur de lui plaire, des sourires et un allant déjà un peu forcés furent ce qu’il retint en fin de compte du voyage.

Il prit connaissance bien plus tard du schéma amoureux narcissique, passant obligatoirement par trois phases, celle de la lune de miel d’abord (les N adorent la lune de miel, et bien que tout soit déjà faux, l’amour un mensonge, c’est le seul moment où ils peuvent imiter l’amour et être crédibles). Cette première période est celle de l’idéalisation, de l’adoration tous azimuts, du sexe effréné, mais qui ne dure pas en général plus de deux à trois mois. Elle est suivie de la phase de démolition lente et systématique, la phase de dévaluation, de descente du piédestal, de mise en pièces de l’idole. Et finalement, le rejet (discard) survient, irrémédiable. La deuxième phase procède lentement, à doses homéopathiques, jour après jour, des petites rebuffades, critiques, mises en doute, absences, silences… Tellement lente que la victime s’habitue, conserve l’espoir, car il y a des moments de retour au sentiment amoureux, mais la pente est inéluctablement descendante.

On a affaire dans cette relation à deux drogués, deux types différents d’addiction, la victime, encore appelée co-dépendant, devient une sorte de marionnette, perdue, ne comprenant pas ce qui lui arrive, le bourreau prend plaisir au jeu du chat et de la souris, le fait durer, goûte les petites humiliations, les moments de retrouvaille aussi, mais la gentillesse et les égards initiaux tendent à être remplacés par une froideur et une distance croissantes. Comment cette double addiction fonctionne ?

Pour la victime, étourdie, enivrée par les deux mois de love bombing, de carpet bombing pourrait-on dire, il s’agit d’un manque classique. Soumis à la drogue de l’euphorie amoureuse initiale, qu’il n’a jamais rencontrée auparavant (on estime que les narcissiques représentent moins de dix pour cent de la population, la plupart d’entre eux des hommes d’ailleurs), la victime donc, quand on lui retire progressivement l’adoration dont il était l’objet, entre tout naturellement en état de manque. « Mais je veux retrouver mon élixir euphorique, pourquoi est-ce qu’on me l’enlève ?!? » Et elle devient peu à peu dépendante, prête à toutes les bassesses, prête à accepter l’inacceptable, toutes les petites et grandes humiliations, pour retrouver quelques gouttes de sa drogue initiale, la sensation enivrante envolée. Elle est perdue, devient un simple objet, peut subir n’importe quoi, comme un drogué dans la rue prêt à tout pour avoir son fix. C’était son cas.

Pour le bourreau, l’addiction est bien présente aussi, mais toute différente. Il se lasse très vite, il ne peut aimer dans la durée, il a besoin d’un nouvel apport, d’une nouvelle source, il lui faut séduire, il lui faut trouver quelqu’un qui valorise à nouveau son narcissisme, tout ce que son amant actuel pouvant apporter s’épuisant rapidement. C’est la chasse qui l’intéresse, l’excitation de la séduction neuve, la lune de miel permanente (et impossible). Il ne peut y avoir de construction durable, mais la destruction, pour trouver un inconnu plus stimulant. D’où la démolition de l’idole, jusqu’à sa mise à mort. Il comprit plus tard que cette perversion venait de l’enfance, sa mère lui raconta-t-elle un jour était une manipulatrice, qui ne l’avait jamais aimée, et avec qui elle avait des relations exécrables (quand elle lui rendait visite, dans la ville de son enfance d’un Etat voisin, elle couchait par exemple à l’hôtel, pour ne pas avoir à partager le même toit…). En fait, elle reproduisait le schéma de la mère et sa dureté, sa méchanceté.

Les six mois suivants furent un calvaire, une descente aux enfers, une spirale infernale. Elle le traitait like shit, et lui acceptait tout. Les humiliations en tout genre se succédaient. On pourrait les raconter en détail, mais ce serait un peu triste et fastidieux, disons simplement que la nastiness, la meanness, la wickedness, ne connaissaient plus de bornes. Là où ils avaient des chats enflammés, des textos brûlants, il n’y avait plus que le silence, l’absence de réponse pendant des heures ou des jours, ou les réponses sèches, le côté évasif. Ils ne se voyaient plus pendant toute une semaine, des semaines quand il partait à l’étranger, n’avaient plus une nuit ensemble. Le sexe se faisait rare, les refus croissants.

Et déséquilibré aussi, les « faveurs » qu’elle lui accordait se faisaient de plus en plus rares : s’il passait un temps infini sur son sexe, à en lécher tous les recoins et les replis, avec un plaisir permanent, au point qu’il s’imaginait parfois, dans cette position, n’avoir en face de lui, non pas une femme toute entière, mais juste un bassin, une vulve ouverte, un clitoris avide, un dialogue avec la féminité elle-même, résumée à son entrejambe superbe, d’une douceur et d’une variété infinies, à l’origine d’une fontaine de jouissance, elle lui rendait maintenant rarement la pareille. Parfois, après une demi-heure occupé à ce jeu, il perdait son érection, son esprit vagabondait, en même temps que sa bouche et sa langue vagabondaient dans les méandres de la chair tendre et compliquée. Mais quand enfin elle était agitée de spasmes, il sentait alors revenir son désir, et quand il se levait, et contemplait ce corps magnifique, étalé et offert, celui-ci revenait de plus belle, et c’est un gland gonflé et un membre raidi qui s’approchaient de la vulve, pour le délicieux moment où il sentait l’entrée s’écarter sous la pression. Il venait assez vite à son tour et constatait avec plaisir qu’elle participait encore. Il lui demandait alors, But, you’ve come already? Et elle lui répondait : Yes, but it’s different, a different kind of pleasure…

Il se souvenait quand même avec plaisir de deux moments érotiques, dans cette phase terminale. Ils étaient en mer, sur son bateau, pour une petite croisière de quelques jours avec deux amies à elle, et le soir au mouillage, ils avaient bien sûr la grande cabine pour eux, tandis que les deux femmes avaient des cabines simples. Il s’agissait de plusieurs nuits où ils pouvaient enfin être ensemble, les premières depuis des semaines. Mais au début elle se refusa, pas question de faire l’amour avec mes amies à côté qui peuvent tout entendre. Malgré son insistance, It’s not happening!, lui répétait-elle. Et puis un matin tôt, alors qu’il essayait encore de la convaincre et qu’elle refusait, il alla un moment à la cuisine. Quand il revint, elle était à quatre pattes sur le lit, nue, tendant ses fesses, en position d’attente. Il eut un éclair et s’empressa de la prendre aux hanches. You better close the door, dit-elle…

Une autre fois, toujours sur le bateau, mais au port cette fois-ci, à la place habituelle, juste en face du restaurant chic de la marina où les gens allaient et venaient dans une joyeuse animation, elle était venue passer la soirée avec lui, pour dîner et faire l’amour. Il l’interrompit au milieu de leurs ébats, ouvrit le hublot sur le plafond de la cabine, et sortit le haut du corps, s’accoudant et regardant les gens en face, à quelques mètres. Take me in your mouth, lui dit-il, while I’m smiling at the people… Elle s’exécuta, et de l’air du spectateur innocent, détaché, profita de la lente et longue fellation. Seule la moitié supérieure de son corps était visible de l’extérieur. Il serra les dents quand il sentit qu’il allait venir, afin de ne rien laisser paraître de son trouble, et finalement se déversa entre ses lèvres sans avoir l’air de rien, alors qu’une vague de plaisir le submergeait.

Mais tout cela ne dura pas, et à la fin, les deux derniers mois, rejet complet de sa part à elle, plus de relations sexuelles, sous des prétextes divers, la fatigue, une maladie quelconque, ses règles, le manque de désir… Il n’y en aurait plus, plus jamais, même s’il se faisait faussement compréhensif, I can wait till you are better, I love you

Les situations où elle pouvait enfoncer le clou d’une humiliation nouvelle étaient constantes. Un exemple suffira à illustrer ce degré de perversion : il avait reçu les amies en question, les avait emmenées, avait fait preuve de toutes sortes d’égards et d’attention, quelques mois avant la rupture, et tout s’était bien passé. Puis, quinze jours avant cette rupture, un ami à lui était venu le voir de France, passer deux semaines dans cette région. Pas une fois elle n’avait proposé de le recevoir chez elle, ne serait-ce que pour un verre ou un café. Le dernier soir, il y avait une soirée au théâtre, un ballet, elle y allait avec ses enfants et des amis, sans même l’en avertir. C’est lui qui, ignorant cela, l’avait invitée, et qui finalement y alla également avec son ami. Ils étaient placés à des endroits différents bien sûr. A l’entracte il alla la voir, lui proposant de venir dire bonjour à son ami dans le hall, elle refusa, ne bougea pas de son siège, prétextant une fatigue de la journée… Il eut l’air effaré, s’attendant à tout sauf à cela, c’était la dernière fois qu’ils se voyaient, elle partit rapidement à la fin du spectacle, sans même dire au revoir ni souhaiter bonne nuit. Le texto de rupture arriva dans la nuit.

Ce fut la séparation définitive, sans même une dernière rencontre, sans même se voir, parler une seule fois… Il y avait déjà eu deux séparations suivies d’un rabibochage, celle-là était finale, avec une absence totale de gentillesse, d’empathie, avec une méchanceté délibérée, une mesquinerie recherchée. Ils avaient en outre un projet commun, dont ils parlaient depuis des mois, depuis le début, dans une excitation commune heureuse, elle raya cela aussi de la carte, sans un mot, sans une explication, sans une excuse. C’est sans doute cet abandon, cette trahison, ce départ sans cause après tous les espoirs investis, qui l’atteignirent le plus, il ne comprenait simplement pas. Elle jouissait probablement de la souffrance infligée, comme une marque de son pouvoir et du contrôle qu’elle exerçait. Il tenta de la raisonner encore un mois ou deux, par des échanges de mails, mais sans effet. We weren’t meant to be together, ou I fell out of love with you, it happens, phrases préférées des narcissiques (qui vous disaient exactement le contraire quelques mois plus tôt…).  Elle finit par ne plus répondre, imposer le silent treatment. Il était perdu, désespéré, pensait à mettre fin à ses jours, vivait prostré, sans manger, sans dormir, brûlé.

Apollinaire encore, lui revenait, même s’il était dans un état d’esprit bien différent :

Je ne t’en veux nullement, tu as embelli ma vie pendant quelques mois, tu m’as fait des serments qui m’ont exalté. Ils m’ont mis quelque temps au-dessus des autres hommes. J’y ai cru et j’ai été heureux. Donc je dois t’en être et t’en suis extrêmement reconnaissant. Je serai toujours, si tu veux, ton ami et même sans amour tu peux, étant femme et au nom des souvenirs que ton nom m’évoque, compter sur moi en tout et pour tout, sauf naturellement que si je ne t’aime plus, comme ma volonté le fera en quelques jours, je ferai toutes les choses que tu as le droit d’exiger de moi je les ferai, dis-je, amicalement, et non plus amoureusement.
Gui (Nîmes, 17 mars 1915)

La question est de savoir, finalement, que vaut-il mieux ? Avoir connu deux à trois mois d’amour fou, quitte à les payer par un an de dévastation, ou bien éviter ce traumatisme et se contenter du bonheur peu intense, mais simple et tranquille d’avant la rencontre incandescente ? Il pensait à une remarque d’un intervenant sur un de ces sites, si nombreux, qui traitent du problème des narcissiques, un intervenant qui prenait le flot des commentaires à contre-courant. Tous les gens, surtout des femmes, à la suite d’un article quelconque sur les trois phases du comportement narcissique ou d’un autre aspect de cette pathologie, ce personal disorder, se lamentaient, exposaient leur propre histoire, la façon dont elles avaient été trompées par le masque, l’apparence, le faux amour, le love bombing suivi de la démolition systématique, et celui-là disait : « Mais arrêtez, vous savez bien que si vous pouviez revivre ne serait-ce que cinq minutes de la phase initiale, vous iriez toutes à pieds joints ! »

Avait-il raison, je vous laisse juges. Pour moi, non, j’aurais préféré ne jamais rencontrer ma narc, même si elle m’a fait connaître quelques mois de folie heureuse que j’imaginais pourtant jusque-là impossibles, hors d’atteinte, la suite est trop dure, un désert sans fin. Les séquelles sont ineffaçables, une blessure qui ne peut se refermer.

Il continua à la suivre un temps sur les réseaux sociaux, intéressé de voir la tête de ses successeurs, jaloux bien sûr, se faisant mal, mais ne pouvant résister à la curiosité. La seule consolation étant que le scénario se répéterait probablement pour le ou les suivants, tous les psys le disaient, un narcissique ne peut aimer que lui-même, il est condamné à répéter le même cycle, s’enthousiasmer, se lasser, rompre, puis trouver une nouvelle source, laisser un sillage de malheur et de destruction derrière lui. Parfois aussi il peut tenter de réanimer les anciennes sources, s’assurer de son contrôle sur les ex. Dans ce cas cependant, celui d’une éventuelle tentative de ce type, appelée hoovering, tel un aspirateur qui va chercher dans les coins, il était bien décidé à mettre le holà, à rester dans le no contact auquel il s’était finalement et tardivement décidé, la répétition ne pouvant qu’être encore plus douloureuse et destructive.

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NB L’histoire est totalement inventée, selon la formule consacrée, toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé ne peut être que pure coïncidence.
Des analyses parmi d’autres, pour ceux qui s’intéressent à ces cas, ou qui ont vécu ce type de relation passionnelle et destructrice, peuvent être trouvées sur ces sites :
Reconnaître la perversion narcissique
The Three Stages of Narcissist Relationships: A Roller-Coaster Ride
The Psychopath’s Relationship Cycle: Idealize, Devalue and Discard
The Three Phases of A Narcissistic Relationship Cycle: Over-Evaluation, Devaluation, Discard
What walks among us – Narcissistic personality disorder
Stages of the psychopathic bond – Idealize, Devalue, Discard

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2 Responses to “Narcissique”

  1. Bruno dit :

    Fantastique ! Tellement vrai et si bien narré, ce sont les sentiments qui m’ont traversé lors de ma propre histoire.

  2. Selim dit :

    Aïe, aïe. Bon rétablissement.

    Pour les amateurs de Guillaume Apollinaire, les textes de lui cités ci-dessus sont enregistrés sur disque par Guillaume Gallienne.