Auteur: Michel Herland

Michel Herland est professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane, Martinique, Antilles françaises.

Laurent de Sutter, pour un nouvel art de jouir

Contre l’érotisme[i]

Un philosophe belge, amateur de films X[ii], qui conteste l’érotisme et l’influence qu’il exerce sur notre époque, il y a de quoi y regarder de plus près. On se doute dès le départ que la validité de sa position dépend étroitement de la manière dont il définit l’érotisme : « la manipulation des organes génitaux orientée vers le bonheur amoureux » (p. 37). Passons sur l’emploi plus qu’équivoque du terme « manipulation », qui surprend, cet essai étant fort élégamment écrit par ailleurs. Cette surprenante définition se fonde en particulier sur deux égalités dont l’auteur repère les traces omniprésentes dans notre idéologie : Vivre = jouir, et jouir = « orgasmer » (p. 15). Ainsi, seul l’orgasme permettrait d’accéder à des expériences intenses ou dignes d’être vécus. Admettons, mais pourquoi l’amour ? Au nom de quoi identifier l’orgasme et l’amour ?

 » Ce que l’époque considère le plus déterminant dans la vie est connu : la santé – ce qui se dit aussi bien, dans le vocabulaire de la sexualité, l’amour » (p. 18). Ne s’agit-il pas plutôt, pour qui veut rester en forme, de faire l’amour que d’aimer ? On pourrait croire que l’auteur joue sur les mots ; telle n’est pourtant pas son intention. L’examen des magazines (féminins ?), des traités de bien-être ou des annonces des sites de rencontre lui permet de conclure que nous sommes bien des obsédés à la fois du sexe et de l’amour. Ainsi se trouve justifiée une autre de ses définitions de l’érotisme : «  la gymnastique de l’amour » (p. 19).

L’importance grandissante des sexologues, qui dressent  le « catalogue des orgasmes possibles dans le cadre de l’hédonisme contemporain » (p. 37), constitue selon L. de Sutter un signe supplémentaire de la domination sur notre époque de l’érotisme tel qu’il l’entend.

De là à conclure à l’échec de la révolution sexuelle, il n’y a qu’un pas. Le discours des magazines comme la doxa des sexologues aboutissent en effet au même résultat : restreindre le domaine des plaisirs permis. C’est le signe que la révolution sexuelle n’a pas su se libérer complètement du « puritanisme ». Mais ce n’est pas tout : focalisée sur les plaisirs génitaux – dont on sait qu’ils demeurent étroitement liées aux exigences de la reproduction de l’espèce – elle n’est rien d’autre qu’ « une variante contemporaine du programme de la nature éternelle » (p. 35). Ergo, la révolution sexuelle n’a pas su s’affranchir non plus du « naturalisme ».

Il est en effet vrai que la plupart des acteurs de la révolution sexuelle n’étaient pas partisans d’un rejet complet de la morale[iii]. Par ailleurs, ce n’est pas parce que le coït est génital que toute pratique génitale est orientée vers la reproduction et les adeptes de la révolution sexuelle défendaient des pratiques (masturbation, homosexualité, fellation, etc.) qui ne visaient en aucune manière la reproduction de l’espèce. Il est vrai néanmoins qu’ils les considéraient comme tout aussi « naturelles » que le coït reproductif. La réalité des faits nous pousse donc à accorder à L. de Sutter que la révolution sexuelle n’était pas complètement amorale et qu’elle s’inscrivait dans le cadre de la nature[iv]. Reste à voir ce que notre auteur sera capable d’avancer pour remédier à ces deux défauts.

Le réquisitoire, cependant, ne s’arrête pas là. La révolution sexuelle n’était pas seulement défaillante dans ses principes, selon L. de Sutter, elle aurait tout aussi lamentablement échoué au niveau de ses résultats. Car que cherchaient ses acteurs, au fond, sinon de mettre fin à leur misère sexuelle ? Loin d’y être parvenu, nous dit L. de Sutter, ils n’auraient réussi qu’à multiplier les occasions de coït, c’est-à-dire simplement à transformer une « misère de rareté » en une « misère d’abondance »[v] ! Est-il légitime de parler de « misère d’abondance » ? À chacun d’en juger. En tout état de cause, le problème, c’est qu’on a rarement vu quelqu’un dans une situation pareille lui préférer la « misère de rareté ». Alors que l’inverse est à peu près unanimement vrai.

C’est donc sur la base d’une critique bien branlante de « l’érotisme » et de la révolution sexuelle que L. de Sutter entreprend de proposer mieux : la pornographie. Le terme risque de choquer et l’on peut gager qu’il a été choisi à dessein. Mais tout dépend, à nouveau, du sens qu’on veut lui donner. Il est défini dans l’ouvrage comme « l’exploration de la collection infinie des jouissances possibles » (p. 42), bien loin donc du Petit Robert[vi]. Contrairement aux manuels sexologiques et autres Kama Sutra qui énumèrent une série finie de gestes et de positions, cette « pornographie » a la particularité de déborder le génital pour se confondre avec l’ensemble de toutes les jouissances que l’on peut dire « sexuelles », ensemble sinon infini du moins hors de portée d’une simple existence humaine. Freud, nous rappelle L. de Sutter, distinguait le domaine du Geschlecht (les organes sexuels supports de l’orgasme) du Sexual (qui englobe également tous les autres plaisirs sexuels). Le nouvel hédonisme prôné par l’auteur vise donc à redonner toute sa place au Sexual.

Faut-il prendre au pied de la lettre la définition proposée de la « pornographie » ? Plus précisément, toutes les jouissances possibles sont-elles légitimement explorables ? À cette question L. de Sutter répond oui sans hésiter : il n’y a pas de perversion, selon lui, sauf à admettre qu’il n’y a rien de plus normal que les perversions ! Freud ne parlait-il pas de « perversion polymorphe » à propos de la sexualité enfantine ? Ainsi, pour L. de Sutter, la « pornographie », la sexualité entendue le plus largement possible, ne reconnaissent aucune règle ; elles sont « antipolitiques ».

Une remarque surprenante qui s’explique cependant à la lumière du raisonnement précédent : la révolution sexuelle n’a pas seulement échoué, elle « n’a pas eu lieu » (p. 50) ! Certes, la révolution sexuelle – ceux qui l’ont vécue s’en souviennent – était clairement politique. Or, dans la logique suterrienne, à partir de ce moment-là elle ne pouvait plus être « sexuelle » (puisque la sexualité, comme la « pornographie » sont décrétées « antipolitiques »). C’est pourquoi quelque chose comme une révolution « sexuelle » ne pouvait pas exister (cqfd). Mais toute la démonstration, on le voit, repose sur l’affirmation que la « pornographie » serait nécessairement « antipolitique ». Or ce n’est pas plus vrai pour la « pornographie » que pour l’anarchie. Les anarchistes ont beau proclamer la fin du politique, ils ne contestent pas que la lutte pour s’affranchir du politique soit elle-même politique. En outre tous ceux parmi eux qui ont réfléchi à l’organisation d’une société « anarchiste », se sont trouvés contraints de prévoir un certain nombre de règles[vii]. On ne voit pas comment il pourrait en aller autrement pour la « pornographie » de L. de Sutter.

Retour, donc, à la question précédente : N’importe quelle pratique peut-elle être tolérée en « pornographie » ? L’auteur, là-dessus, ne varie pas d’un iota : « la sexualité relève toute entière de la logique du goût. Il n’est rien qui ne puisse y être dit pouvoir tenir son existence d’une quelconque nécessité – sinon celle de l’arbitraire le plus complet » (p. 55). Ou bien, plus crûment : « en tant que goût, la sentimentalité n’est pas moins cochonne que la scatologie » (p. 54). Peut-être bien, mais quid du pédophile, de l’incestueux ? Peuvent-ils prendre leur plaisir comme ils l’entendent, sans considération des traumatismes qu’ils risquent d’infliger à d’innocentes victimes ? Aussi étonnant que cela puisse paraître, tel est le parti auquel L. de Sutter persiste à vouloir se ranger

« Le catalogue sexologique des orgasmes s’était construit sur le refus d’un certain nombre de pratiques, contraires au bonheur qu’il postulait par ailleurs. Cette exclusion n’existe pas en matière de jouissance – parce que l’exploration qui en constitue la collection ignore le statut de ce qu’elle rencontre dans son cours » (p. 47).

On ne saurait mieux dire. Le jouisseur n’a pas à se préoccuper du « statut » des objets de plaisir. Une thèse aussi extrémiste («  il n’existe nulle éthique de la jouissance » – p. 59) devrait être sérieusement justifiée. Il ne suffit pas en effet d’écrire que « le jouisseur est un esthète » et que « chaque vie est une œuvre d’art pornographique » (p. 60), sans autres règles que celles que l’on s’invente… pour les transgresser aussitôt. Cette position parfaitement solipsiste (je suis l’unique sujet et le reste de l’univers n’est là que pour me procurer les instruments de mes plaisirs) est provocatrice, amusante si l’on veut, mais elle ne tient pas mieux la route que les élucubrations du marquis de Sade. Violences, tortures, viols, tout cela deviendrait permis, puisque les autres n’existent pour moi qu’en tant qu’objet ? Soyons sérieux !

« Une libre et sauvage création de principes répondant aux exigences de liberté et de sauvagerie de la jouissance – c’est-à-dire la vie. Telle est la sexualité. » Le livre se termine sur cette dernière formule. Une sexualité libre ? Sans doute à condition d’admettre l’axiome de bon sens : ma liberté s’arrête là où commence celle des autres. Quant à la sauvagerie ? Tant qu’elle reste un jeu entre adultes consentants : ola ! Mais s’il s’agit de cautionner des pratiques barbares, non merci.

Tout ceci conduit à s’interroger sur les véritables intentions de l’auteur. Outre l’outrance du propos, la tonalité du texte de la quatrième de couverture fournit un indice. On y lit en effet ceci : « un but [ce nouvel art de jouir] qu’il ne sera possible d’atteindre qu’au prix d’un bouleversement complet du partage entre admissible et inadmissible en matière de sexe. En serez-vous capables ? » Cette question – « En serez-vous capables ? » – livre sans doute la clé du livre. Évidemment que nous ne serons pas capables de suivre l’auteur dans tous ses développements et encore moins dans ses conclusions. Il faut donc prendre son travail[viii] comme un exercice de style, un canular de philosophe… qui a néanmoins l’avantage de nous inviter à réfléchir sur les limites que nous imposons volontairement à notre Éros.

Décembre 2011.

 


[i] Laurent de Sutter : Contre l’érotisme, Paris, La Musardine, 2011, 81 p.

[ii]  Il est l’auteur de Pornostars, fragments d’une métaphysique du X, Paris, La Musardine, 2007.

[iii] Malgré le slogan soixante-huitard bien connu : « il est interdit d’interdire ».

[iv] Ce qui est la moindre des choses, les humains étant des êtres naturels.

[v] Conformément à ce que l’auteur appelle le « théorème de Houellebecq » (p. 36).

[vi] « Pornographie : Représentation (par écrits, dessins, peintures, photos) de choses obscènes destinées à être communiquées au public » (Dictionnaire Robert, éd. de 1973).

[vii] Par exemple, chez Bakounine, l’égalité des droits de la femme et de l’homme, la réglementation de l’héritage et même le contrôle de l’éducation des enfants par les parents. Cf. M. Herland : « La tentation anarchiste » (2011), à paraître.

[viii] Dont témoignent les nombreuses et savantes références rassemblées à la fin du volume.

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One Response to “Laurent de Sutter, pour un nouvel art de jouir”

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