Auteur: Bernard Cerquiglini

Bernard Cerquiglini est professeur au département d'études françaises de Louisiana State University, Baton Rouge. Il est également directeur du 'Center for French and Francophone Studies' dans cette même université.

La raison dialectale

Voici un extrait de Une langue orpheline par Bernard Cerquiglini, Paris : Les Éditions de Minuit, 2007.

Une langue orpheline1 Une langue orpheline 

 

Arrêtons-nous un instant sur une figure attachante et oubliée. Gustave Fallot était né à Montbéliard en 1807, d’une famille protestante établie dans le commerce. Il n’échappa au négoce auquel on le destinait que par les études et un travail acharné : accumulant les prix au lycée, il passait le plus clair de son temps à la bibliothèque publique de Gray. Majeur, la tête exaltée par le romantisme et passionné d’érudition, Fallot vint à Paris, après la Révolution de Juillet, chercher fortune dans les Lettres ; il y vécut mal, d’articles dans les petits journaux. Fort opportunément, il fut nommé en 1832, par l’Académie de Besançon, le premier titulaire d’une pension fondée par une riche veuve bisontine « en faveur des jeunes Francs-Comtois sans fortune qui se destinent à la carrière des Lettres ». Ayant pu revenir à ses études, Gustave Fallot entra à l’École des Chartes, dont il sortit sous-bibliothécaire à l’Institut et secrétaire du Comité historique fondé par Guizot ; il en était en fait le véritable animateur. Ainsi promu au sein du monde savant et d’une grande bibliothèque, il travaillait alors sans relâche. Bernard Guérard, son ancien professeur aux Chartes, donne de lui un portrait qu’on croirait lire dans la Comédie humaine :

 

Ami passionné de l’étude, il s’y livrait avec tant d’ardeur et si peu de ménagement, que sa constitution, quoique naturellement assez robuste, en reçut de bonne heure une fâcheuse atteinte. Une fois absorbé par le travail et plongé dans la méditation, il restait immobile et comme insensible au milieu du mouvement et de l’agitation du dehors ; on eût dit alors que la vie s’était chez lui retirée au siège de la pensée. Il n’aimait pas à sortir de son cabinet, et n’apportait d’ordinaire dans le monde, où d’ailleurs il allait rarement, qu’un esprit sérieux et préoccupé. Son maintien était grave et décent, son air réfléchi, spirituel et honnête ; ses manières simples mais animées ; son parler posé, un peu lent, mais ferme et net. (…) Son genre habituel était une bonhomie fine et railleuse, et quelquefois une ironie amère. Personne n’avait moins que lui de goût pour les riens qui se disent dans les salons ; les discours frivoles le réduisaient promptement au silence et tardaient peu à le rendre maussade (1).

 

On imagine ce Louis Lambert de la philologie rentrant le soir à la pension Vauquier. Le génie juvénile n’est cependant pas à l’abri de la rougeole, qui le terrasse en trois jours ; il avait vingt-neuf ans. Il meurt dans les bras de son fidèle ami Paul Ackermann, qu’il charge de publier son œuvre inachevée (2).

Esprit curieux, plutôt enclin aux grands systèmes de la philosophie, Gustave Fallot avait restreint son intérêt à la science du langage, et plus particulièrement à l’étude historique du français, dont il voulait « relever les études grammaticales ». Son activité scientifique est représentative de cette linguistique française des années 1830-1860, reléguée dans l’ombre en amont par la Grammaire générale du XVIIIe siècle, dont la Révolution avait poussé les derniers feux, en aval par la linguistique positive conduite après 1860 par de vrais professionnels (Gaston Paris, Paul Meyer et leurs disciples) : souvent formés en Allemagne, ils instaurent un champ scientifique (chaires, revues, méthodologie canonique et dogme théorique) dont ils s’assurent la maîtrise (3). Les meilleurs érudits de la période précédente se montrent ouverts à la science allemande (grammaire comparée des langues indo-européennes, dont romanes) mais ils restent sensibles aux idées de la grammaire générale ; épris de science désintéressée, ils participent cependant à cette archéologie de la nation unie et pacifiée que souhaite la Monarchie constitutionnelle et que soutient l’historien-ministre François Guizot (4) ; par là, ils tendent la main aux érudits locaux, collecteurs du passé rural et des dialectes (5). Ils partagent un goût pour le Moyen Âge, l’amour des vieux textes, l’ambition de leur déchiffrement. L’ouvrage posthume de Fallot concentre les traits de ce romanisme français première manière : philosophie des langues et rigueur germanique, érudition chartiste et passion du terroir, médiévisme romantique et patriotique. L’aspiration de Gustave Fallot est des plus élevées ; comme il le résume dans une note, il entend proposer quelque jour un « Essai d’une théorie générale de la linguistique – Des lois de la formation des langues, de leur décadence et de leurs rapports entre elles » (p. 423). On voit que pour lui, comme pour son temps, la linguistique est d’abord la science de l’évolution des langues, et que cette évolution obéit à des lois. Fallot propose une théorie cyclique sous forme de séquence ternaire (variation – fixation – désagrégation), qu’il dit avoir vérifiée dans les langues de l’Europe :

 

Ainsi, sans aucune exception, dans toutes les langues dont il nous peut être donné de suivre l’histoire et la durée pendant quelques siècles, nous voyons trois époques fort distinctes : un premier temps de mobilité et de variation continuelle dans les thèmes des mots et dans leurs formes ; puis une seconde époque qui est celle de la fixité, pendant laquelle les formes et les thèmes des mots demeurent invariables, et qui dure plus ou moins longtemps ; puis enfin une troisième époque, où le mouvement recommence, s’accélère, va s’accroissant sans cesse jusqu’à ce que le langage ou périsse ou cesse d’être parlé, ou se renouvelle et fasse comme une nouvelle langue. (pp. xxix-xxx)

 

On comprend que le chartiste, secrétaire du Comité historique, se soit appliqué à l’archéologie du français ; on voit précisément ce que le jeune linguiste attend d’une étude historique de cette langue : prouver d’une part que le français obéit exemplairement à la loi d’évolution, restaurer d’autre part l’image de la période médiévale, en montrant, au rebours des idées reçues, qu’elle inaugure une phase de fixation.

 

Le premier, Fallot a vue la raison du mouvement des langues, et débrouillé notre vieux langage qui avait toujours passé pour être un chaos sans lois (Ackermann, préface, p. x)

 

Triple contribution décisive : à la linguistique générale, à la préhistoire nationale, à l’apologie de nos origines médiévales. Fallot s’attache il est vrai à une période point trop ancienne ; il choisit le XIIIe siècle, pour des raisons factuelles et qui tiennent à sa formation : se méfiant des œuvres littéraires, dont on ne sait, dit-il, la date ni le lieu que par conjecture, il s’est procuré un ensemble de chartes, parmi les premières rédigées en français (elles sont du XIIIe siècle). Il reproche à son unique (outre Raynouard) prédécesseur, Conrad von Orell, dont il estime la grammaire de l’ancien français (en fait, une morphologie verbale (6)), de s’être fondé sur des matériaux essentiellement littéraires et pris entre les XIIe et XVIe siècles. Fallot, contrôlant ses sources, privilégie les chartes « copiées sur l’original » et se restreint à la langue du XIIIe siècle, en donnant une étude que l’on peut qualifier de synchronique. Sans s’occuper de ce qu’elle fut aux époques antérieures et postérieures, il s’emploie à dégager ses structures et à décrire les règles qui la gouvernaient :

 

Voilà mon travail : rechercher dans les textes écrits en langue française dans la première moitié du XIIIe siècle, les lois grammaticales qui s’y laissent apercevoir ; exposer au lecteur la grammaire française de cette époque, en justifiant les règles que je croirai pouvoir indiquer par les exemples suffisants tout à la fois pour faire comprendre ces règles et pour leur servir de preuve. (p. 2)

 

On mesure mal aujourd’hui l’audace de vouloir « exposer au lecteur la grammaire française » d’une langue que l’on croyait livrée à l’anarchie des balbutiements, d’en présenter avec science les règles et les « lois ». Elle résulte de l’application au français de l’idée générale d’évolution cyclique, et du sentiment que la période de fixation a commencé très tôt, dès le Moyen Âge, dont la langue est par suite réhabilitée. Le bel ordonnancement, fait de clarté et de rigueur, qui distingue la langue française a pris naissance au XIIIe siècle, pour achever de se constituer au XVIIe ; les années 1200 forment donc « une époque de fixation provisoire de la langue » (p. 451), un premier équilibre, analysable en tant que tel, estimable. Certes, Fallot ne tombe pas dans le primitivisme élégiaque dont le positivisme va paradoxalement s’enchanter ; il ne croit pas, comme Gaston Paris, que la langue fut parfaite à l’origine, et qu’elle s’est encombrée depuis. À la simplicité originelle de carton-pâte dont rêveront tour à tour les romantiques et les savants austères, Fallot oppose avec intelligence l’idée d’une langue en formation ; il discerne une genèse normative durant la période médiévale, au sein même de l’ancienne langue :

 

De sa rudesse sauvage du XIe siècle, elle passe à l’état de demi-formation que nous lui voyons dans le XIIIe siècle (p. xxxviii)

 

« Le premier », Gustave Fallot a rendu hommage et justice à la langue médiévale, en montrant qu’elle n’était point un chaos humiliant. La nation peut s’enorgueillir et se rassurer : sa langue trouve dans le Moyen Âge une origine gratifiante. Il a, de plus, conduit sa réhabilitation avec finesse, en supposant non pas une perfection primaire, mais un perfectionnement. La recherche d’un équilibre et de structures, propre à toute langue, a commencé fort tôt : le français peut tirer fierté de sa normalisation précoce.

 

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(1) Bernard Guérard, « Notice sur Gustave Fallot », op. cit. note suivante, p. xxi.

(2) Gustave Fallot, Recherches sur les formes grammaticales de la langue française et de ses dialectes au XIIIe siècle, publiées par Paul Ackermann et précédées d’une notice sur l’auteur par M. B. Guérard, membre de l’Institut. Paris : Imprimerie royale, 1839.

(3) Gabriel Bergounioux, Aux origines de la linguistique française. Paris : Pocket, 1994, pp. 7-47.

(4) Pierre Rosanvallon, Le Moment Guizot. Paris : Gallimard, 1985.

(5) Daniel Baggioni, « De Coquebert de Montbret et Raynouard au duo G. Paris/P. Meyer : aux sources de la linguistique et dialectologie romanes françaises », Revue des langues romanes, 100 (1996), pp. 135-162.

(6) Conrad von Orell, Alt Französische Grammatik, vorin die Conjugation vorzugsweise berücksichtig ist. Zürich : Füssli, 1830.

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