Selim Lander est critique, membre de l'AICT (section Caraïbe)

Une histoire pas si banale : « Une Banale Histoire » d’Anton Tchekhov au théâtre de l’Atelier avec un modeste mais immense comédien, Jean-Pierre Darroussin

Qu’est-ce qui nous attire vers telle ou telle pièce dans l’offre immense qui est proposée en permanence à Paris ? Un comédien. Au théâtre de  l’Atelier, Jean-Pierre Darroussin incarne en ce moment Nicolaï Stepanovitch, vieux professeur de médecine au seuil du trépas, qui fait le bilan d’une existence en demi-teinte : succès universitaires, déboires financiers, famille décevante. Il faut aider le fils officier en garnison en Varsovie, financer les études de la fille au conservatoire. Elle est courtisée par un garçon qui se présente comme un hobereau de province, l’est-il vraiment ? Et tout cela n’est-il pas de toute façon dérisoire ? Nicolaï Stepanovitch est vieux, déjà diminué, la mort le guette. Quel drame peut compter auprès d’une telle tragédie ? Professeur de médecine, il est incapable de se soigner lui-même. Sa science lui apprend seulement sa mort prochaine. Peut-il en pleurer ? Non. Rire ? Non plus. Et qui le réconforterait ? Il n’aime plus personne, ni sa femme, ni de sa fille en train de se laisser séduire par le jeune homme au statut plutôt flou (qu’on ne verra pas, ni elle non plus, d’ailleurs – petite frustration). Tout au plus garde-t-il un reste d’attachement pour sa pupille, une comédienne, fille mère de surcroit, une déclassée donc dans la société moscovite de son temps, même si  lui n’y attache pas d’importance. D’ailleurs à quoi attacherait-il de l’’importance sinon à lui-même ?

On comprend l’intérêt d’adapter cette nouvelle au théâtre. Tchekhov l’a écrite à la suite de l’échec (!) d’Oncle Vania à Moscou. Il y a donc des considérations désabusées (et outrancières) sur la médiocrité des comédiens à côté d’une satire des mœurs universitaires. Mais rien de cela ne compte comparé à la vérité de la condition humaine… Et du jeu de Jean-Pierre Darroussin. Voilà tout le théâtre, en effet : la vérité (à distinguer du réalisme) et le jeu. Pour incarner cette vérité, Jean-Pierre Darroussin présente l’avantage de n’être pas encore tout-à-fait une star. On peut regarder son jeu sans être obnubilé par sa réputation. Aussi endosse-t-il sans peine l’habit du professeur d’anatomie Nicolaï Stepanovitch. Son interprétation est, comme l’on dit, magistrale : il n’a pas encore soixante ans ; il n’a certainement jamais été un « éminent » professeur de médecine de l’université moscovite ; cela ne l’empêche pas d’être le Nicolaï Stepanovitch imaginé à l’orée  du XXème siècle par un certain Anton Tchekhov (1860-1904). Avec ses mains, pour commencer : on ne dira jamais suffisamment l’importance des mains dans le jeu d’un acteur. Des mains peuvent exprimer à elles-seules l’âge d’un homme, comme le peuvent la courbure d’un dos, ou une démarche hésitante, ou la lenteur de l’élocution. Ce qui n’empêche pas le personnage de s’exprimer, et beaucoup, puisqu’il tient la scène du début à la fin. Et que son humour désabusé nous fasse rire, aussi souvent qu’il  nous fait frémir.

L’éminent professeur est entouré par quelques comédiennes et comédiens qui tiennent leur rôle honorablement mais, qui, il faut bien le reconnaître, ont du mal à exister à côté d’un professeur Darroussin sur qui se focalise en permanence l’attention des spectateurs.

Au théâtre de l’Atelier, à Paris, en janvier-février 2011.

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