Auteur: Fred Romano

Fred Romano est écrivain, et vit aux Baléares. Son blog : http://www.fredromano.canalblog.com/ Son cyberoman Edward_Amiga : http://www.terra.es/personal/fromano/ Deux romans, Le film pornographique le moins cher du monde (Pauvert, 2000) et Basque Tanger (Editions Scali, 2006) et un recueil de nouvelles, Contaminations (Pauvert, 2001).

Ma vengeance sera terrible

On ne pouvait pas en croire nos yeux. La bande arpentait les lieux, désorientée. Durant la nuit, « on » avait fait disparaître tous nos repères, tout notre travail, tout notre patrimoine construit à la force de nos mains contre vents et marées. Cambrils était en deuil.  Jordi le gitan a crié :

–        Ce sont ceux du Nord!

–        Mais ils ne sont pas encore là ! Et que je sache, normalement, ils ont autre chose à faire que de s’attaquer à des châteaux…

–        On a vraiment tout rasé… il ne reste plus rien de nos villes…

–        Moi, je les ai vues, hier au soir ! Des énormes… euh…  Machines, tu sais, comme dans Buck Rodgers, avec plein de lumières et des tas de bruits bizarres. Elles ont détruit notre château et éparpillé nos soldats !

–        … Et même aplati notre volcan…

–        C’est une déclaration de guerre en règle ! On ne peut pas tolérer ça!

–        C’est parce qu’on est des enfants qu’ils se croient tout permis !

–        On est chez nous, tout de même ! Est-ce qu’on va continuer à se laisser faire comme ça, simplement parce qu’ils sont plus grands ?

–        C’est toi, gabacha, qui dit ça ?

–        … Eh, le gitan, on t’a sonné ?… Moi, je dis seulement qu’on ne peut pas laisser ces putains de machines détruire notre vie…

–        Même si ce sont de super-belles machines !

–        Allez, arrête tes conneries à la française, gabacha, on sait bien ce qui se passe dans ton pays ! Mais ici, on est Espagne… On se fait déposséder mais on doit fermer notre gueule… Mes cousins se sont fait voler leur terre, il paraît qu’ils vont y construire des maisons pour touristes qui n’ont pas de mer chez eux… alors ils se sont installés un peu plus loin… on n’a qu’à chercher une autre plage !… ya que ça, par ici, de toute manière…

–        Non ! C’est évident qu’ils veulent notre plage, parce que c’est la plus belle ! Faut entrer en résistance, pas se laisser faire, jamais ! Parce que si on va à une autre plage, d’ici six mois, ou un an, vu qu’on est experts en belles plages, leurs machines nous délogeront à nouveau ! Non ! Il faut leur montrer tout de suite qu’on est là, et bien vivants ! Ils peuvent aplatir nos villes et nos dunes, les Indiens ne se rendront pas !

–        On va se faire des couleurs de guerre avec la boue du petit ruisseau.

–        Bonne idée !

On a décidé tout de suite qu’il fallait frapper un grand coup et immobiliser une bonne fois pour toutes ces machines futuristes pleines de lumières et de bruits bizarres que certains avaient aperçues la nuit. Ceux-là en avaient franchement peur. José  renâclait et une longue dégoulinade de morve s’étalait sur sa chemise déjà bien crade tandis que Luis se tripotait maladroitement le bazar, comme il a vu faire ses frères.  Il s’enhardit et cria qu’on ne pouvait rien contre elles, c’était « la marche du progrès », comme disait son grand frère qui fréquentait les bals populaires.   Jordi grogna qu’elles  annonçaient la venue des envahisseurs du Nord, qui allaient nous prendre nos plages où l’on était si bien et tout utiliser pour faire quelque chose que tout le monde faisait naturellement ici. Il paraît que, plus au Nord, sur la Costa Brava, où il a de la famille, ils ont déjà colonisé tout le littoral. Les enfants, même ceux des barbares, n’avaient plus de droit de faire des châteaux de sable sur la plage, qui était exclusivement réservée aux « bikinis » (Luis, Pepe et Ciscu ont ricané, le petit Ramon a rougi). Pour le moment les envahisseurs n’osaient pas trop s’éloigner de la frontière du Nord, mais on n’y pouvait déjà rien. Je voyais la déconfiture de mes troupes dans le bain-marie des fantasmes du progrès. Un coup d’œil à nos forces aux pieds nus, nos frondes, nos fourches et nos filets de pêche me convainquit de la nécessité d’un plan d’action. Sinon les machines nous aplaniront, comme elles avaient fait avec nos châteaux. En plus, j’avais horreur des bikinis, jamais je ne mettrais une chose pareille : un haut, alors que je n’avais rien à mettre dedans.

–        Les garçons… on va faire comme Charlot…

–        … Tu as vu des films de Charlot ?

–        Oui, à Paris.

–        Ah oui, là où naissent les bébés…

Deux points, j’avais marqué deux points sur le vent du Nord. Tout d’abord les films de Charlot et ensuite Paris.  A présent, ils me regardaient tous la bouche béante et les yeux perdus. Paris, dans la Catalogne des années soixante, représentait encore le paradis des libertés élégantes, la source de la distinction et le rempart de la civilisation contre les censures, bien que ce soit géographiquement au nord. C’était l’oasis de vie, lumineuse, dans l’océan gris du progrès. Leurs parents leur expliquaient que les enfants catalans naissaient à Paris puis les cigognes les amenaient en Catalogne. Quand on disait « Paris » aux catalans, ça les ramenait donc automatiquement en enfance, même en 1968, en cette période d’actualité française «troublée », comme ils disaient à la télé espagnole. Mais c’était d’hommes prêts à en découdre dont nous avions besoin pour restaurer l’honneur de notre royaume perdu et détruit, alors je leur ai raconté comment  Charlot se faisait avaler par une machine afin de la saboter. Certains n’étaient jamais allés au cinéma, ni même dans des séances de plein air, et ils étaient encore plus effrayés à l’idée de se faire engloutir par des machines afin de lutter contre le progrès. Le petit Ramon se mit à pleurer. C’était le temps de l’initiation. Je lui ai précisé qu’il était encore temps pour lui de quitter la bande, s’il le désirait. Mais qu’ensuite, qu’il ne nous salue plus dans la rue ni sur les places du village. Ma petite sœur sentait la peur à un tel point qu’elle gémissait :

–        Je ne me rappelle pas avoir vu de films de Charlot…

–        C’est normal, tu es encore toute-petite, tu as un an de moins que moi… Allez, va jouer avec les autres…. Occupe-toi de Ramon, par exemple…

–        Et  pourquoi je ne peux pas aller avec vous ?

Les petites sœurs ! Le boulet des grandes… De surcroît, je la soupçonnais d’être l’œil de Moscou, probablement envoyée en mission de rapportage de nos activités par notre mère à qui elle devait tout raconter, par simple désir de briller. Et en plus, je devais faire attention à ce qu’il ne lui arrive rien… Ce ne serait pas ma sœur, deux baffes, point à la ligne et on n’en reparlerait plus. Les copains se méfiaient d’elle, ils la voyaient comme une locale, alors qu’ils m’idéalisaient plutôt comme une allemande. Chef de bande allemande avec une sœur espagnole, ça ne faisait ni sérieux ni admirable… Tout en lui conseillant d’aller pleurnicher chez ses parents, j’ai réussi à reformer le groupe un peu à l’écart.

–        L’important, c’est de ne pas faire comme Charlot, mais d’en tirer des leçons qui nous permettent de faire à notre façon…

–        Aaah…

Ils béaient tous, même le gitan, entre le soulagement de savoir qu’il n’y aurait pas à s’introduire dans une de ces terribles machines et la douce berceuse de la crasse ignorance. Ma petite sœur, possédée par le désir d’être remarquée, avait réussi à s’infiltrer.

–        Mais Charlot ne sabote rien !

–        Eh bien nous, si. L’élève réussira là où le maître a échoué. Pas vrai, les garçons ?

–        Ouais…

–        Voilà…

–        C’est ça…

–        Mais c’est interdit de saboter des machines !

–        Même si elles aplatissent nos volcans ?

–        Ce n’est que du sable !

–        Ça se voit que ce n’est pas toi qui l’as fait !…  Allez, retourne chez tes vieux, t’y comprends rien à rien…

–        Ce sont aussi tes parents !

–        Oui mais moi je ne balance pas.

Elle est enfin partie en chialant et le petit Ramon l’a suivie en trottinant. Peut-être qu’il arrivera enfin à lui mettre la main sous la jupe sous le prétexte de la consoler…. Le gitan s’est agité (lui aussi avait des vues sur ma sœur, je crois).

–        Bon, alors, qu’est-ce qu’on fout ?

–        D’abord on va piquer les bouteilles vides du bar Centro, et ensuite on les enterre un peu dans le sable.

–        Euh… je ne comprends pas…

–        Ces machines, elles aspirent le sable…

–        Alors oui ! Elles vont aspirer les bouteilles !

–        Et ça va saboter leurs engrenages ! Ça va tout bousiller à l’intérieur ! Elles vont peut-être exploser !

Toute excitée à l’idée du feu d’artifice vengeur, la bande s’est mise en train, convaincue de la justesse du plan imparable. Voler les bouteilles du bar Centro, c’était cependant un véritable délit : elles étaient consignées. Il fallait user de doigté et de délicatesse. En tant que fille gabacha, je pouvais demander la clef des toilettes, qui se trouvait dans la cour arrière, en compagnie des caisses de bouteilles convoitées. Ensuite je leur passais les bouteilles par-dessus le muret.  De toute manière, dans le bar, ils seraient déjà trop saouls pour s’étonner de quoique ce soit. Le gitan a objecté que ce n’était jamais prudent de se faire voir. Je lui ai expliqué qu’on ne me voyait jamais. Au pire, les Espagnols remarquaient « una niña gabacha » et le reste dilué, aucune idée de la couleur de mes cheveux ou de ma taille. Les yeux du gitan se sont dilatés, il a dit à voix basse que ça marchait pour les gitans aussi, puis il a ajouté qu’en effet, les espagnols ne regardaient pas beaucoup parce qu’ils avaient tout le temps la tête baissée, une optique de garçon de café.

Avec une caisse de bouteilles vides, on avait largement de quoi donner le coup de semonce définitif aux machines et leur faire comprendre qu’il ne fallait pas marcher sur notre volcan et respecter les limites de notre territoire où il était interdit d’aspirer le sable. On les a disposées, religieusement recouvertes de sable, sur les restes historiques de notre empire, puis on s’est donné rendez-vous à la nuit pour voir le spectacle pyrochaotique. Alors qu’on revenait vers le village, nous avons croisé des ouvriers. Le gitan a grommelé :

–        Merde… mon cousin… mets-toi juste derrière moi, tu es plus grande, il n’y verra que de la gabacha

–        Mais je croyais que ça marchait aussi pour les gitans, le truc…

–        Pas pour lui… C’est un gitan qui travaille, le pauvre…

–         Tu ne veux pas travailler ?

–        Moi ? Je veux élever des chevaux, comme mon père ! Il faudra que tu viennes monter, un jour…

–        Il faudra que j’en parle au mien… A tout à l’heure, alors ?

–        Ne t’inquiète pas, je viendrais… mais tu sais comment ça se passe, avec mon vieux… s’il me chope, j’aurais à faire à sa ceinture…

–        Ouais… pour moi aussi, ça n’est pas facile… mais tu sais, avant de partir, j’arrange une couverture sous les draps, au cas où il regarde vite fait…

–        Pas moi ! Il dirait que c’est de la préméditation…

Jordi m’a embrassé sur la joue, c’était nouveau, ça. Est-ce qu’on pouvait le considérer comme de la préméditation ? On s’est regardés dans le fond des yeux  puis on est partis en courant, chacun vers nos maux respectifs.

Mon père n’était pas encore rentré, sa voiture n’était pas là et il régnait sur la maison un calme divin dans le crépuscule, à peine outragé par la lumière faiblarde du nouveau réverbère. C’était tellement beau cette parenthèse dans la sauvagerie des éléments que je me suis arrêtée un instant pour profiter du tableau. Il me suffisait de bloquer la fenêtre à guillotine de ma chambre pour pouvoir m’en échapper avant que l’orage ne commence. De toute manière, le retour à l’écurie après le coucher du soleil d’office s’annonçait coton… J’ai ouvert la porte d’entrée en tentant de ne pas faire résonner le carillon qui signalait les visites. Depuis le fin fond du salon, ma sœur a hurlé : « Elle est là ! Elle leur a dit qu’elle avait vu des films de Charlot, est-ce que c’est vrai ?» Pas « des » mais « un », ai-je grommelé en lui montrant ostensiblement mon poing fermé, dans un angle où je soupçonnais que notre mère ne pouvait  pas m’apercevoir.

–        Oui, c’est vrai, elle a vu au moins un film de Charlot, mais je m’étonne qu’elle s’en souvienne, elle était si petite… Et de toute façon, ma chérie, où est le mal ? Ta sœur, qui vient enfin de daigner rentrer, nous a habitués à bien pire…

–        Mais c’est pire ! Elle a dit qu’il fallait s’en inspirer ! Faire mieux que lui !!!

–        Effectivement, ce n’est pas une mauvaise idée… Mais sais-tu ce que nous allons faire maintenant ? Un bon gros dodo ! Parce qu’il est l’heure et on a déjà pris beaucoup de retard… Quant à toi, ne reste pas plantée là comme une idiote ! Où tu étais encore ?… Mumm ! Sur la plage, je parierais, avec tous ces va-nu-pieds !

–        Oui, elle y était ! Et elle n’a pas voulu que je reste !

–        File au lit sans diner et attends un peu que ton père revienne… Quant à toi, ma petite chérie, mets-toi au lit, je viens te border…

Une fois dans la chambre, j’ai arrangé une couverture sous l’édredon, comme j’avais vu le faire un soir que je n’arrivais pas à dormir et que j’épiais en cachette la télévision qu’ils regardaient dans le salon. Le grand miroir du corridor réfléchissait les images et le son me parvenait parfaitement, entrecoupés des commentaires cinéphiles de mon père.

–        Mais quelle connerie, ce film ! On ne devrait pas montrer ça aux jeunes générations !

–        Calme-toi, mon chéri, elle dort…

–        Zéro de conduite ! ça va leur donner des idées, tiens ! Manquait plus que ça ! On devrait arrêter de regarder la télé française !

–        Mais autant arrêter de regarder la télévision, alors…

Ainsi en a-t-il été décidé, mais entre-temps, j’avais appris comment arranger un polochon sous les couvertures pour donner l’impression que je dormais. J’avais utilisé plusieurs fois le truc, avec grand succès.  Mon touche personnelle, c’était le nounours de ma sœur sur l’oreiller, rappelant ma tignasse ébouriffée. De toute manière, les parents ne regardaient jamais vraiment, c’était plutôt un rituel approximatif pour se donner bonne conscience. Ma mère me parla depuis le corridor.

–        Je ne viens pas te border, parce que tu es une mauvaise fille. Tu finiras sur la guillotine.

–        Bonne nuit, maman… excuse-moi, je ne me retourne pas, je dors déjà.

Elle a entr’ouvert la porte pour vérifier et j’ai ainsi eu l’occasion de constater, accroupie de l’autre côté du lit, que mon mannequin fonctionnait. Je savais qu’elle m’enverrait un baiser lointain du bout de doigts, elle refermerait la porte doucement et ensuite le cliquetis satisfait de ses talons résonnerait sur les céramiques rougeâtres du couloir.  J’entendais encore ma petite sœur pleurnicher sa honte de rapporteuse dans la chambre à côté, elle m’appellerait encore une fois ou deux avant de s’étouffer dans sa morve et j’aurais enfin le champ libre. J’espérais seulement que je ne serais pas trop en retard pour le grand spectacle.

On était tous là à l’heure, tellement excités qu’on s’est retrouvés en silence. On a filé directement vers notre destination sans avoir besoin de se concerter et on a commencé à planquer derrière le petit muret qui marquait la fin de la plage, à l’aplomb de notre royaume disparu. Il y avait un petit vent frais venu du Nord et on s’est tous serrés les uns contre les autres. Jordi a désigné des petites lumières rouges et vertes qui dansaient au loin sur la plage et a annoncé que les machines étaient loin, au moins à la hauteur de Salou, et qu’on en avait pour un petit moment. Ramon s’est endormi, il ronflait et il nous a tous enroulés dans sa somnolence. Quand les bruits abominables se sont enfin rapprochés et nous ont réveillés, nous étions absolument gelés. Les machines étaient absolument énormes et menaçantes, et nous étions tout-petits si on comparait, mais il ne valait mieux pas et de toute manière, on ne pouvait plus rien faire, les dés étaient jetés dans cette lutte de David contre Goliath. Toutes gigantesques qu’elles étaient, les machines allaient aspirer nos bouteilles cachées et en imploser en un magnifique feu d’artifice pour lequel nous serions aux premières loges. Bien à l’abri derrière le muret de pierre sèche, on se sentirait encore mieux que Buck Rodgers et toutes nos figurines seraient vengées et le volcan rejaillirait peut-être de lui-même.

Mais il ne s’est rien passé du tout. Plus exactement,  les machines ont continué leur boucan infernal et jeux de loupiotes, s’acharnant  sur notre royaume disparu comme si nous ne nous étions pas fatigués à y enfouir des bouteilles volées. Enfin, l’une d’entre elles s’est arrêtée, mais c’était beaucoup moins spectaculaire que ce que nous avions envisagé, simplement, ses lumières se sont éteintes et elle s’est immobilisée. Tandis que l’autre machine la rejoignait, comme par amitié, nous eûmes la sensation d’apprendre des choses sur le progrès, jusqu’au moment où la portière de la machine immobilisée s’ouvrit d’un vigoureux coup de botte. Un homme en costume de travail sauta à terre, se pencha sur le sol, y récupéra un éclat de verre scintillant dans les lumières de l’autre machine avant de le jeter violemment dans le sable, furieux :

–        Putoooooooooos críos !

Nous étions tous à peine remis de la découverte choquante de ces hommes à l’intérieur des machines destructrices, pourquoi nous nuisaient-ils ainsi ? Se battre contre des machines est une chose mais nous n’étions pas disposés à tuer des hommes, sans doute des voisins, peut-être des parents. Jordi nous ramena à la réalité.

–        Il faut partir, tout de suite ! Les hommes des machines viennent par ici !

On s’est instantanément dispersés, telle une bande de rats, partant dans toutes les directions possibles à la fois. A ce jeu-là, même les hommes des machines ne pouvaient pas nous gagner. D’ailleurs, ils se sont démoralisés tout de suite, ils ne nous ont même pas poursuivis. Luis s’est retourné et leur a lancé une pierre, pour qu’ils sachent.

J’étais un peu peinée que Jordi n’ait pas pu me raccompagner à la maison mais vu les circonstances, c’était plus prudent de rentrer chacun chez soi. Quoique : la voiture de mon père était garée sur la pelouse. J’ai réussi à ouvrir la fenêtre de ma chambre sans la faire grincer, comme une ombre je me suis glissée en silence dans mon lit, expulsant ma doublure  à coups de pied. Mon alibi était sauf, personne ne pourrait dire que j’étais sortie cette nuit-là. Le polochon est tombé en silence et je suis restée là à guetter tous les bruits de la maison, le cœur battant. Puis j’ai très vite sombré dans le sommeil des justes.

Je rêvais que j’allais rencontrer Charlot pour de vrai quand quelque chose m’a tirée du lit sans ménagements par le col de mon pyjama et m’a traînée dans le couloir, mes ongles ont sauté dans le papier peint tandis que je tentais de m’y agripper. Je hurlais. La Chose était indifférente mais possédait une force surhumaine. Heureusement je ne pouvais pas voir son horrible face, qui m’aurait clouée de terreur sur place, mais la Chose m’emmenait au-delà des limites, dans la sombre geôle de la chambre d’amis, la seule qui n’ait pas de fenêtres dans toute la maison. Elle m’y a jetée, enfermée à double tour sans laisser la clef dans la serrure. Il y faisait noir. J’entendais mon cœur battre si fort qu’il me semblait redoubler, comme un tambour-major. On a posé une main hésitante sur mon épaule. Je me suis retournée, prête à en découdre avec le fantôme de nos derniers invités. Le spectre a murmuré : C’est moi. Ainsi, il me connaissait…

Il a fait craquer une allumette entre ses doigts et l’a maintenue à hauteur de son menton. Je me suis laissée tomber, assise sur le lit. C’était Jordi, mais un Jordi qui serait passé par le laboratoire de Frankenstein. Il a tourné la tête sur le côté gauche, c’était si enflé que les paupières se fermaient toutes seules, ça lui dessinait un faux sourire en coin avec le sourcil en accent circonflexe. Une autre allumette me permit de discerner les fascinants coloris, il y avait même des croûtes de sang un peu partout. J’ai avancé une main subjuguée mais il a soufflé son allumette, se cachant dans le noir.

–        J’ai dit que tu nous avais entraînés.

–        C’est pas grave. De toute manière, j’étais la seule à avoir vu des films de Charlot… Tu as mal ? C’est de ma faute…

–        Pas vraiment. Au début, si, quand mon cousin lui a raconté ce qu’on avait fait sur la plage, ça l’a rendu fou. Il tapait, il frappait mais au bout d’un moment, ça ne fait même plus mal.

–        Et ils t’ont fait venir ici pour que je réalise ce qu’il va advenir de moi…

–        Non. Mon père est venu demander au tien qu’il prenne ses responsabilités. Vous êtes des gabachos, ton père travaille ici, dans le pays. Vous serez couverts et, au cas où  l’entreprise qui s’occupe de la manutention des plages porte plainte, vous aurez droit à un avocat. Mon père gitan risque de perdre sa licence d’activité touristique. Mais ce que ton père fera de toi, c’est son problème à lui. A chacun ses plaies… Tu veux toucher ?

–        Oui. Je n’en avais jamais vu, des comme ça…

À tâtons dans l’obscurité, c’était encore plus impressionnant. La peau se faisait délicate dans l’enflure de la chair. J’ai déposé un baiser dans son cou.

Nos pères sont attablés dans la cuisine devant un verre de Xérès.  Le mien, Philippe, a été très impressionné par l’apparence du fils de Juan. Dans un premier temps, il s’est demandé s’il doit en faire de même avec sa fille. Ce n’est pas parce que c’est une fille qu’elle ne peut pas être corrigée comme elle le mérite. Mais Juan lui a parlé tout de suite de son élevage de chevaux, il a même ajouté que c’est dommage qu’il n’y ait pas plus de touristes, il aurait pu organiser des balades dans l’arrière-pays. Ça ressemble à une volonté de négociation et Philippe se sent soulagé. Il a entendu dire que les gitans, certains gitans, sont d’enragés procéduriers. On prétend entre les cadres de son entreprise qu’ils vont jusqu’à mettre en avant leur race dans le seul but de conserver des privilèges médiévaux, un argument de poids dans la justice arriérée d’Espagne, qui les favorise inexplicablement, toujours dans les jugements impliquant des « estrangers ».  L’entreprise a issu une circulaire qui dissuade ses employés de tout conflit légal, en leur déconseillant purement et simplement le contact avec les gitans. Mais celui-ci ne semble pas de cette espèce.   Juan tient son chapeau de paille entre ses mains et le haut de sa calvitie brille tandis qu’il  parle en baissant les yeux. Philippe le comprend, lui aussi est le responsable légal de sa fille, lui aussi se sent accablé par sa propre descendance qu’il n’avait pas désiré tant que cela. Il  est disposé à verser des indemnités, mais il ne veut pas que Juan le prenne comme une aumône. Il remplit à nouveau les verres de jerez en guise d’accord préliminaire.

–        Tu crois qu’ils auront compris ?

–        Il faut qu’en plus, ils ramassent tout le verre avant que les touristes n’arrivent. Cette nuit même ! Ne t’inquiète pas, Philippe. Mon petit-neveu, qui travaille à l’entretien de la plage, m’a assuré qu’ils avaient déjà tout récupéré. Nos voyous souverainistes ne risqueront pas de se couper en récupérant ce qui est parti dans les rochers. Mais on ne va pas leur dire tout de suite, afin qu’ils comprennent les conséquences de leurs actes. La peur est une bonne enseignante.

–        On devrait y aller tout de suite.

 

Balears, 03/2014

Envoyez Envoyez