Auteur: Bernard Cerquiglini

Bernard Cerquiglini est professeur au département d'études françaises de Louisiana State University, Baton Rouge. Il est également directeur du 'Center for French and Francophone Studies' dans cette même université.

Lexique des Quatre Saisons (France, année 2006)

Bienveillantes

Surnom que les Grecs donnaient, par antiphrase prudente, aux cruelles Euménides.

C’est un conte de fées littéraire : les méchantes petites déesses ont enfin mérité leur surnom. Jonathan Littell est fils de Robert, auteur de remarquables romans d’espionnage ; ce jeune américain qui a reçu une éducation en France, dont il parle parfaitement la langue, s’est d’abord consacré à l’action humanitaire, ce qui l’amena à croiser les criminels, à contempler les charniers, à mesurer les horreurs du monde contemporain. Afin de retrouver la paix de l’âme en exorcisant la douleur, il entreprend de rédiger un roman, dont le sujet est odieux : les confessions d’un ancien S.S., intelligent et cultivé, criminel de guerre sans remords. Avec l’assurance de la jeunesse, il l’écrit directement en français ; avec une belle audace, il propose son roman, Les Bienveillantes, à un seul éditeur : rien de moins que Gallimard, en précisant qu’il ne vise que la fameuse collection « blanche à liseré rouge » (la plus « Gallimard ») ! Le roman ne manque ni de force ni de talent ; cet éditeur l’accepte, mais doutant du succès commercial de ce « pavé » de 900 pages, dont la lecture n’est pas sereine, lui donne un tirage minimal. Dans le mois qui suit, les lecteurs se l’arrachent et 100 000 exemplaires sont vite imprimés et vendus, puis 200 000, puis 600 000. Le bouche-à-bouche a fonctionné, car l’auteur a refusé toutes les apparitions télévisuelles, ne concédant sans plaisir que de rares apparitions publiques (en ce sens, Littell est l’anti-Houellebecq). Fait rare, la consécration officielle vient seconder le succès populaire ; fait exceptionnel Les Bienveillantes reçoit, en fin d’année, le Grand Prix du roman de l’Académie française et quelques jours plus tard le prestigieux Prix Goncourt. Coup d’essai, coup de maître : Jonathan Littell rejoint ainsi les nombreux écrivains de talent ayant choisi d’écrire en français. Il montre que la littérature en France est d’autant plus vivante qu’elle se rend accueillante, qu’un lectorat nombreux n’y manque pas de flair.

 

Boule (coup de)

En français populaire, geste déloyal effectué avec la partie supérieure du corps ; synonyme : coup de tête.

Quand il rentre sur le stade de Berlin, en ce dimanche 9 juillet 2006, pour affronter l’Italie en finale de la Coupe du Monde, Zinédine Zidane n’est pas seulement un grand sportif, c’est une icône de la République. Capitaine d’une équipe « black-blanc-beur » qui fit merveille quatre ans auparavant, traduisant, par la fraternité sportive, l’égalité des origines et la liberté des destins, il est le symbole de l’intégration réussie, le héros gentil (Zizou) d’une génération citoyenne. De plus il joue comme un dieu ; dans les cent premières minutes du moins. Insulté gravement par Materazzi (il est, paraît-il, question de sa mère et de sa sœur), Zidane se retourne et donne un violent coup de tête à l’Italien ; il est logiquement expulsé ; l’équipe française perd son dynamisme, le match, l’honneur. Le lendemain, la France est plongée dans une stupeur profonde, silencieuse, minérale. On eût appris plus volontiers que De Gaulle avait des maîtresses, l’abbé Pierre un compte dans une banque suisse.

C’était oublier que le sport professionnel est violent (coups et insultes sont constants), que les footballeurs, comme les autres sportifs, ne se contentent pas d’avaler du jus d’orange et des vitamines et jouent dans un état second. C’est ignorer que Zinédine Zidane ne fut jamais un pacifique (il n’en était pas à son premier carton rouge), que dans le quartier de Marseille où il fut élevé on ne règle pas ses comptes à l’amiable. La dure réalité déchirait la pieuse image, Marianne énamourée ne reconnaissait plus son Zizou. Le deuil d’une illusion un peu naïve doit laisser la place à une analyse froide, et pessimiste. Car certains désespérés des quartiers « difficiles » n’ont pas manqué de reconnaître, eux, un grand frère, et d’apprécier une conduite belliqueuse. Pour citer Talleyrand, ce geste inexcusable n’est pas seulement un crime, c’est une faute : il vient légitimer la violence comme réponse aux difficultés du processus d’intégration. Craignons que l’icône républicaine ne devienne un symbole communautaire.

 

Éléphants

Surnom familier donné aux dirigeants du Parti Socialiste, tous mâles.

C’est l’histoire d’un raid conduit et réussi promptement : comment les éléphants socialistes se firent voler leur parti. En novembre 2005 l’un des meilleurs journalistes politiques français consacra un ouvrage à tous ceux qui, de près ou de loin, de l’extrême gauche à l’extrême droite, pouvaient espérer se porter candidat à la Présidence de la République, pour l’élection de mai 2007. Il n’en oublia aucun ; sauf une, à qui il ne consacra pas la moindre ligne.

Le Parti Socialiste avait décidé, afin de choisir son candidat, d’organiser des « primaires » à l’américaine, durant l’année 2006. Les candidats potentiels ne manquaient pas en effet ; il y avait même pléthore et qualité : Laurent Fabius (ancien Premier Ministre), Dominique Strauss-Kahn (qui fut un remarquable ministre de l’Économie), Jack Lang (le Malraux socialiste), François Hollande (le très habile et consensuel Premier secrétaire), sans oublier Lionel Jospin, désirant en secret (de Polichinelle) venger l’affront de 2002. Au moment où paraissait l’ouvrage qui l’ignorait ostensiblement, vers la fin novembre 2005, Ségolène Royal émit devant des journalistes l’idée de se porter candidate à la candidature. Ce désir étonna : elle n’avait jamais eu la moindre responsabilité au Parti, on la tenait pour la compagne assez effacée du Premier Secrétaire. On chercha à la dissuader, puis à l’arrêter voire à lui nuire. Un an plus tard, le 17 novembre 2006, elle battait au premier tour, par près de 60 % de voix des militants appelés à trancher, ses deux rivaux restés en lice, Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn. Elle devenait la candidate officielle du Parti Socialiste.

Comment en était-elle arrivée là ? Son projet de candidature ne surprit pas ceux qu’intéresse vraiment la politique française, et qui en connaissent les ressorts. Ils n’ignoraient pas que Mme Royale avait été, très jeune, une conseillère du Président François Mitterrand (elle est au nombre des jeunes femmes que le Président repéra et qu’il lança en politique), qu’elle était députée depuis près de vingt ans, toujours réélue (même en période de débâcle pour la gauche) d’une circonscription rurale qui était traditionnellement de droite quand elle la conquit. Deux fois ministre, Mme Royal devint surtout, aux dernières élections régionales, présidente de la région Poitou-Charentes, laquelle n’était pas vraiment une terre de gauche (son prédécesseur était Jean-Pierre Raffarin, à l’époque Premier Ministre de droite : rude coup pour lui). Présidente de la région, Mme Royal s’employa à défendre et à valoriser son fief : elle obtint de substantielles subventions européennes pour sauver le marais poitevin, joyau écologique ; elle acquit pour le fromage local, le chabichou, une « appellation contrôlée », comme pour un grand vin. On en plaisanta beaucoup à Paris, dans les dîners en ville ; on eut bien tort. C’était oublier que la politique se fait les pieds dans la boue, sur les marchés, dans les bistrots : Jacques Chirac, trente ans député de Corrèze, se flattait d’en connaître toutes les vaches ; François Mitterrand, autre style, était familier des moindres chemins, de tous les vieux chênes du Morvan dont il était l’élu.

À la mise en action des ressorts profonds d’une politique indistinctement professionnelle et provinciale, Mme Royal ajoutait une méthode personnelle (la capacité d’être à la fois dehors et dedans, traditionnelle et nouvelle) et l’intuition de ce qui avait changé dans cette politique. De façon générale, l’arrivée des femmes (avant-hier en Allemagne, hier au Chili, demain aux États-Unis ?), en particulier la lassitude des électeurs français devant une classe politique immuable (Jacques Chirac pourrait dire à plus d’un chef d’État : « j’ai connu le prédécesseur de votre devancier »). Entrée en politique dès sa sortie de l’École Nationale d’Administration (E.N.A.) elle paraissait cependant nouvelle, quasi hors du système. Une dialectique de fer était en marche, faisant de l’articulation des contraires une démarche politique d’une efficacité redoutable : mère de famille mais n’ayant jamais jugé utile d’épouser le père de ses enfants, élevée dans une famille de militaires catholiques très conservateurs mais elle-même à l’avant-garde dans tous les « sujets de société », fidèle à son parti mais s’appuyant sur l’opinion publique, virtuose des sondages et des médias mais apôtre du débat populaire généralisé, adepte enfin d’un « ordre juste ». Archéo-moderne et décidée, la gazelle courait plus vite que les éléphants.

 

Indigène 

Terme utilisé par la hiérarchie militaire coloniale pour désigner les soldats maghrébins et africains ; synonyme : tirailleur.

Décidément la France peine à tenir un discours approprié sur son passé colonial, à mi-chemin entre une repentance masochiste de gauche et une gloriole de droite. On en eut un bon exemple en 2005 : dans le même temps que le Président Chirac lançait le projet d’un grand Musée de l’Immigration, destiné à célébrer les apports multiples de celle-ci au patrimoine national, quelques députés ultras votaient au petit matin un article de loi invitant les programmes scolaires à souligner « les aspects positifs de la colonisation ». Alertés par les historiens, inquiets de voir le Parlement se substituer au jugement scientifique, Jacques Chirac (toujours moins conservateur que sa majorité) fit annuler cette décision. Le succès immense et inattendu, en septembre 2006, du film Indigènes de Rachid Bouchareb donne de l’espoir. Il traite d’une page oubliée de la Seconde Guerre mondiale. En 1943 130 000 tirailleurs maghrébins et africains s’engagèrent dans l’armée française pour libérer la « mère patrie » ; ces indigènes se battirent vaillamment ; certains furent des héros ; ils eurent des pertes immenses. Après la guerre on gratifia les survivants de quelques médailles et d’une petite pension ; mais le grand rêve de fraternité, issu de l’école républicaine, nourri dans le combat commun contre le nazisme s’évanouit devant la réalité coloniale. Rappelons que de nombreux nationalistes algériens, dont le futur Président Ben Bella, étaient d’anciens combattants bardés de décorations chèrement gagnées. Servi par des bons acteurs (Samy Naceri, Roschdy Zem, Sami Bouajila et l’admirable Jamel Debbouze : tous quatre eurent un ancêtre « mort au champ d’honneur ») le film de Rachid Bouchareb rappelle ces hauts faits. Il ne masque cependant pas le traitement infligé à ces indigènes, le déclassement constant de ces soldats de second ordre (grades, nourriture, courrier, etc.), le mépris quotidien, la négation de la devise républicaine sur un champ de bataille où « les balles allemandes ne font pas de différence ». Une illustration parfaite du colonialisme à la française : fraternité républicaine (des routes, des hôpitaux, des écoles) et société à deux vitesses. Le succès du film, couronné au Festival de Cannes en mai 2006, fait apparaître un public adulte, prêt à regarder le passé colonial en face, des citoyens disposés à soutenir une politique juste et généreuse. Le couple présidentiel se fit projeter le film ; à la sortie, Bernadette Chirac, émue, dit : « Jacques, vous devez faire quelque chose ». Son Président de mari décida aussitôt que la pension des anciens combattants d’Afrique du Nord et d’Afrique aurait désormais le même montant que celle des Français (ce montant avait été gelé, petite mesquinerie, au moment des indépendances…). C’est déjà cela ; il convient de faire davantage. Le sympathique Jamel Debbouze a présenté le film un peu partout en province, devant des salles combles, en ne cessant de dire son amour de la France et sa foi dans la République. Celle-ci est confrontée aujourd’hui à la plus ardente et à la plus ambitieuse des obligations : les descendants de ces indigènes vivent nombreux, non pas de l’autre côté de la Méditerranée mais au-delà du périphérique, dans ces quartiers que l’on qualifie de sensibles. Les tirailleurs sont devenus la racaille fustigée par le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy Après les émeutes de novembre 2005, Jacques Chirac, se démarquant de son ministre, a rappelé que ces jeunes émeutiers étaient aussi « les fils et les filles de la République ». Mais qu’a-t-elle fait pour eux ? Quel film faudra-t-il tourner, et avec quel écho populaire, pour qu’un Président lance enfin le grand plan de rénovation urbaine, scolaire, administrative, économique, républicaine en un mot, de ces quartiers naufragés ?

 

Libé

Diminutif familier du quotidien Libération.

C’est une belle histoire de Presse. Elle tient en trois patronymes : D’Astier, Sartre, July. Au départ, Libération est un quotidien fondé à la sortie de la guerre ; il est animé par un groupe d’anciens résistants, autour d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie. Ce flamboyant aristocrate, de très vieille famille, entra très tôt dans la Résistance ; fidèle d’entre les fidèles du Général de Gaulle il fut de tous les « coups » les plus audacieux (dont, en août 44, la libération de la Préfecture de Police, dans un Paris encore occupé par les Allemands) ; par goût il se fit ensuite élire quelque temps député communiste, avant d’écrire des livres somptueux. Le quotidien de d’Astier ne survécut pas à l’euphorie de la libération, pour ne pas dire à l’ « esprit de la résistance ». Un quart de siècle plus tard toutefois, séduits par la « flamme de Mai 68 », les héritiers d’Emanuel d’Astier cédèrent le titre à une poignée de jeunes maoïstes décidés, dans la foulée de la révolte du printemps 1968, à fonder un journal militant. Ils reçurent le soutien actif de Jean-Paul Sartre, qui en devint nominalement le responsable, et mit la main à la pâte : la photo représentant le vieux Sartre vendant le journal dans la rue, devant une usine, à des ouvriers qui ne l’achètent pas, est désormais dans tous les manuels. Le Libé de Sartre dura plus longtemps que celui de d’Astier ; il dure toujours. Mais il lui fallut évoluer : l’idéologie maoïste disparut avec les illusions, au profit d’une ligne de « gauche intellectuelle », les salaires, tous égaux au départ, se diversifièrent, c’est-à-dire qu’ils se hiérarchisèrent, Serge July enfin, le directeur élu par la rédaction, devint le vrai patron et le resta. On vit l’ancien « garde rouge » adopter le complet-cravate-cigare du vrai P.D.G. ; les mauvaises langues rapportaient qu’il se faisait projeter Citizen Kane chaque semaine (pure calomnie : une fois par mois seulement). Mais « Citizen July » fit du Libé des militants un journal de professionnels, et un excellent journal : une publication de référence, la lecture matinale des étudiants, des professeurs, des intellectuels. Qu’on fût de gauche ou de droite, que l’on pestât contre les virages du quotidien ou qu’on les admît, l’achat compulsif était de rigueur, en attendant 13 heures et le Monde. Cette clientèle fut toutefois la première séduite par l’internet ; Libé perdit des lecteurs, il en perd depuis des années. Serge July dut réduire l’équipe et licencier : Libé connut sa première grève ; il dut faire appel à des capitaux privés : Libé rencontra son premier capitaliste. Il en vient d’autres, au fur et à mesure des recapitalisations. La dernière fut décisive : elle aboutit à l’achat du titre par Édouard de Rothschild. L’homme est sympathique et plutôt libéral, mais tout de même, un Rothschild propriétaire de Libération ! D’Astier et Sartre en frémirent dans leur tombe. C’en était trop : en juin 2006 Serge July quitta le journal. Décidément, Libé venait de tourner une page.

 

Modèle social français : voir Précarité.

 

Outreau 

Petite ville du Pas-de-Calais, dans le Nord de la France ; elle fut le théâtre d’une erreur judiciaire célèbre.

Il s’agit bien de théâtre. Pour décor : une ville du Nord, frappée par le chômage ; on y vit durement, pauvrement ; on est prêt à suspecter tous les riches, ceux du moins que l’on estime tels. Une atmosphère potentielle de lutte de classes. En arrière-fond du décor, deux « affaires ». Celle, récente, de Marc Dutroux (la Belgique est à deux pas) : ce pédophile belge a kidnappé puis laissé mourir de faim plusieurs petites filles ; celle, ancienne mais présente dans la mémoire collective, de Bruay en Artois (toujours le Nord), juste après les événements de mai 1968. Une jeune fille est assassinée, le juge d’instruction, soutenu par la gauche radicale, soupçonne le notaire (c’est le riche de la ville) et croit mettre au jour des orgies sanglantes ; la France s’enflamme : lutte des classes, perversité intrinsèque des nantis, revanches. Le juge sera muté ; on ne découvrira jamais le coupable.

La pièce est en trois actes. Acte I : des rumeurs courent dans Outreau, elles parlent de soirées pédophiles (des enfants pauvres, que violent et parfois tuent des clients aisés) ; une mère soudain parle ; elle parle et dénonce (on saura plus tard qu’elle est mythomane) ; le juge d’instruction, Fabrice Burgaud, est en début de carrière, il manque d’expérience. Il craint une nouvelle affaire Dutroux, s’affole à l’idée que des monstres sévissent de ce côté de la frontière. Il écoute la mère, il écoute les enfants (qui disent ce que l’on attend d’eux), il écoute les prétendus experts en psychologie (« un enfant ne saurait mentir ») ; il néglige les incohérences, le manque de preuve ; il décide d’être prudent : il envoie en détention préventive 17 suspects, hommes et femmes. Parmi eux, un prêtre, un huissier, une boulangère : des « notables », pour Outreau.

Acte II : en France, la détention préventive dure longtemps, la justice est débordée et de toute façon elle est lente. Les suspects passent en jugement près de deux ans plus tard. Entre temps l’un d’eux s’est suicidé en prison, plusieurs ont été abandonnés de leur conjoint, qui a facilement obtenu de divorcer d’un anormal, tous ont perdu, leur emploi, leur réputation, leur honneur. Ils sont jugés de mai à juillet 2004. Le procès fait apparaître les rancœurs et les fantasmes d’une petite ville, la misère sociale et morale. À l’audience on découvre le vide absolu du dossier, on entend la mère, toute heureuse d’être à nouveau la vedette des médias, révéler qu’elle a raconté n’importe quoi. Les accusés sont acquittés.

Acte III : la France est choquée, le Parlement se saisit de l’affaire. Une commission d’enquête parlementaire est nommée en janvier 2006 ; elle a pour mission d’analyser les raisons du drame d’Outreau, de rechercher les causes de ce dysfonctionnement judiciaire, de formuler des propositions. Pour cela, la commission organise plus de deux cents heures d’audition, entendant les acquittés, leurs avocats, les policiers, le juge. Fait nouveau : la commission décide que les auditions seront télévisées. Une commission Warren à la française ? Toujours est-il que la France se passionne pour ces auditions ; le 8 février des millions de téléspectateurs regardent en direct le juge Fabrice Burgaud (d’ailleurs soutenu par sa hiérarchie et défendu par ses collègues) s’expliquer longuement. Interrogés à la fin de l’année 2006, les Français dans leur majorité font de la Commission Outreau l’événement « le plus notable » de l’année.

Qu’en résulta-t-il ? La Commission fit des propositions censées et qui allaient dans le bon sens : limitation draconienne de la détention préventive, responsabilité des juges, formation améliorée des magistrats, collégialité instaurée dans les décisions ; elle proposait enfin de dissocier les attributions du juge d’instruction, à la fois enquêteur et procureur (un fonctionnaire typique de l’État napoléonien) ; elle dessinait ainsi une sorte d’ « habeas corpus » français. Le ministre de la Justice, sous la pression du puissant corporatisme de la Haute Magistrature, prit quelques mesures symboliques ; pour le reste, il s’empressa d’enterrer le rapport. Ce vieux pays janséniste ne croit pas à l’innocence. Toutefois, si elle entend mettre en pratique les valeurs universelles qu’elle prône, la France ne pourra s’épargner longtemps une réforme profonde de sa procédure d’enquête judiciaire.

 

Précarité

Situation d’un salarié non titulaire de son emploi et sentiment d’insécurité voire d’angoisse qui en résulte en France.

Les émeutes de novembre 2005 eurent un (seul) aspect égoïstement rassurant : elles émanaient de jeunes de banlieue, issus de l’immigration ; des exclus périphériques. En 2006, la France eut l’amertume de constater que sa jeunesse entière se révoltait. Le sémillant Premier Ministre Dominique de Villepin, gaulliste visionnaire et poète, rendu illustre par un discours prononcé dans l’enceinte des Nations Unies en mars 2003 à propos de la guerre en Irak, adepte de la politique à grandes enjambées, commit une maladresse. Il fit adopter promptement par l’Assemblée nationale, le 9 mars 2006, une mesure qui, au fond, ne correspondait en rien au « gaullisme social » dont il se faisait l’apôtre : la création d’un Contrat Première Embauche (devenu le célèbre CPE). Ce contrat réservé aux moins de 26 ans débutait par une période de deux ans au cours de laquelle le salarié pouvait être licencié sans justification par son employeur. Dans un pays où le droit du travail est solidifié et le licenciement très encadré, c’était inscrire un peu de souplesse (on dira : de flexibilité) dans le marché du travail (nécessité reconnue par tous les économistes), mais d’une façon autoritaire et maladroite. Le CPE suscita la vive opposition des étudiants, puis des lycéens, qui se mirent en grève, rejoints par les syndicats de salariés et par les partis de gauche convaincus que ce contrat de travail allait faciliter les licenciements abusifs et accroître la précarité. La mobilisation culmine le 28 mars par des manifestations réunissant près de trois millions de personnes ; Villepin recule ; le texte est retiré.

Après un hiver 2005 marqué par la révolte des exclus, la France aura connu en 2006 le printemps des précaires. C’est-à-dire de tout le monde. La nuance est de taille : une génération dans son ensemble est descendue dans la rue, pour dire son angoisse devant la rareté et surtout la fragilité des emplois, la généralisation des « petits boulots », l’avenir toujours plus incertain. Elle exprimait un sentiment dont le bien-fondé est vérifié par les économistes et les sociologues : pour la première fois depuis 1945, la jeune génération vivra moins bien que la précédente. L’ « ascenseur social » ne fonctionne plus, il risque même de devenir un descenseur : les classes moyennes sont guettées par le déclassement. Le « modèle social français » ravit les correspondants du New York Times : assurance de santé générale et solide, traitement généreux du chômage, semaine de 35 heures, retraite à 60 ans, plusieurs semaines de congés annuels. Il est toutefois représentatif d’un art de vivre qui atteint ses limites ; il masque un chômage de masse ancien, durable, et massif chez les jeunes. Les solutions sont connues des économistes, quelle que soient leur obédience : investir dans l’éducation et dans la formation, dans les technologies nouvelles, favoriser un tissu de petites entreprises innovantes (elles seules créent des emplois), rendre enfin le marché du travail plus flexible et plus adaptable à ses rapides transformations. Ce qui invite à abandonner le modèle français pour sa version scandinave : aider (par l’allocation et surtout par la formation) le salarié entre deux emplois (en d’autres termes, subventionner les employés, pas les emplois). Convaincues de ces analyses et de cette nécessité, la droite tente sans succès d’imposer brutalement ses réformes, la gauche n’ose pas décevoir ses électeurs. Dans l’attente de celui, ou de celle qui saura avec courage et habileté rénover profondément le modèle français, fondant la justice sociale sur l’efficacité, mettant à l’heure économique mondiale un pays qui ne manque pas d’atouts (matière grise et talents), les jeunes continueront à parcourir les rues, clamant leur angoisse et leurs refus.

 

Premier

Se dit des arts ; remplace primitif, jugé occidentalocentraliste, voire raciste.

Accompagné de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, le Président Jacques Chirac inaugurait, le 23 juin 2006, quai Branly à Paris, le Musée des Arts premiers : son musée. Il l’avait voulu depuis plus de dix ans, mobilisant les administrations, les crédits et les hommes ; c’est une réussite. Architecturale, tout d’abord : Jean Nouvel a conçu un long bâtiment souplement disposé au bord de la Seine, entouré d’arbres : cette jeune forêt s’illumine le soir. À l’intérieur, le visiteur suit d’abord une longe rampe en spirale, qui l’invite à s’ouvrir lentement aux autres façons de vivre, d’aimer ou de prier ; il accède enfin à un vaste espace que rythment les civilisations : sous un éclairage intime, les œuvres sont disposées dans de grandes vitrines qui respectent leur liberté, leur esthétique et leur sacré. Par les rares échappées on aperçoit la Tour Eiffel en surplomb et les collines de Nanterre, comme une lointaine Afrique. Succès théorique ensuite, car les 300 000 pièces rassemblées proviennent de la fusion délicate du Musée de l’Homme (à vocation ethnographique) et du Musée des Arts d’Afrique et d’Océanie (issu du colonialisme) : le Musée du Quai Branly (autre dénomination) sera un lieu d’exposition, d’enseignement et de recherche. Faveur populaire aussi, car ce musée attire un public plus nombreux que prévu (plus d’un million de visiteurs à la fin de 2006) et surtout plus divers (40 % des visiteurs n’ont pas le profil des amateurs traditionnels de musée). Réussite politique, car la France, qui s’attache dans les relations internationales à faire respecter la diversité culturelle, marque ainsi concrètement l’intérêt qu’elle porte à l’universel présent dans chaque culture. Triomphe personnel enfin, car Jacques Chirac, dont le bilan après deux mandats présidentiels est jugé maigre par certains, laisse un musée superbe. Il se conforme ainsi à une tradition : depuis François Ier (au moins), un chef d’État en France est d’abord le protecteur des Arts et des Lettres.

 

Royal (Ségolène) : voir Éléphants.

 

 

 

 

 

Tontonmania

Tonton : français familier pour oncle. Nom de code donné au Président François Mitterrand par les policiers chargés de le protéger, devenu surnom populaire.

Si les Français semblent ignorer que vit parmi eux, depuis vingt-six ans, un ancien Président de la République (Valéry Giscard d’Estaing), ils n’ont pas laissé sombrer dans l’oubli celui qui lui succéda en 1981. Bien au contraire : on célébra avec éclat, le 8 janvier 2006, le dixième anniversaire de sa disparition, avec une ampleur qui fit parler de tontonmania. Plébiscité par les sondages, qui le placent dans l’admiration des Français juste après le Général de Gaulle, sujet d’ouvrages innombrables (tout livre consacré à Mitterrand est assuré de se vendre), honoré enfin à droite comme à gauche. On n’ignore rien pourtant de son passé de bourgeois provincial catholique, de sa première adhésion au régime de Vichy (comme la majorité des Français, il est vrai ; il passa ensuite, et courageusement, dans la Résistance), de sa double vie (sa fille qu’on ne saurait dire « illégitime », Mazarine, est une figure du monde intellectuel et politique). On lui reconnaît aujourd’hui une œuvre politique : l’abolition de la peine de mort (promise pendant sa campagne, imposée ensuite à l’opinion), des réformes sociales, son engagement européen, et surtout ses « grands travaux » (l’Opéra Bastille, la Grande Bibliothèque, le palais du Louvre entièrement transformé en musée). C’est sans doute la figure d’un chef d’État à leur goût dont les Français honorent la mémoire : l’amour des livres, des arbres et des femmes, l’aptitude à la flânerie, l’art de la conversation, la connaissance intime d’un pays, l’aptitude à en incarner l’Histoire.

Zidane (Zinedine) : synonyme : Zizou ; voir Boule (coup de).

Envoyez Envoyez