Auteur: Amar Ait-Ameur

Originaire de Kabylie, Amar Ait-Ameur prépare une thèse à l'université de Pau, France, sur l'évolution épistémologique du concept culture.

Le parcage identitaire chez Gaston Kelman

Gaston Kelman, Je suis noir et je n’aime pas le manioc. Paris : Editions Max Milo, 2004.

 

      Ce n’est un secret pour personne qu’aujourd’hui la société française est marquée par une profonde fracture sociale qui scinde la population en deux : les Français à part entière et les Français entièrement à part. Vous l’aurez compris, les premiers sont les populations blanches de tradition judéo-chrétienne, les seconds sont « les autres », notamment les Noirs et les arabo-musulmans, ceux qu’on appelle communément les « immigrés » ; à noter que ce qualificatif ne s’applique pas aux populations d’origine européenne.  Les deux communautés se côtoient et se regardent en chiens de faïence. Les rapports entre les « Blancs » et les « autres » (terme que nous employons par défaut, ne trouvant pas dans la terminologie contemporaine un substantif approprié) sont souvent des rapports conflictuels. Ceux-là ont comme une phobie à l’égard de ceux-ci qui, à leur tour, sombrent dans une haine stérile et développent une attitude de défiance hautaine : tout ce qui vient du « Blanc » est à rejeter, y compris l’instruction, les bonnes manières, les notions de respect… Dans ce cercle vicieux, il est inutile de chercher qui est à l’origine de quoi. Car l’important est de trouver plutôt comment en sortir avant que ça ne soit trop tard. Kelman commence par un diagnostic sans complaisance et transpose le débat du terrain de la passion à celui de la raison.

          Sur le plan sociologique, la plupart des jeunes issus de l’immigration vivent avec un handicap « héréditaire ». Leurs parents (ou grands-parents pour quelques-uns) sont arrivés en France sans aucune préparation pour affronter la dure réalité d’une société où la concurrence est une valeur suprême. Sans rechigner, ils ont occupé des emplois au plus bas de l’échelle sociale. Comment auraient-ils protesté, eux qui se savaient chanceux par rapport à leurs compatriotes restés au pays ? Et pourquoi et de quelle manière ? Ils étaient étrangers, sans aucune qualification ; leur position sociale relevait d’une simple logique économique. Le pays d’accueil n’avait développé aucune politique d’intégration à leur égard. Et il se trouve même, parmi les responsables politiques français, quelques plaisantins qui affirment que les pays d’origine étaient opposés à l’intégration de leurs ressortissants. Comme si ces pays attendaient leur développement économique de l’expérience que leurs émigrés en France ont acquise en tant qu’éboueurs !

          Bien pire, les partisans du multiculturalisme les incitaient à demeurer fidèles à leurs traditions et à les transmettre à leurs enfants ! Il y a eu même des sociologues au CNRS qui conseillaient aux autorités de ne pas éparpiller les immigrés, et de les parquer dans des cités – corrals, afin de préserver le mode de vie communautaire auquel « leurs gènes les prédestinaient ». Ces décisions ont été appuyées par des études démographiques qui accréditaient les thèses multiculturalistes : par principe, la république française devrait respecter la culture de chacune de ses communautés. En clair, la république n’est plus définie par l’égalité de tous les citoyens, mais par l’équivalence de toutes les « cultures » (au sens de mode de vie). Ce qui ferait la richesse de la France, c’est la juxtaposition des modes de vie, la sauvegarde des traditions hétéroclites et la transmission des éducations (donc des valeurs) à des petits français en fonction de l’origine de leurs parents. Et il y a peu de voix pour faire remarquer que l’éducation ou la culture n’ont rien d’héréditaires, que les valeurs sociales du respect de l’autre, du bon voisinage, etc., relèvent de l’ordre de l’acquis et n’appartiennent à aucun groupe ethnique en exclusivité.    

          La position sociale des parents a bien évidemment des répercussions sur les enfants auxquels on n’a jamais transmis un savoir-vivre nécessaire pour affronter la vie citadine française. En plus des conditions de vie, qui étaient au-dessous de la moyenne par rapport à celle de leurs camarades autochtones, ces enfants d’immigrés vont connaître un rejet et une discrimination à tous les niveaux de la société. Cela commence déjà à la maternelle quand l’enfant d’immigrés se découvre différent, à cause de sa couleur de peau ou de son origine. Puis, adolescent, aigri par ses échecs (notamment scolaire), il se voit interdire l’accès à certains espaces de loisirs – surtout les boîtes de nuit où il se voit souvent refoulé « pour ne pas déranger la quiétude des gens normaux ». Ce qui est parfois tout à fait vrai : un adolescent aigri ne vient pas forcément pour faire la fête… !  

          Kelman, après ce constat réaliste portant sur la profonde fracture sociale, tente de comprendre comment on en est arrivé là. L’auteur n’est pas de ceux qui se satisfont de l’explication banale de la sociologie bien pensante : « tout est social ». Le social est certes une cause, mais il ne peut être la seule. Il y a bien des jeunes qui ont des parents pauvres, et qui le sont eux-mêmes, sans qu’ils se sentent obligés de brûler la voiture de leur voisin et de crier, à gorge déployée, « Nique La France ». Même s’ils se révoltent contre « le système » (un autre mot piège qui sert à ne pas endosser la responsabilité de tous les échecs) qui ne leur a pas fait la place qu’ils auraient souhaitée, ils considèrent la France, à juste titre, comme leur seule et unique patrie.

          L’essai de Kelman s’intéresse notamment aux Noirs ; mais il est tout à fait valable pour tous ceux qui sont inclus dans les « autres ». Kelman relève en premier lieu certaines évidences que tout le monde fait semblant d’ignorer. Il n’échappe aux yeux de personne que la population française est composée de plusieurs races. Mais la France se conçoit plutôt comme un pays multiculturel. Mais qu’est-ce que cela veut dire : « multiculturel » ? Y a-t-il une parcelle sur cette planète qui ne soit pas multiculturelle ? Même nos foyers le sont largement !  Combien de fois n’a-t-on pas entendu ce mythe si tenace qui attribue à tous les Noirs une origine africaine ? Même les noirs Américains sont considérés comme des Afro-américains. À l’occasion de la journée de l’Afrique, organisée par l’UNESCO, l’ambassadrice du Brésil a déclaré, devant une assistance qui ne trouvait rien à y redire, que « le Brésil est le plus grand pays du peuple noir d’Afrique, le deuxième étant le Nigeria » ! Les parents brésiliens d’origine africaine menaçaient leurs enfants, qui voulaient vivre comme les adolescents de leur âge et de leur milieu, de les envoyer en Afrique « pour [leur] apprendre à vivre à l’africaine » :

 

          « J’ai longtemps pensé, comme bien des gens, que des racines profondes, indispensables à leur évolution et constitutives de leur identité socioculturelle, reliaient tous les Noirs – dont la  énième génération des enfants nés en France – à ce continent. J’étais persuadé qu’ils allaient aimer forcément l’Afrique et que tous aspiraient naturellement à y vivre quand ils seraient grands. Erreur profonde et souvent fatale » (1)

 

          Les pauvres enfants sont écartelés entre les « Blancs » qui les marginalisent et leurs parents qui leur reprochent d’être ce qu’ils ne peuvent pas être : des Européens. Ils ont été formés à l’école, par la rue et la télévision européennes. Et au lieu de vivre « normalement », ils sont en train d’essayer de déjouer les coups bas des adultes blancs et noirs. Tous ceux qui sont nés en France sont français. Pas seulement du point de vue administratif ; mais par leurs « tripes », leur tête, leur vie, leur accent, leurs goûts, leurs choix, leurs aspirations, dans les racines qui les rattachent à un terroir, y compris dans leur délinquance. Le rattachement des enfants nés en France à des origines étrangères, fussent-elles celles de leurs parents, est une pure absurdité.

          Ce qualificatif « multiculturel » dont on affuble la population française a des présupposés réducteurs et ne tient absolument pas compte de la faculté humaine, peut-être la plus importante : l’adaptabilité. Le multiculturalisme suppose que les humains ont leur culture inscrite en eux presque comme un code génétique et qu’ils la transmettront inévitablement à leur descendance. C’est une manière subtile de parquer les gens en leur imposant des références quasi-biologiques, en leur inventant des racines culturelles, un milieu quasi-naturel en dehors duquel ils ne peuvent évoluer normalement… bref, une identité fantasmée qu’ils passeront leur vie à chercher dans la délinquance pour la retrouver enfin… en prison !

          Kelman fait remarquer que l’injonction faite aux enfants d’étrangers de demeurer fidèles à leur culture et à leurs racines, ne concerne que les personnes dont l’aspect physique est très marqué par rapport aux populations autochtones : les Nord-africains et les Noirs. Personne n’a jamais entendu les « enracineurs » patentés prêcher aux Sarkozy, aux Gomez, etc., la fidélité à leur culture et à leurs racines. Sauf à supposer que la Hongrie ou le Portugal n’aient ni racines, ni culture !

          Kelman balaie toute cette démagogie paternaliste avec une question simple et pertinente : être français, est-ce une affaire de couleur, d’origine ou d’adhésion à un pacte républicain ? Sans aucun complexe ni passion, Kelman écrit : « Je suis Noir et je suis bourguignon ». Tout simplement parce qu’il en a décidé ainsi. Car, pour Kelman, « l’existence précède l’essence ». Cette affirmation toute sartrienne serait, pour les donneurs de leçons en matière de nationalisme culturel, une véritable « acculturation » de la part d’un Noir.

          C’est le message simple et clair que délivre l’essai de Kelman. Le premier titre de cet ouvrage était : Je suis noir mais je n’aime pas le manioc. Le changement de la conjonction de coordination, dans le titre, pourrait être interprété comme une augmentation d’un cran dans le sens de l’interpellation. Le « mais » qui marque une exception qui ne manque pas de confirmer la règle, sonne mal dans cet univers de présupposés. Il est remplacé, judicieusement, par le « et » : Je suis noir et je n’aime pas le manioc. La première conjonction pouvait prêter à des interprétations farfelues, du genre : « je suis Noir mais un peu exceptionnel » ou « de grâce ne me considérez pas comme tous les autres Noirs ; car, moi je suis « bien intégré », différent des autres… enfin, « évolué » ! ».

          Le « et » est plutôt une affirmation qui s’assume et qui ne se présente pas comme une exception originale ; mais un fait tout banal, comme il en existe un peu partout. Car, être Noir, cela présuppose aimer le manioc, danser le dombolo, rire aux éclats, parler fort…, bref tout ce qui est « naturel » pour un homme de couleur noire. Certains nous diraient que cette expression « homme de couleur noire » est un pléonasme ; car, la couleur « normale » – celle qu’on ne mentionne pas – est blanche !

          Cependant, le « et » n’est pas là comme une conjonction d’opposition, comme l’est le « mais » ; mais une conjonction d’addition. On oppose des choses contradictoires, on en additionne des semblables.

          Pour Kelman, être noir, français, et ne pas aimer le manioc n’a rien de contradictoire : c’est tout à fait dans l’ordre naturel des choses. Il n’y a que les préjugés qui le font accroire. Et c’est justement à la chasse de ces préjugés qu’il se livre tout au long de cet ouvrage plein de lucidité et sans complaisance ni envers les uns, ni envers les autres.

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