Cristina Álvares est Professeur Associé au Département d’Études Françaises de l’Université de Minho, à Braga, Portugal. Ses domaines de recherche sont la littérature française médiévale et contemporaine, la psychanalyse, et la sémiotique narrative. Elle est auteure de O amor da letra: o heterogéneo, o artificial e o feminino no Roman de la Rose, de Jean Renart, Braga, Universidade do Minho/Hespérides, 1999.

La République n’aura pas fait son boulot. Mutations d’un quartier parisien après le 11 septembre

La République n’aura pas fait son boulot. Mutations d’un quartier parisien après le 11 septembre

Le livre de Géraldine Smith, Rue Jean-Pierre Timbaud. Une vie de famille entre barbus et bobos, sorti chez Stock en juin 2016, est un récit non fictionnel à la première personne qui rend compte de la métamorphose du haut de la rue Jean-Pierre Timbaud depuis 1995. Le récit est composé d’un témoignage et d’une enquête. Géraldine Smith raconte son expérience du quartier pendant la période qu’elle y a habité avec son mari et ses deux enfants entre 1995 et 2007. Dans les deux derniers chapitres, elle présente et commente les résultats d’une enquête qu’elle a menée en 2015 et 2016 sur la perception de la rue que se font les riverains actuels.  Il y a donc le témoignage de la narratrice et le témoignage des autres, ceux qui sont restés après le déménagement des Smith, d’abord pas loin à Pantin en 2003, puis aux USA en 2007, dans le cadre d’un mouvement de débandade. Le quartier était devenu invivable. Le récit de la transformation de ce segment de l’espace parisien est accompagné d’un autre, celui de la transformation qui s’opère dans la tête de la narratrice obligée de revenir sur ses convictions idéologiques.

La rue Jean-Pierre Timbaud se trouve dans la moitié nord du XIe arrondissement. J’ai habité rue de Charonne, dans le secteur sud du même arrondissement, en 1994, pendant deux ou trois mois. Mon bref séjour ne m’a pas permis de vraiment vivre le quartier, de fréquenter les voisins, de consolider des habitudes et des routines, mais je savais et proclamais que j’habitais le plus peuplé et le plus multi-ethnique des arrondissements parisiens, modèle de la mixité sociale et culturelle, exemple de diversité réussie. Rue de Charonne, traiteur français, épicerie kacher, boucherie halal se côtoyaient joyeusement. Le XIe arrondissement était la preuve vivante de la viabilité du vivre ensemble et de l’intégration des populations immigrés. Dans l’euphorie post-1989 on croyait que la démocratie allait s’étendre globalement et on n’a pas voulu voir ce dont Salman Rushdie était le symbole vivant (Les versets sataniques est sorti en 1988, la fatwa décrétée par Khomeini en 1989).  J’ai lu le livre de Géraldine Smith avec d’autant plus d’intérêt que l’histoire de la dégradation du quartier Couronnes, autour du haut de la rue Timbaud, devenu une enclave salafiste, signale l’épuisement de cette image idéologique rassurante.

Vivre ensemble à Couronnes

Le choix de ce quartier modeste et populaire découle des options politiques et éducatives de la narratrice et de son mari. Leur idéal d’une France plurielle et cosmopolite se matérialisait dans ce micro-territoire habité par des populations immigrées de différentes origines autant que par des  français « de souche ». C’était là, dans ce creuset de mondialisation, qu’était l’avenir de la France. Ils voulaient que leurs enfants grandissent dans un milieu social et culturel hétérogène afin qu’ils deviennent citoyens du monde en faisant l’expérience de la diversité ethnoculturelle. Étant donné que les écoles publiques du quartier Couronnes,  « lieux de désintégration massive » (p.191), manquent dramatiquement leur mission de formation et de promotion sociale, les enfants du quartier, de toutes origines et religions, y compris musulmans, fréquentent l’École Saint Paul, modeste école catholique privée, qui côtoie la mosquée Omar Ibn Khattab rue Jean-Pierre Timbaud, et le centre juif Raphaël pour des enfants handicapé rue Morand. « Je suis ravie quand j’apprends que des enfants dont les parents fréquentent la mosquée sont scolarisés à Saint Paul : pour eux, la qualité de l’éducation l’emporte sur toute autre considération, et cela me semble la preuve que le modèle d’intégration à la française fonctionne. Encore quelques années et les différences entre ces enfants scolarisés ensemble se seront estompées. Ils auront en partage des souvenirs, des valeurs et des ambitions : la République assimilatrice aura fait son boulot » (p.56-7).

Prise de possession des lieux

Mais au tournant du millénaire la confiance de Géraldine Smith dans le modèle français d’intégration va se heurter à l’essor du communautarisme. À l’École Saint Paul, les enfants forment des équipes de foot selon de nouveaux critères. Désormais il n’y a plus PSG contre Real Madrid, mais la France contre la Tunisie, Le Maroc, l’Algérie, Le Cameroun, le Sénégal, la Guadeloupe, le Cap-Vert. Aussi Max, le fils aîné, soupire-t-il : « Papa, je ne sais pas ce qu’ils ont tout d’un coup : ils se prennent tous pour leur origine » (p.122).  La jeune fille au pair engagée par les Smith s’est fait agresser par quatre beurettes exaltées qui ont pris son accent australien pour l’accent américain. Après le 11 septembre, la communauté musulmane s’affiche. Apparaissent les premières toutes petites filles voilées. Des haut-parleurs propagent à l’extérieur la prédication de l’imam dans la mosquée. La montée de la pression islamique se fait sentir à l’école. Les voyages scolaires sont systématiquement annulés parce que la plupart des parents musulmans refusent de laisser partir leurs filles. Les enfants musulmans exigent de manger halal et expriment bruyamment leur antisémitisme.

Autour de la mosquée Omar, le business islamique prospère : librairies musulmanes, boucheries halal, prêt-à-porter pudique, agence de voyages spécialisées dans l’organisation du pèlerinage à la Mecque. Hijabs, niqabs, barbus signalent l’islamisation du quartier. En 2006 le vendeur de kebab du métro Couronnes a remplacé ses jeans pour une tenue islamique et ne dit plus bonjour à Max et à sa petite sœur Lily. Fondée en 1979, la mosquée Omar a pour mission de ré-islamiser les ouvriers maghrébins et leurs descendants. Avec sa voisine Abu Bakr, boulevard de Belleville, et les commerces contigus, la mosquée devient dans les années 2000 le centre d’un dispositif de prosélytisme intégriste et de recrutement pour le Djhiad. Face à la mosquée, le bar Le Fidèle ne sert pas d’alcool. Les barbus harcèlent le pizzaiolo pour qu’il ne vende que du « Coca arabe ». Le boulanger ne parle qu’en arabe, sert les musulmans avant les autres et les hommes avant les femmes.

L’islamisation du quartier prend la forme de l’occupation de l’espace publique au sens littéral et physique du mot. Le vendredi la mosquée s’étend à l’extérieur. « À la fin des années 1990, les fidèles débordaient légèrement sur les trottoirs de la rue Morand, où ils posaient leurs tapis de prière ou des bouts de carton. Puis ils ont occupé la chaussée, et, maintenant, ils préemptent également un bout de la rue Jean-Pierre Timbaud » (p.75). Dealers et intégristes tiennent le haut du pavé et barrent le passage aux riverains obligés de descendre sur la chaussée souvent avec des poussettes.

La place des femmes

Le voile intégral est également une forme d’occupation de l’espace. D’une femme qui porte le niqab depuis qu’elle s’est convertie à l’islam, la narratrice dit : « Quelques mois plus tôt, c’était une blonde pâlotte en jean serré. Depuis qu’elle porte le voile intégral, elle occupe l’espace d’une manière différente, de façon presque provocatrice, alors qu’elle était presque invisible » (p.133). Les femmes qui ne portent pas le voile subissent des regards lourds de reproches et se font harceler par les barbus.

Un jour en 2006, alors que la narratrice attend Max devant l’école, habillée pour jouer au tennis et buvant un Coca light, un homme en djellaba la bouscule exprès et la sermonne : « Les femmes traînent pas en pantalon en buvant dans la rue ! Dégage, salope ! » (p.134). Son amie Malika dit : « Dans la rue Jean-Pierre Timbaud, tu peux pas te mettre un débardeur et un short sans avoir des problèmes, alors que, dans le temps, je m’habillais comme je voulais » (p. 171). Conclusion : « (…) il est devenu difficile pour une femme de descendre la rue, depuis le métro Couronnes jusqu’à la mosquée, sans ressentir une gêne. Je ne me sens plus la bienvenue dans mon propre quartier » (p.140).

Géraldine Smith réfère aussi l’agression dont a été victime Rayhana, auteure et comédienne féministe d’origine algérienne, alors qu’elle se rendait à la Maison des Metallos, rue Timbaud, pour une représentation de sa pièce À mon âge je me cache encore pour fumer. Cela s’est passé en 2010. Les agresseurs l’ont insultée et aspergée d’essence et lui ont jeté une cigarette au visage sans avoir pourtant réussi à l’enflammer.

Jeannine, une des personnes avec qui Géraldine Smith parlera en 2016, donne ce témoignage : « Nous habitons ici depuis vingt-cinq ans et nous n’avons pas un seul ami maghrébin dans le quartier. Quand nous sommes arrivés, il y avait des petites boutiques arabes plutôt sympathiques, les gens faisaient le ramadan dans la bonne humeur, sans agressivité. Désormais, les femmes restent chez elles, et les hommes entre eux. Les vieux me disent bonjour quand ils sont seuls mais, s’ils sont accompagnés, ils ne me regardent pas et ne me saluent pas » (p.179). Finie l’égalité et la mixité des genres, l’apartheid sexuel sévit dans un quartier de l’est parisien. La République n’aura pas fait son boulot.

Timbaud assassiné de nouveau

La pression des islamistes est particulièrement saisissante dans le cas de la mère de Jamil parce qu’il signifie le triomphe du communautarisme religieux. Fini le primat de l’éducatif sur le confessionnel qui plaisait tant à la narratrice. La mère de Jamil sacrifiait 50 euros de son salaire de femme de ménage pour que son fils ait une bonne éducation à Saint Paul. Mais un imam est venu la voir pour lui dire que Jamil ne pouvait pas fréquenter une école catholique. Qu’il aille à l’école publique. À son corps défendant, la mère de Jamil a obéi. C’est fini le rêve du brassage ethnique et social à et par l’école. C’est fini aussi la liberté de la mère de Jamil à choisir l’école de son fils. La République n’a donc pas assuré les droits individuels de cette femme immigrée de peur de toucher aux « droits » de la communauté islamique. L’individu se voit ainsi réduit à la condition de membre d’un groupe, à la merci du groupe, ce que la République se doit justement d’empêcher. Elle n’aura pas fait son boulot.

La narratrice explique que si la mère de Jamil n’avait pas obéi, elle se serait exclue de sa communauté d’origine, de ceux qui avaient la même langue et la même religion, qui la respectaient. Elle avait besoin d’eux, de leur soutien et de leur solidarité. Géraldine Smith pense que la désyndicalisation a créé des conditions favorables à l’implantation islamiste. Les syndicats ouvriers étaient des structures d’accueil et de solidarité qui ont énormément contribué à l’intégration de la première génération d’immigrés dans les années 1950 et 1960. À cet égard, le nom de la rue est profondément symbolique. Jean Pierre Timbaud, métallurgiste, communiste, délégué syndical, fusillé par les nazis en 1941, représente la classe ouvrière avec ses syndicats, ses luttes politiques, son action sociale. C’est sur la désarticulation de ce que Timbaud symbolise, sur le terrain vague de la désyndicalisation, qu’avance le nouvel obscurantisme.

Déniaisement et autocritique

Les gens s’y adaptent, la narratrice aussi. Au début elle dénie la mutation du quartier, de son paysage humain, de sa forme de vie, pour garder intact l’idéal républicain du vivre ensemble et la confiance dans le modèle français d’intégration. Lorsqu’elle apprend qu’il reste de la place à l’intérieur de la mosquée et que le débordement des croyants dans la rue est une stratégie pour justifier la demande de construction de plus de mosquées, elle se dit déniaisée, mais c’est pour ré-niaiser aussitôt. Pour un moment la mosquée lui semble moins inoffensive mais pas au point d’impacter la rue. « Je raisonne avec les œillères de ma génération déchristianisée : les églises si présentes dans le paysage français sont des lieux de culte qui n’ont plus de lien organique avec les quartiers dans lesquels elles ont été bâties des siècles plut tôt. Alors qu’il y ait une mosquée intégriste dans notre rue, franchement, je ne vois pas où est le problème » (p.76).

Mais Géraldine Smith a écrit ce livre pour avouer qu’elle s’est trompée, qu’elle a fait fausse route. Ce livre relève en quelque sorte de la tradition augustinienne des confessions et peut être classé reportage littéraire. La narratrice raconte le lent processus de dessillement de ses yeux, comment ses préjugés et fétichismes idéologiques ont été ébranlés et n’ont pas résisté à l’épreuve de la réalité. Le départ de la famille Smith aux USA signale la fin de leur rêve français. Ils ont compris que ce coin de Paris qu’ils avaient pris pour un modèle du vivre ensemble, était en fait un ghetto qui condensait le corps multi-fracturé de la société française : « On croyait plonger dans un quartier peuplé de mondes s’enrichissant mutuellement. On a découvert des communautés fermées, exclusives les unes des autres, intolérantes » (p.168).

La mutation de la rue Timbaud dément l’un de nos dogmes les plus tenaces :  « (…) la conviction que l’ouverture et la tolérance auront forcément raison des incompréhensions et malentendus entre les différentes communautés et classes sociales » (p.61). À la fin du livre, la narratrice résume ainsi son autocritique : « J’ai cru à tort qu’une tolérance sans bornes était la meilleure manière d’aider les étrangers et leurs enfants français à s’intégrer. Le quartier Couronnes s’est dégradé, entraînant dans sa chute une partie de ses habitants, parce que des gens comme moi, nous nous trouvions formidablement ouverts alors que nous étions en réalité naïfs, pas assez attentifs à la réalité, à leur réalité, surtout. La tolérance peut être une forme masquée de démission. La mairie du XIe ne devrait pas laisser les fidèles de la mosquée Omar prier dans la rue, qu’il y ait ou non de la place à l’intérieur du bâtiment, puisque cela trouble l’ordre publique et contrevient au principe de laïcité. Cette mansuétude a été un signal, parmi d’autres, pour les islamistes qu’ils pouvaient aller plus loin, menacer les commerçants, bannir l’alcool ou le Coca américain des cafés arabes, insulter les femmes et tous ceux – au premier rang desquels leurs coreligionnaires – qui ne se conformaient pas à leurs préceptes » (p.188-9). Dans sa dérive multiculturaliste, la République n’aura pas fait son boulot.

Si le quartier qui gravite autour du haut de la rue Jean-Pierre Timbaud est un concentré de mondialisation qui antecipe l’avenir de la France et de l’Europe, alors il faut admettre que la mondialisation est l’islamisation du monde. En effet, l’Islam radical ne semble pas être en recul nulle part, bien au contraire. La mutation de ce quartier-échantillon donne la mesure de l’impact de l’islamisation sur la liberté dans le monde. La fausse route des Smith est la fausse route des démocraties occidentales qui persistent dans leur aveuglement volontaire. Est-il possible encore de stopper la montée en puissance des islamistes et l’avancée de l’obscurantisme salafiste ? L’enjeu est territorial, nous dit Géraldine Smith. Composé au long de 2015 et 2016, les années où la France et la Belgique ont essuyé une série d’attentats terroristes d’une violence barbare (Charlie Hebdo, Bataclan, Bruxelles, Nice, Rouen, parmi d’autres), ce livre sort en même temps que l’affaire du burkini indique que la confiscation de l’espace publique s’étend des villes aux plages, lieux de détente et de plaisir hautement symboliques de la forme de vie du monde libre.

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