Auteur: Jacques Brasseul

Jacques Brasseul est professeur de Sciences Économiques

La guerre, pas l’amour: « Les Civilisés » de Claude Farrère

A la fin de son deuxième roman, Les Civilisés, prix Goncourt 1905*, Claude Farrère décrit de façon hallucinante, digne de Hugo, le torpillage d’un bateau de guerre, et la panique qui s’ensuit dans la salle des machines. L’écrivain est officier de marine, il sait de quoi il parle.
Il recevra l’annonce de son prix en Méditerranée, à bord du cuirassé Saint-Louis où il sert, au grand étonnement de son commandant et de ses camarades. Charles Bargone (vrai nom de Farrère) raconte comment il apprend la nouvelle dans une lettre à Pierre Louÿs (8 décembre 1905) :   »A minuit passé nous étions encore en pleine mer. J’accomplissais mon septième rob de bridge, quand un timonier de la TSF me remit un télégramme du Suffren : un des aides de camp, averti par Toulon, me transmettait la nouvelle. » 

 

Les torpilles sont prêtes, chargées, amor­cées, armées. Il n’y a qu’à tirer la ficelle, et le grand requin d’acier jeté à la mer se précipitera vers sa proie. Tout est en ordre. Maintenant, ses yeux fouillant l’horizon nocturne, Fierce cherche, — cherche l’ennemi.

L’ennemi. — Dans les cerveaux les plus efféminés par l’hérédité des civilisations successives, le mot sonne, farouche encore, mystérieusement entouré d’échos barbares et violents. — L’ennemi. — Deux sons brusques et rudes dans quoi sont enclos les fantômes vivaces de toutes les férocités humaines, — depuis la bataille fauve des deux mâles de la caverne, que la femelle contemple, orgueilleuse et peureuse, du haut de l’arbre où elle s’est juchée, jusqu’aux guerres immenses des confédérations et des empires, acharnant les uns contre les autres tous leurs préjugés et tous leurs appétits. — L’ennemi. — L’être inconnu, étranger, différent, dont on a peur et haine. — L’ennemi, qu’on tue.

Fierce cherche l’ennemi, — pour le tuer ; — et il commence à le haïr. — Sûrement, il y a des miasmes sauvages, préhistoriques, épars dans l’humidité de cette nuit de bataille ! Voici que des bouffées de patriotisme lui montent à la tête. Jadis, les seigneurs de Fierce ont aussi couru l’Anglais ! Ah ! ils ont osé, les cuirassés britanniques, tirer le canon contre la terre de France ? Gare, ça brûle !

[…]

La revanche.

La torpille a frappé le cuirassé par le travers de ses chaufferies milieu, au-dessous du blindage de ceinture, à douze pieds plus bas que la flottaison.
Un déclenchement simple et précis comme une son­nerie d’horloge : la pointe percutante recule et heurte le détonateur au fulminate ; le fulminate brûle et enflamme la charge, — soixante-quinze kilogrammes de coton-poudre qui éclatent sous le navire comme une mine sous un rocher. Cela ne fait pas beaucoup de bruit, à cause de la couche d’eau qui assourdit.
Dans la tôle, un trou se découpe, comme à l’emporte-pièce, — un trou haut de quatre mètres, large de sept. Le métal pulvérisé disparaît. La mer entre.
Dedans, c’est le double-fond, — un rempart de compartiments-étanches, pareils aux cellules d’une ruche. Tout s’écrase et se déchiquette : la tôle interne, crevée comme du papier, s’effiloche ; et cela fait un second trou, un trou-soupirail ouvert sur les soutes à charbon, les­quelles ceinturent les chaufferies d’une cuirasse noire. La mer passe et noie le charbon.
Troisième tôle, qui sépare les soutes des chaufferies. Ici, c’est le cœur vivant du navire; la tôle enveloppe ce cœur comme une poitrine. Or, voici qu’elle ploie et se fend ; — rien qu’une petite fente ; mais au cœur, coup d’épingle vaut coup de hache.
La mer se glisse, avec un mince gargouillement de fontaine.
La chaufferie bâbord-milieu. — Huit chaudières ali­gnées devant un couloir où la houille concassée s’entasse. Vingt-six hommes demi-nus travaillent âprement, bran­dissant leurs lourdes pelles, et lançant à toutes volées le charbon sur les grilles flamboyantes. Des lampes, dont la blancheur électrique jure avec l’éclat sanglant des foyers, pendent au plafond. Une échelle d’acier descend verticale de la porte, une trappe fermée, — boulonnée.
Ils ont entendu l’explosion, les chauffeurs. Le contre­coup les a jetés bas comme des capucins de cartes. Ils se relèvent, meurtris, et ils voient l’eau, — l’eau mortelle qui jaillit de la muraille. Alors, dans la chaufferie close, d’où l’on ne sortira pas, où il faut crever comme des chiens la pierre au cou, c’est une scène indicible d’horreur.
Les hommes, tous ensemble, se sont rués sur l’échelle, — comme si c’était possible de sortir par cette trappe qu’il faut dix minutes pour dévisser ! On a déjà de l’eau jusqu’aux genoux. — Et le chef de chauffe, fou de sa res­ponsabilité grotesquement vaine, a crié : « A vos postes ! » en abattant de son revolver un des fuyards, n’importe lequel. Après quoi, conscient  du  désastre, sûr de son impuissance, et terrifié de l’agonie atroce qu’il devine, il se tue lui-même de son second coup. — L’eau monte aux  poitrines, et, soudain, noie les huit foyers. Des sifflements de locomotive couvrent alors tous les cris, cependant que de grands jets de vapeur et l’eau bouil­lante mordent furieusement dans le tas de chair accroché à l’échelle.
Un pugilat monstrueux ; toutes ces bêtes humaines, rendues comme d’un coup de baguette à la férocité ancienne, s’assomment et se déchirent des dents et des ongles pour le droit dérisoire de mourir un échelon plus haut. L’eau couvre les premières têtes. Il y a des hommes à la nage ; d’autres, qui ne savent pas, meurent au fond, avec des soubresauts -, la surface bouillonne. Au dernier échelon, sous la trappe fermée, celui qui mourra le der­nier s’accroche aux vis d’ouverture et les secoue désespé­rément ; mais dans sa terreur démente, le misérable se trompe, et il tourne les manettes à contresens.
Alors, comme l’eau gagne les derniers degrés, un grand quartier-maître à poils roux, dont les forces se décuplent dans sa fureur de vivre, se rue à coups de couteau dans l’échelle, et taille dans les mains cramponnées jusqu’à ce qu’il touche, lui aussi, la porte implacable. Mais l’eau monte plus vite que lui, et il s’arrête, vaincu, et il lâche le couteau rouge, et sa grande face brutale retombe sur sa poitrine qui sanglote…
C’est fini, la chaufferie est pleine.

Du  torpilleur presque englouti, Fierce,  galvanisé, re­garde et boit sa revanche.
Le King Edward agonise. D’abord, on n’a rien perçu qu’un grand tumulte à son bord, — des cris, des coups de sifflet, des ordres, un brouhaha d’angoisse que la brise a portés jusqu’aux oreilles du vainqueur comme une adorable musique. Puis l’énorme coque a vibré tout à coup d’un frisson prodigieux. Les projecteurs électriques, tous immobiles depuis l’explosion, et découpant ça et là, sur la mer ou dans les nuages, des disques de rayons blancs, recommencent à s’agiter lentement, tous ensemble, comme si le navire, sur cette mer paisible, était pris d’un roulis inquiétant. — Oui, le King Edward roule. Des grappes d’hommes apparaissent maintenant au-dessus des bastingages, et enjambent les lisses pour se jeter à la mer. — Le cuirassé s’incline sur tribord, bas, très bas, plus bas encore sans se relever. Le plat bord plonge dans l’eau. Une seconde, le pont se voit tout entier : le navire a chaviré sur le flanc ; et, la seconde d’après, le pont s’enfonce, et la carène apparaît, — les préceintes, la quille, les hélices qui continuent de tourner hors de l’eau. Le King Edward flotte une minute, sens dessus dessous ; puis il bascule en arrière, la poupe sombrant tout à coup, l’éperon émergeant pour menacer le ciel. Et, droit comme un homme qui plonge les pieds en avant, le King Edward disparaît dans la mer.
Le torpilleur sombre aussi. Fierce, heureux, souriant, flotte à demi sur la passerelle que les vagues caressent. Il ne souffre pas, trop affaibli. Il n’y a plus du tout de sang dans ses veines. Et il s’endort au sein de la mer berceuse, en gardant dans ses lèvres, comme un viatique, le nom de Sélysette.

…En même temps qu’à Saïgon, dans sa chambre, agenouillée sous son Christ, mademoiselle Sylva miséricordieuse prie pour « ceux qui sont sur mer ».

Stamboul, an 1321 de l’hégire.

 

Les deux premiers livres de Cl. F., récemment réédités par Kailash

 

* L’académie Goncourt a commencé à délivrer le prix en 1903, sept ans après la mort d’Edmond de Goncourt.

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4 Responses to “La guerre, pas l’amour: « Les Civilisés » de Claude Farrère”

  1. Madeleine dit :

    Bonjour,
    « Les civilisés » est maintenant disponible en ebook gratuit car dans le domaine public américain, sur le site Gutenberg.org à l’adresse suivante http://www.gutenberg.org/ebooks/47712
    Si vous souhaitez participez à l’exhumation d’autres œuvres de Claude Farrère en faisant la relecture (c’est à dire corriger les coquilles) du texte produit à partir des images de livres (scans), n’hésitez pas à me contacter par email madeleine arobase freeliterature point org.

  2. jbrasseul dit :

    Ce cher Claude Farrère vient d’être réédité, chez Phébus, il y a même des critiques dans la presse. Comme un phénix, renaîtrait-il de ses cendres…

  3. JB dit :

    Depuis six mille ans la guerre
    Plaît aux peuples querelleurs,
    Et dieu perd son temps à faire
    Les étoiles et les fleurs.

    Les conseils

  4. Selim dit :

    La guerre ? On croirait ce geste démodé. Pourtant les humains continuent à s’entretuer. Qui croira qu’un dieu bon nous a créés ?