Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Faut-il en rire ou en pleurer ?

Molière

Œuvres complètes. Deux volumes. Édition Georges Forestier.

Pléiade. Gallimard.

Vu ce qu’a été l’histoire du 17è siècle, la question ne pouvait que se poser : en rire ou en pleurer ? Prendre les choses au tragique ou à la farce ? Les auteurs de tragédies ont opté : on ne rigole pas avec les choses graves. Molière, lui, comme Chaplin trois siècles plus tard, a pensé que la réponse la plus appropriée aux horreurs de son temps, en vérité celles de tous les temps, c’était le rire. On a donc là, sous les yeux, en deux énormes volumes Pléiade, la machine infernale bricolée avec génie par Molière pour mettre à mal les puissances maléfiques de son siècle, lesquelles, comment ne pas en faire le constat, ont aujourd’hui, faute d’un Molière, repris sacrément du poil de la bête.

Ça ne plaisante pas, en ce début du Grand siècle. Ce que de sa fenêtre le petit Jean-Baptiste Poquelin a sous les yeux ne le prépare pas à avoir une vision bien rose de l’espèce humaine : ce quartier de Paris où depuis le haut Moyen Âge, on pendait, rouait, décapitait, brûlait vifs les corps sur des bûchers, était encore la scène d’un théâtre des horreurs. Il est probable, comme le suggère François Rey, auteur de l’album Molière qui accompagne la parution Œuvres complètes,  que la gamin a vu et entendu hurler les suppliciés condamnés à mort. Faut-il s’étonner que devenu adulte, le sieur Molière ait opté pour une vie de bon vivant. Ses ennemis ne manqueront d’ailleurs pas de le lui reprocher. En même temps qu’ils combattront ses pièces, ils accuseront leur auteur d’athéisme, de libertinage et d’inceste  (les Onfray de l’époque ont leur Freud sous la main). Le redoutable Jésuite Garasse, appuyé par ses légions de dévots, est à la tête de la cabale. L’accusation n’était peut-être pas sans fondement, Molière, grand lecteur de Lucrèce,  ayant pu être en contact avec des auteurs aussi subversifs que Cyrano, La Mothe le Vayer, et ces philosophes ayant renoué avec le matérialisme antique et soupçonnés de mœurs corrompues. L’idéal de la Renaissance est bien oublié.  Finies les alliances du corps et de l’esprit, de la pensée et du plaisir. Finie la liberté d’écrire dont bénéficièrent un Rabelais, un Ronsard, un Montaigne. Rome a inventé l’Index, la Sorbonne met son nez sur ce qui se publie, il y a eu la Fronde, la Réforme puis la Contre-Réforme, le Jansénisme, la montée en puissance de l’absolutisme, le durcissement religieux, une surveillance morale renforcée. Voilà l’état de la société française au sein de laquelle Molière va devoir inventer sa stratégie de résistance.* Pas question pour lui d’aller droit au casse-pipe comme  s’y sont précipitées certaines courageuses têtes brûlées qui ont pris de front l’ennemi et ont durement morflé. L’auteur du Tartuffe comprend vite qu’il va devoir ruser.  Il a en tête les persécutions subies par les auteurs d’écrits pornographiques blasphémant la religion et affirmant leur athéisme. La censure ecclésiastique est relayée par la Justice séculière, et toutes deux ne plaisantent pas avec les écrits où le sexe est en folie. Car ce sont toujours les frasques du dieu Éros qui mettent en émoi « cafards et hypocrites encapuchonnez », comme les appelle le savant Guy Patin, ami des libertins. La liberté de penser a ses martyrs. Le poète Théophile de Viau, d’abord condamné au bûcher, meurt en prison à l’âge de trente-six ans. Accusé d’hérésie, l’Italien Vanini est brûlé vif à Toulouse en 1619. Idem Giordano Bruno, envoyé au bûcher à Rome, et Campanella emprisonné trente ans et soumis régulièrement à la torture… Molière va donc apprendre « l’art d’envelopper les ordures en les habillant de gaze, de toile de soie, et d’autres étoffes à claires-voies propres à couvrir leur nudité dégoûtante », pour reprendre l’expression de son contemporain Chapelain, écrivain officiel commis à la surveillance des gens de lettres. Les bigots veillent. Déjà qu’ils se méfiaient de la tragédie (rappelons la querelle du Cid, les ennuis de Corneille, les violentes diatribes du janséniste Pierre Nicole contre le théâtre en général), la comédie ne pouvait que les révulser. C’est évidemment dans les pièces au contenu le plus explicitement scandaleux, l’École des femmes, Tartuffe, Don Juan (le Festin de Pierre), plus que dans les bouffonneries comme l’Amour médecin, que Molière doit affiner son « art d’envelopper les ordures ». Ce qui n’empêchera pas les censeurs, qui sont toujours les meilleurs lecteurs, de parler d’œuvres « diaboliques », de « spectacles sacrilèges » flattant la « débauche », développant « impiété » et « libertinage ». Mais, bienheureux effets pervers (l’ajectif prend là tout son sens), ces cabales ourdies contre le corrupteur des mœurs, et les interdictions provisoires de ses pièces, vont constituer pour celles-ci le plus sûr appui. Quelle publicité ! Dès leur reprise, le public va affluer. Un solide bon sens populaire vient à la rescousse du paria qui prend noble figure de rebelle. Même les calomnies sur sa vie privée lui sont un atout. Il y répond dans L’Impromptu de Versailles : « Qu’ils disent tous les maux du monde, de mes pièces, j’en suis d’accord. (…) Je leur abandonne de bon cœur mes ouvrages, ma figure, mes gestes, mes paroles, mon ton de voix, et ma façon de réciter, pour en faire et dire tout ce qu’il leur plaira, s’ils en peuvent tirer quelque avantage… ». « Dépravé » ? « Incestueux ? « Cocu » ? Comme il vous plaira ! Et d’envoyer se faire foutre tout ce beau monde d’aigris, de jaloux, d’hypocrites, de prudes, de puritains, d’obsédés et refoulés sexuels.

Quelle actualité pour nous, ce théâtre, en nos temps dits de « libération sexuelle »? Nos sociétés se sont-elles délivrées des tabous qui pesaient sur celle de Molière ? Hier : « Cachez ce sein…». Aujourd’hui : « Cachez ce visage… ». Quel progrès ! La justice ? : Outreau, Polanski… Belle avancée ! La liberté d’expression ? Tentez de publier un jeune inconnu venant d’écrire Lolita… Allez exposer les toiles d’un Klossowski ou d’un Balthus pas encore célèbres…! Proposez simplement comme édito à votre journal favori ce début du Don Juan « Quoi que puisse dire Aristote et toute la Philosophie, il n’est rien d’égal au tabac, c’est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre ; non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l’on apprend avec lui à demeurer honnête homme… ».

* À lire sur le 17è siècle l’excellent essai de Michel Jeanneret, Éros rebelle, paru en 2OO3 aux Éditions du Seuil.

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