Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Faire la vie (2): L’HABITATION DES IMAGES

Jacques Henric

Extraits de Faire la vie: entretien avec Pascal Boulanger

Éditions de Corlevour

Faire la vie

 

L’HABITATION DES IMAGES

P.B : En 1982, la revue Art press que vous dirigez avec Catherine Millet proposait un important dossier sous le titre : Théologie, une idée neuve, avec, parmi d’autres, des contributions de Georges Duby, Philippe Némo, Jean-Claude-Milner… L’éditorial me semble être en phase encore aujourd’hui avec notre actualité : « Dans l’enseignement de la philosophie tel qu’il se pratique dans nos lycées, tout se passe comme si l’histoire de la pensée s’arrêtait à Platon pour ne recommencer qu’avec Descartes. Entre temps le vide (…) À y réfléchir, nous nous trouvons là face à l’un des plus considérables refoulements qu’on puisse imaginer (…) Saint Augustin, Albert le Grand, Saint Thomas, Saint Bonaventure, Duns Scot sont-ils donc à ce point des penseurs négligeables ? On imagine de plus en plus mal une histoire de la littérature qui ignorerait Dante, une histoire de l’art qui ignorerait Giotto et les cathédrales, pourquoi n’en va-t-il pas de même pour l’histoire de la pensée ? »

 Quelques mois plus tard, vous publiez La Peinture et le mal. C’est parce qu’il y a le mal, expliquez-vous, qu’il y a de la peinture, et le vrai peintre, ajoutez-vous, ne peut être que catholique. Et vous développez le lien qui existe entre la peinture et le mystère de l’Incarnation…

J.H : Mon  essai,  par  son  titre,  faisait  explicitement  référence au recueil de textes de Bataille La Littérature et le mal, sauf que je parlais, moi, de peinture, et que ce que j’entendais par mal n’était pas de même nature que ce que Bataille mettait sous ce mot. N’oubliez pas que Bataille avait commencé par avoir la foi, et  devenu  foncièrement  athée,  il  avait  acquis  néanmoins,  outre sa culture philosophique, une  solide  culture  théologique,  pendant que moi, misérable ignorantin en cette matière, à cause de mon parcours laïcard d’élève puis d’enseignant, je me suis plongé tardivement, mais avec la curiosité avide du néophyte, dans la théologie. Il faut dire que le « catholicisme » de Bataille, comme celui de Klossowski, sentait le soufre ; il était nettement influencé par les  grands textes  gnostiques. Mon  athéisme, disait  Bataille, est celui du théologien. À rapprocher de ce mot de Lacan, affirmant, fort de son expérience du divan, qu’il n’avait jamais rencontré d’athées, les seuls qui s’approchaient de l’athéisme étant les théologiens. Voilà, évidemment, de quoi nous plonger dans des abîmes de perplexité. Comme ce clou qu’un Romain Gary enfonce en se définissant comme « catholique athée », conforté par Sollers qui slui aussi, tout fervent papiste qu’il est, se dit « athée », mais précision importante : athée « sexuel ». On touche là au nerf même de la chose, pointé à sa façon par Lacan : « tout le monde croit ». À Dieu ? Certains oui, de moins en moins nombreux. Les autres non, mais à ses substituts, de toute nature : la Femme, le Sexe, l’Argent… Les idoles pullulent.

Par ailleurs, si Bataille aimait à répéter qu’il n’y avait qu’une mythologie, la chrétienne, dans La Littérature et le mal, il mettait moins l’accent sur la notion de péché que je ne le faisais, moi. Je crois que son ami Pierre Klossowski avait raison de constater qu’on ne pouvait trouver chez Bataille une théologie du mal au sens strict.

Il y avait aussi chez Bataille une dimension mystique qui m’était tout à fait étrangère, quel que fût l’intérêt que je portais aux écrits des mystiques  (Catherine  de  Sienne,  Angèle  de  Foligno, Thérèse d’Avila, Jean de la Croix, Sainte Lydwine de Schiedam, Marie Alacoque…) et à la façon que Bataille avait de reconnaître le divin  dans  ses  récits  et  ses romans, notamment dans Madame Edwarda et L’Abbé C.. Ce qui nous rapprocherait, c’est que  Bataille,  comme  Klossowski,  était  intéressé  par  le  rituel  de la  catholicité  romaine,  via  sa  lecture  de  Kierkegaard,  notamment de L’Alternative, grande référence également de Klossowski qui a parlé de « l’assomption de la sensualité, le royaume de la chair par l’Incarnation et la Résurrection ». Le corps, les sens, la chair…, la grande peinture ne parle que de ça, et vous voyez le lien logique que nous souhaitions marquer  avec  insistance  dans  Art  press entre théologie catholique et érotisme. Bien sûr, la façon qu’avait Bataille, dans  ses  romans,  et  dans  sa  vie  de  débauché,  de  traiter du mal, sa fascination pour la bestialité habitant l’homme, pour l’horreur et  la monstruosité  (cf. ses  commentaires des  photos de suppliciés chinois ou son livre  sur  Gilles  de  Rais),  avaient  aux yeux d’un puritanisme catho bien gangrené par le protestantisme, comme à ceux des laïques pudibonds que le  sexe  effraie,  un  caractère  scandaleux.  Écoutons  Bataille :  « Les  incroyants  pensent en effet que la morale chrétienne, rigoureuse sur le chapitre de la chair,  est  responsable  de  la  relation  présente  entre  la  sexualité  et le mal… La vérité est qu’en aucune manière le christianisme est à l’origine de la honte liée à la vie charnelle ».

P.B : Dans votre façon d’illustrer des concepts (je pense par exemple à vos attaques contre le sacré, notamment dans votre essai Le Roman et le sacré), ne risque-t-on pas de vous reprocher un manque de rigueur ?

J.H : Mon second essai, Le Roman et  le  sacré,  publié  sept  ans après La Peinture et le mal, qui est une défense et illustration de l’art du roman, se situe dans  la  continuité  logique  du  premier. Mes attaques contre le sacré, comme vous dites,  participent  du même souci de dégager la singularité de la doctrine catholique concernant le mal. Le sacré m’est toujours apparu comme  une notion appartenant  au  monde  païen  et  parfaitement  étrangère au christianisme. L’Incarnation et la Résurrection  n’appartiennent pas au domaine du sacré, elles relèvent d’un « mystère », ce qui est tout autre chose. Vous-même, dans l’une de vos questions, avez parlé du « mystère » de l’Incarnation. Revenons-en à Bataille, à Klossowski et à ce qui fut, après le surréalisme, à la fin des années 1930, juste avant le déclenchement de la guerre, un des derniers grands mouvements d’avant-garde, le Collège de sociologie. Comme vous le savez, ces « sociologues », Bataille, Leiris, Klossowski, Caillois, Benjamin…, s’étaient constitués en une petite société fermée, inspirée de certaines sociétés secrètes comploteuses, dans le but non  de  développer  une  nouvelle  doctrine systématique de la  sociologie  ni  de  proposer  une  autre  façon de l’enseigner, mais plus ambitieusement de consacrer cette discipline, de la sacraliser, de la hausser au rang d’une doctrine sacrée. Je conseille la relecture du passionnant livre que Denis Hollier a consacré à cette aventure  intellectuelle,  politique,  littéraire, morale, de l’avant-guerre. Elle est pleine d’enseignements, en particulier par l’éclairage qu’elle apporte à la question que vous avez soulevée : le sacré. Importante, elle l’est parce qu’elle renvoie à tout ce qui nous occupe depuis le  début  de  notre  entretien, à tout ce qui touche à mon travail d’écrivain.

Dans une lettre adressée à son ami Bataille, datée du 3 juillet 1939, Michel Leiris écrit, à propos de l’activité du Collège de Sociologie et de ses règles : « Mon cher Georges, (…) Dans le second paragraphe, il est question de nous former en une « communauté morale » (…) Or, je dis sans ambages que si des gens issus du milieu intellectuel dont nous sommes issus veulent se constituer en Ordre ou en Église, ils ont de fortes chances de ressusciter simplement les pires formes de chapelles littéraires. » Ce contre quoi Leiris veut mettre en garde Bataille, c’est une vision religieuse qui conduit non pas tant à ressusciter des chapelles littéraires ou des Églises que des sectes, que ces communautés ésotériques plus ou moins inspirées des loges théosophiques (Blanchot publiera un livre s’intitulant La Communauté inavouable), dont les actions peuvent tourner plus vite à la farce qu’à la tragédie. Qui dit sacré dit sacrifice, relisons René Girard sur ce thème. Vous vous souvenez de cet épisode de la forêt de Marly au cours duquel la petite bande en folie du Collège avait eu le projet d’un sacrifice humain ? Bataille, m’a raconté Klossowski en se marrant doucement –  il est revenu plus tard sur cette scène dans un entretien avec un universitaire – avait repéré un arbre foudroyé à la lisère du bois et, un soir d’orage, avait fait prendre à ses amis un train en gare Saint-Lazare pour aller monter la garde devant cet arbre, sous la pluie, pendant qu’un feu de bengale illuminait les branches. Un quart d’heure de garde et tout le monde est rentré chez soi. Pas de mise à mort, Dieu soit loué ! Un rite païen qui tenait plus du mauvais opéra wagnérien que de la crucifixion du Dieu vivant. Voilà où mènent, via le sacré, certaines hétérodoxies à l’égard de la foi : spiritisme, théosophie, syncrétisme, occultisme, magnétisme, magie, positivisme, satanisme, nécromancie, alchimie… Dans  ces  cas, une connaissance de la gnose, comme en était riche Klossowski, jointe à celle de l’orthodoxie, peut aider à ne pas trop débloquer jusqu’à faire tourner les guéridons, faire parler les morts, con- voquer les spectres, se fouetter l’arrière-train, léviter, chatouiller le bas-ventre des femmes avec des baguettes de fer aimanté, rameuter des mages et  des prophètes complètement à  la masse, se déguiser avec des tabliers, et à se faire peur dans le noir. Relisons le livre de Philippe Muray, Le XIXe siècle à travers les âges, qui dit tout sur les fondateurs de religions du XIXe siècle et sur les liens qu’ils entretinrent avec les idéologies progressistes de l’époque et le développement des doctrines socialistes. Roman à suivre, nous prévenait Muray. Ce qu’il mettait ainsi en lumière, c’était la montée de l’antisémitisme moderne (j’y consacre beaucoup de pages dans Politique), la marée obscurantiste que même Lautréamont, Baudelaire, Flaubert, Stendhal, Joseph de Maistre, ne purent contenir. Les vainqueurs furent ces dingues de Mmes Blavatski et Sand, Clotilde de Vaux, Auguste Comte, la bande d’allumés autour de Hugo, tous les « zombis », comme les appelle Muray, qui avaient de gros embarras avec le sexe.

C’est l’occasion pour moi, suite à ce débat piégé (à cause des définitions diverses données aux mots) qui a eu lieu ces derniers temps sur les civilisations, de poser les mêmes questions à propos des religions. Les civilisations se valent-elles, s’est-on de- mandé ? Y en a-t-il de supérieures ou d’inférieures aux autres ? D’aucuns se sont demandé si une « civilisation » où l’on excise les femmes, où la charia prévoit leur lapidation, comme en Iran, où une mineure violée est contrainte de se marier avec son violeur, lequel échappe à toute condamnation, comme en Égypte, est moralement équivalente à une « civilisation » fondée sur la Déclaration des droits de l’homme où la femme est l’égale de l’homme. Laissons les « civilisations » de côté et revenons aux re- ligions. Est-on en droit de dire qu’elles ne sont pas, pour le moins, identiques les unes aux autres, notamment quand on observe et analyse leur discours dans le rapport qu’ils entretiennent au réel? Comment ne pas constater, par exemple, que certains discours religieux ont au cours du XIXe et XXe siècles déterminé des visions politiques du monde (la notion de salut, laïcisée, n’est-elle pas à l’origine des « lendemains qui chantent » communistes et des idéologies progressistes de l’histoire ?). Dans un entretien que nous avions publié, Guy Scarpetta et moi, dans Art press, sous le titre Les religions sont-elles sacrées ? Christian Jambet et Guy Lardreau se posaient la question de savoir si, par exemple, le marxisme comme impensé de la religion, après sa dissolution, n’avait pas provoqué une réapparition des religions sous une forme plus noire et dangereuse. On voit comment, pour être concret, un totalitarisme (le soviétique) en Afghanistan, qui s’est effondré, a fait place à une reviviscence des intégrismes religieux. Puisque le mot « sacré » avait été prononcé d’emblée dans l’intitulé de notre entretien d’Art press, j’ai lancé à mes deux interlocuteurs, pour les faire réagir, le nom de Mircea Eliade. Réponse de Lardreau : le sacré est une « intelligence purement imaginaire de la religion », et c’est cette façon de l’entendre qui avait conduit un Eliade, avec ses archétypes universels, et un Jung, avec sa notion anti freudienne d’inconscient collectif, à devenir les deux pires figures de l’obscurantisme moderne. Ce recours au sacré, il faut le rappeler, est la façon pour tous ceux qui versent dans la religiosité d’échapper au « péril des dogmes ». Les dogmes, voilà l’ennemi ! Et Lardreau d’en faire entendre les conséquences dans un domaine qui a été l’occasion d’un long échange complice entre nous, cher Pascal, et qui touchait à la question du corps : ce thème immédiatement abject du sacré était à ses yeux l’union de toutes les calottes contre… « les sexes de la Sixtine ». Autre effet qui fait des deux bonshommes les « pires figures » d’une intelligentsia dévoyée : les implications politiques de leurs références au sacré. Dans l’affaire Rushdie que j’évoquais précédemment, comme celle de La Dernière Tentation du Christ de Scorsese, il est à remarquer que le cardinal Lustiger, le Grand Rabin et le recteur de la Mosquée de Paris, appelaient à la censure non en faisant référence à leurs religions respectives, mais au sacré. Cou- pable erreur théologique ! La pensée d’Eliade qui devenait force politique directe. Un autre penseur qui a été un temps la coqueluche d’une certaine intelligentsia en guerre contre les religions monothéistes (décidément Onfray n’a pas inventé cette poudre-là), c’est René Guénon, cet ésotériste publié chez Gallimard, qui expliquait que l’idée de sacré sous-entendait l’existence d’une tradition antérieure aux religions révélées dont celles-ci n’étaient que les formes dégénérées. Vous ne serez pas étonné que ce méli-mélo idéologique et cette hostilité contre les religions dites « du Livre » ont en toute logique débouché sur l’antijudaïsme et très vite sur un antisémitisme militant. J’ai insisté dans Politique, sur le cas exemplaire d’Eliade.

Pour en terminer avec cette affaire de sacré, il serait bon de revenir sur ce que fut cette exposition du musée Georges-Pompidou, en 2008, intitulée Traces du sacré (sous-titre : Relations entre art occidental et spiritualité au XXe siècle), de consulter le catalogue l’accompagnant, et de relire le numéro d’Art press où il est question de cette expo.

Une dernière remarque, qui devrait retenir l’attention de l’écrivain, du poète que vous êtes, et sur quoi vous auriez des lumières à apporter : il serait bon de s’interroger sur la façon dont le sacré, et disons plus largement sur la façon dont tous les résidus de l’idéalisme philosophique ont trouvé refuge dans la poésie. Les poètes mentent trop, disait Nietzsche. « La poésie, écrivait Bataille, est le second nom de l’idéalisme ». Mon allergie à tout un courant de la poésie d’après-guerre vient de là.

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