Auteur: Bernard Cerquiglini

Bernard Cerquiglini est professeur au département d'études françaises de Louisiana State University, Baton Rouge. Il est également directeur du 'Center for French and Francophone Studies' dans cette même université.

Du bon usage de la Francophonie

Le sommet de l’Organisation internationale de la francophonie s’ouvre à Bucarest.

 

Au delà des raisons circonstancielles, les analyses ont montré que le vote négatif au référendum sur le Traité constitutionnel résulte d’une blessure. La construction européenne semble mettre à mal une identité nationale que définissent un État centralisé, des habitudes colbertistes, l’amour du service public. On a cependant négligé un élément constitutif : la langue. Associée à l’État depuis toujours, au rayonnement culturel français depuis les Lumières, à la Nation en 1793, la langue française est identitaire : rassembleuse au sein de la République, fédératrice dans le monde. À l’heure de l’Union européenne son messianisme paraît blessé.

Malgré son plurilinguisme officiel, l’Europe politique semble avoir choisi l’anglais. On se tromperait toutefois en pensant que l’unilinguisme anglophone européen est un outil commode, qu’un idiome est neutre, Les arguments budgétaires cachent mal (les traductions et interprétations coûtant moins de trois euros par an à chaque Européen) la conviction que la modernité est anglo-américaine, comme l’ouverture au monde et l’intégration supranationale. On pourrait sans doute corréler le vote positif (mais minoritaire) au référendum en France avec la connaissance et une relative pratique de l’anglais. Accepter l’idée d’une Europe anglophone répugne en fait à la majorité des Français ; ils y voient, non sans raison, l’allégeance à une certaine politique européenne, par l’importation des termes et donc des concepts juridiques et économiques anglo-saxons. Le libéralisme commence par l’atlantisme lexical.

On mesure, à l’aune de ce référendum, le chagrin français : l’universalisme de sa langue battu en brèche, c’est l’identité nationale qui est meurtrie. Et le désir européen s’éloigne.

Si l’on entend préserver la France du repli sur soi, ne conviendrait-il pas de favoriser alors une agrégation qui est naturelle à ce pays, dont il pourra tirer profit et qui saura le protéger de ses démons ? La France officielle ne ménage pas son soutien à la Francophonie (l’Académie française vient de le montrer avec éclat en recevant Assia Djebar), l’idée francophone est toutefois rien moins que populaire. Qui dans l’Hexagone se tient pour francophone ? On en laisse le soin à ceux qui dans les frimas ou sous les tropiques parlent si heureusement (mais si curieusement) notre langue ; et les librairies de ce pays continuent à séparer scrupuleusement les littératures française et « francophone ».

On s’adressera tout spécialement au peuple de gauche qui, le 29 mai 2005, a rejoint le front du refus : dans ce domaine, il oscille entre l’indifférence complète et le soupçon de néocolonialisme. La Francophonie serait-elle de droite ? Rappelons qu’elle est de part en part un projet progressiste. Nommée et anticipée par le géographe communard Onésime Reclus, qui rêvait de libération des peuples, réalisée par les décolonisés eux-mêmes (Léopold Sédar Senghor, Habib Bourguiba, Hamani Diori), elle fut institutionnalisée en France (Sommets, etc.) par la Gauche. L’action internationale francophone se fonde sur des valeurs (solidarité Nord-Sud, respect de la diversité des cultures, etc.) qui ne sauraient passer pour ultralibérales ; elles devraient recueillir en France un large assentiment. Si l’Europe a souffert d’être portée par les seules élites éclairées, la Francophonie a vocation au soutien populaire. À condition cependant qu’on la décroche du rituel étatique obligé et qu’on la constitue en projet politique. La crise morale que notre pays traverse est telle que ce projet peut se permettre la plus grande audace : faire entrer promptement la France dans la Francophonie !

Il ne s’agit pas de donner davantage, de célébrer mieux, mais de construire une appartenance. Par la solidarité concrète des jeunesses, par les échanges culturels au sein d’un espace commun mais divers, par l’initiation à l’autre proche. Cela suppose toutefois que l’on presse l’évolution des représentations collectives, que l’on mette en cause notamment ce monolinguisme arrogant auquel se résume en France l’amour de l’idiome national. Une fixation qui ouvre la voie, par déplacement, à l’amour inconsidéré d’une seule langue étrangère, l’anglais. Le repli morose commence par le purisme quotidien, qui rejette les innovations (orthographe, féminisation, etc.), sourit des accents et des particularismes, méprise les parlers régionaux. Il est urgent de faire respirer au pays le français du grand large, qui commerce avec toutes les langues, innove dans l’innocence, s’enchante de la saveur des mots. La Francophonie est le partage d’une syntaxe et la dépense d’un lexique. Être francophone, c’est enraciner sereinement une langue mondiale, en saisir le prix par l’usage quotidien d’autres parlers, en accomplir le nécessaire progrès. Une France francophone s’ouvrirait aux vertus de la diversité intérieure (langues régionales et minoritaires), aux bienfaits de la pratique des langues (et pas seulement de l’anglais), aux exigences de leur perfectionnement ; elle assouvirait dans la générosité son messianisme linguistique. Elle porterait enfin les couleurs du plurilinguisme et saurait les faire respecter. Ayant renoncé à sa souveraineté (normative), ayant échangé le nationalisme langagier contre la fraternité internationale des parlures françaises, ayant l’expérience d’autres horizons et d’autres partages solidaires, fondée à défendre une langue et des valeurs désormais légitimement universelles, la France pourrait trouver dans la Francophonie la force et les moyens de reprendre alors, rassurée sans doute et résolue, le chemin de l’Europe.

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