Auteur: Cristina Álvares

Cristina Álvares est Professeur Associé au Département d’Études Françaises de l’Université de Minho, à Braga, Portugal. Ses domaines de recherche sont la littérature française médiévale et contemporaine, la psychanalyse, et la sémiotique narrative. Elle est auteure de O amor da letra: o heterogéneo, o artificial e o feminino no Roman de la Rose, de Jean Renart, Braga, Universidade do Minho/Hespérides, 1999.

Comment peut-on être français ?

 

Le troisième roman de Chahdortt Djavann raconte les peines et les difficultés d’intégration d’une jeune femme iranienne dans la société française du XXIe siècle.  Roxane, ainsi s’appelle le personnage principal, quitte Téhéran pour Paris à la recherche de ce qui lui était férocement interdit dans son pays : la liberté de jouir de plaisirs aussi menus et naturels que se promener dans les rues d’une ville, boire un pot sur la terrasse d’un café ou se déchausser lorsqu’on a mal aux pieds.

L’intégration dans la société passe forcément par l’intégration dans la langue. Être française c’est parler français. La première partie du roman raconte le douloureux apprentissage du français avec ses fautes de grammaire et de prononciation, l’angoisse qui les entoure et leur effet majeur : à chaque fois que Roxane essaie de parler on la renvoie à son origine iranienne en lui demandant : d’où venez-vous ? Pour Roxane cette réexpédition incessante à une identité, une mémoire, une culture et à une langue dont elle veut se débarrasser est un échec. Elle est la marque de l’exclusion et de la solitude.

Sa décision de demander asile à la France se fondait sur un désir radical situé à l’extrême opposé du repli identitaire : s’arracher au sol linguistique et culturel iranien, ce monde abhorré ; s’émanciper de la langue de sa famille, faire peau neuve, être pleinement française par la langue. La langue française est ainsi l’objet du désir de Roxane : elle aspirait avidement à maîtriser cette langue, à la faire sienne. Elle voulait appartenir à cette langue entièrement, jusqu’au dernier de ses neurones. Elle la désirait charnellement, mentalement, psychiquement. Elle voulait la posséder totalement, et cette garce de langue se dérobait à elle, ne cessait de lui jouer des tours (p.118). L’histoire raconte l’impasse de ce désir impossible à accomplir. Jamais une langue étrangère ne prend la place de la langue maternelle. On ne se débarrasse pas de son passé, on ne coupe pas ses racines linguistiques et culturelles. Ces racines restent non seulement sous forme de souvenirs, nostalgiques ou traumatiques, de cauchemars, d’inhibitions, d’atavismes, de sentiments de culpabilité, mais aussi sous forme de cette situation inévitable que tous ceux qui ont vécu à l’étranger connaissent bien : c’est lorsqu’on habite dans un autre pays que notre nationalité est repérable et thématisée : Je n’ai jamais été iranienne que depuis que je suis à Paris. En Iran, j’étais moi-même, Roxane, c’est tout. Ici, tout le monde voit en moi une Iranienne (p.230).

L’apprentissage de la langue connaît un tournant qui a des conséquences au niveau de la forme du roman. Pour améliorer son français et tromper la solitude, Roxane décide d’écrire des lettres à Montesquieu. Le titre du roman de Djavann reprend sous une forme inversée la question que Rica entendait des parisiens dans Lettres persanes : ‘comment peut-on être persan ?’ Le roman devient alors partiellement épistolaire, la fiction biographique alternant avec l’autofiction où le discours du ‘je’ témoigne que Roxane est capable de se dire en français.

Mais l’intertextualité a d’autres implications, et sur le plan formel, et sur le plan du contenu. Roxane s’identifie au personnage homonyme de Lettres persanes et considère que Montesquieu est son créateur. Dans la première lettre, elle s’adresse à lui comme à son cher géniteur (p.149).  Elle se plaît à imaginer que Roxane, créature de fiction, se serait incarnée en 2000 et écrirait à son auteur des lettres selon le modèle de celles qu’il avait écrites en 1721. Devenue réelle, Roxane transforme son auteur-destinateur en son destinataire et fait de lui une créature de fiction.

Cette créature de fiction que devient Montesquieu sous le stylo de Roxane acquiert ainsi le statut de père littéraire, de modèle. Il lui fournit un modèle d’écriture : roman épistolaire, récit de voyages, thématique de la diversité culturelle. Mais il lui procure aussi un modèle idéologique, politique et axiologique mis en place à l’époque des Lumières dont Lettres persanes est un des textes inauguraux. L’apport de Montesquieu à la théorie moderne de la démocratie parlementaire et du libéralisme est immense. Homme des lois et du droit, il détestait l’arbitraire qui fonde le despotisme et le fanatisme. Il critiquait l’hypocrisie des ecclésiastiques, leur corruption, leur intolérance, et condamnait toute religion. Chahdortt Djavann a la même position à propos du phénomène religieux : à dire vrai, je ne suis pas une athée pure et dure. Comme Montaigne, je reste adepte du doute (p.206). Ce qu’elle dénonce pourtant dans ses écrits et entretiens ce ne sont pas les défauts des ecclésiastiques, comme le faisait Montesquieu, mais ce qu’elle a connu en Iran : la tyrannie délirante des mollahs et la violence barbare des comités islamiques. L’Iran est un lieu d’exclusions et d’exécutions (p.274).

 

Aussi le contenu du roman n’est-il pas seulement linguistique et littéraire. Il ne s’agit pas d’un texte qui se complairait dans l’auto contemplation mais d’un texte explicitement politique qui prend la forme, empruntée à Lettres persanes, de la comparaison entre les cultures iranienne et française, leurs lois, leurs régimes, leurs modes de vie respectifs, le regard masculin d’Usbek et de Rica étant remplacés par le regard de Roxane. Sa vision sur la diversité culturelle ébrèche l’utopie multiculturaliste et lui oppose l’universalisme des droits individuels. Elle montre qu’il n’y a rien de démocratique dans l’écart qui différencie les modes de vie français et iranien et regrette que la démocratie ne s’étende pas à l’échelle planétaire. En gros elle dit : par rapport au temps de Montesquieu, la France a beaucoup changé, c’est aujourd’hui une démocratie, la qualité de vie a augmenté ; par contre, l’Iran, soumis à un régime théocratique, n’a pas changé depuis lors. La différence s’étend aux pays occidentaux et aux pays islamiques : les pays démocratiques et les pays de l’islam ont des lois si différentes qu’on croirait que mille ans les séparent (p.220). Pour cerner l’écart entre les deux cultures, l’auteure compare la vie quotidienne des uns et des autres sur les plans notamment de l’économie, du droit, de l’éducation, de la religion, de la sexualité, de la condition des enfants, des pauvres et surtout des femmes.

 

Cet écart est si grand que les changements me font tourner la tête. La liberté d’expression, la liberté sexuelle, la liberté des femmes, le mode de vie, l’éducation des enfants, la mentalité des gens, le progrès des sciences, de l’art, tout est différent de mon pays. Je me demande : est-ce bien la même terre qui nous porte ? Est-ce bien le même ciel qui nous entoure ? (p.151).

 

Et plus loin, dans la lettre II :

 

Mon arrivée à Paris fut un miracle. Quoi ? Nulle fatalité ne condamnait les femmes à se dissimuler dans l’ombre étouffante du voile ? On pouvait à loisir se promener où l’on voulait ? Aucune police des moeurs ne décidait à votre place de ce qu’il vous était loisible de dire ou de faire ? Il faut avoir connu les rigueurs de l’obscurantisme pour apprécier à leur juste valeur les joies simples de la vie quotidienne, dont ceux qui n’en ont jamais été privés, à mesure qu’ils en perdent la saveur, oublient la nécessité. Marcher tête nue sous la bruine d’automne ou du premier soleil du printemps, prendre un verre à la terrasse d’un café, faire la queue à la porte d’une salle de spectacle en bavardant avec ses voisins sans considération de leur sexe, se laisser aller, chantonner, rêver, prendre le bras de celui qui vous plaît et, pourquoi pas ? L’embrasser en public sans gêne particulière : toutes ces attitudes, tous ces gestes qui paraissent naturels aux jeunes Parisiennes d’aujourd’hui sont impensables dans le pays d’où je viens, le pays de la peur et de la honte (p.156).

 

La mesure de l’écart est effectivement donnée par la condition des femmes, ces êtres que l’islam voile parce qu’il les considère comme une menace à l’ordre social et moral.

 

Les femmes ne naissent toujours pas libres dans les pays musulmans. Elles restent soumises à la nécessité de leur condition, établie par les dogmes. Les fillettes sont souvent voilées dès l’âge de six ans car, aux yeux des religieux, il n’est jamais trop tôt pour priver les êtres de liberté. Incapables de se dérober à la garde qui les entoure, les femmes n’existent qu’à l’image de ce qui est prescrit et ne peuvent choisir leur vie. Dès leur plus jeune âge, elles sont contraintes de feindre la bigoterie ; et à force de la feindre, elle leur vient réellement.

Elles sont toujours obligées à une continence forcée, entravées dans leur épanouissement sexuel, physique, psychique et intellectuel. Les femmes grandissent dans une affligeante virginité. Ne pas être vierge est un crime impardonnable. Aucune femme non mariée n’oserait annoncer dans un pays de l’islam qu’elle n’est pas vierge, de peur d’être tabassée ou lapidée. Le coeur, le désir et la liberté n’ont aucune part dans l’amour (p.157)

 

Il n’y a plus d’eunuques en Iran. Les hommes ne sont plus castrés physiquement pour surveiller les femmes du harem, mais l’Iran s’est transformé entièrement en harem, les femmes sont surveillées et les hommes castrés par la loi des mollahs. (p.221)

 

Mais le témoignage le plus poignant reste le récit des événements qui sont à l’origine de la décision de Roxane : quitter à jamais son pays. Cela se passe à Ispahan, la ville où se trouvait le harem d’Usbek. Le récit de Djavann montre que la vie dans l’immense harem qu’est l’Iran ne relève ni de la curiosité exotique ni du despotisme érotique, mais de la férocité et de l’obscénité de la horde (au sens freudien du terme). Ayant passé la journée à visiter la ville, Roxane et deux amies, épuisées, s’assoient par terre et enlèvent chaussures et chaussettes pour se reposer, les pieds couverts d’ampoules. Accusées par les hommes du comité islamique de se déshabiller et, en plus, de se promener sans aucun homme pour les surveiller, les trois filles sont conduites au comité, enfermées dans des cellules séparées, battues et violées. Enceinte, Roxane avorte en Turquie et part en France deux ans plus tard.

Avec la répression des femmes c’est la vie privée de tout un chacun qui est annulée. Tout rapport du sujet au corps, au sexe, à la jouissance, à l’amour, est rayé par l’interdit. La morale islamique pénètre et dévaste toute intimité pour sacrifier le plus infime plaisir au fétichisme de l’honneur, comme en témoigne l’arrestation de jeunes couples qui sont interrogés séparément et obligés de déclarer qu’ils n’auront jamais une attitude déplacée dans la rue : se donner la main, échanger un regard amoureux, la voix ou le rire de la femme, le maquillage de la femme. Là où la tyrannie soviétique s’attaquait à la tête, à l’âme, au cerveau des gens, à leurs pensées et à leurs croyances, la tyrannie islamique surenchérit et s’attaque au corps et au sexe, au niveau de la plus petite jouissance qui soit.

 

L’adhésion aux valeurs occidentales n’aveugle pas le regard critique de Roxane sur l’Occident et le mode de vie parisien. Elle blâme notamment les pays démocratiques qui soutiennent des régimes tyranniques pour des raisons d’intérêt économique. À Paris, ses cibles principales sont l’indifférence des français, ces robots bien élevés, envers leurs semblables ; l’affreuse solitude que les gens contractent en Occident (p.309) ; et la dépression, le mal et la maladie de la modernité.

Roxane est d’ailleurs une victime de l’indifférence, de la solitude et de la dépression. Dans ses lettres elle se plaint de plus en plus de la solitude et de la dureté de la réalité, d’un monde qui se refuse à elle. Écrire des lettres à Montesquieu ce n’est pas seulement une stratégie pour améliorer son français ; c’est aussi une stratégie pour se réfugier dans un monde de fiction et, ainsi, de s’isoler encore davantage, de se couper de ce monde auquel elle désire tellement accéder. Sa tentative manquée de suicide est l’effet de son identification imaginaire au personnage de Roxane. Mais c’est aussi le symptôme d’un malaise généralisé lié au mode de vie urbain et qui signifie que la liberté, la démocratie et la consommation ne suffisent pas à faire le bonheur des individus. Cela étant, la dépression de Roxane ne serait-elle pas le signe le plus clair de son intégration dans la société occidentale ?

C’est l’écart entre l’Iran et la France que Roxane voulait annuler par son intégration dans la langue française. Mais cet écart est toujours là, en elle et hors d’elle. Il constitue un réel qui résiste au désir de la langue et se présente sous forme de souvenirs compulsifs, mémoires d’un passé qui refuse de lâcher sa proie :

 

Depuis que je suis à Paris, ma famille, mes souvenirs se présentent souvent à mon esprit, une inquiétude m’envahit et me fait retrouver ce que depuis toujours j’ai tenté de fuir. Ce qui m’afflige le plus, ce n’est peut-être rien d’autre que d’être dévorée par le passé (p.270).

 

Je pensais que le monde du passé, c’était le monde d’hier, fini, terminé. Je pensais que je commencerais une nouvelle vie, dans un nouveau monde, dans un nouveau pays, dans une nouvelle langue. J’étais crédule et pensais que les choses nouvelles me feraient perdre la mémoire des choses passées. Je courais en avant pour fuir le passé, mais il courait plus vite que moi, il m’a attrapée. (p.312).

 

          On dit d’habitude que les gens dépriment parce qu’ils sont coupés de leurs racines culturelles, qu’ils ont perdu leur identité, leurs repères, leurs références fondatrices. Pas Roxane. Ce qui la perturbe, ce qui la divise, c’est qu’elle ne réussit pas à se déraciner du sol originel, à s’arracher à sa culture. La cause de son malaise est cet écart irréductible entre deux cultures qui reste en elle et dont elle fait la matière du roman.

          Placé sous l’égide de Montesquieu, ce roman pointe la nécessité pour le monde musulman de connaître les Lumières et de se moderniser. Les préjugés multiculturalistes et communautaristes des occidentaux, soucieux d’identités, de droits des groupes et du respect de la Religion, ont leur part de responsabilité dans le retard social et culturel des pays de l’islam. En Europe, la ghettoïsation des immigrés originaires des pays musulmans a installé dans les banlieues la version laïque des comités islamiques : la horde fait la loi des cités et soumet aux tournantes (viols collectifs) les filles qui y habitent. Les Lumières musulmanes sont aussi une nécessité pour le monde occidental et la référence du roman aux Lumières sonne comme un défi lancé aux occidentaux, notamment aux français, pour qu’ils y reviennent et en réhabilitent les valeurs fondamentales : la liberté et les droits de l’individu (et non pas des groupes), la laïcité, le progrès. Car, contrairement à ce que postulait la dérive postmoderne, il y a un progrès – un progrès mesurable à l’échelle du statut des femmes dans une société donnée. Le roman de Chahdortt Djavann montre que le retard social et culturel des musulmans se symptômatise dans leur vie sexuelle, caractérisée par l’écrasement du plaisir sous le poids d’une morale sexuelle archaïque et par l’absence d’une éthique de la différence sexuelle. La racine sexuelle des valeurs culturelles, mise en évidence par Freud, se manifeste au niveau du lien social dans la condition des femmes (c’est pourquoi Djavann croit que Freud a lu Montesquieu): plus la répression des femmes est féroce, plus la sphère de la vie sexuelle tend à coïncider avec la sphère de la vie sociale ; plus les femmes sont soumises aux hommes, plus la singularité du désir subjectif est absorbée par les lois et les catégories du groupe ; plus les femmes sont confinées à l’espace domestique, cachées, voilées, plus le privé est réduit au public.

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