Auteur: Fred Romano

Fred Romano est écrivain, et vit aux Baléares. Son blog : http://www.fredromano.canalblog.com/ Son cyberoman Edward_Amiga : http://www.terra.es/personal/fromano/ Deux romans, Le film pornographique le moins cher du monde (Pauvert, 2000) et Basque Tanger (Editions Scali, 2006) et un recueil de nouvelles, Contaminations (Pauvert, 2001).

Celle-Debout

Il existe un instant où un corps, sur le point de basculer, semble s’envoler. Les muscles relâchent alors leur zèle défensif et retrouvent un court moment leur fonction première, celle de maintenir l’équilibre, non la posture. Ce corps, enlevé par une grâce animale, abandonne son être social, destiné à s’abîmer dans la chute imminente. Tout mon travail tourne autour de cette circonstance, comme si je voulais l’immobiliser. Ainsi suspendre le destin certain de ces corps en perdition.

Les pages de mes cahiers sont ainsi emplies de personnages déhanchés, dévissés, déséquilibrés, désaxés, en porte-à-faux. Ils conservent cependant une certaine innocence, n’ayant pas encore souffert la chute qui cependant s’annonce. Je n’emploie donc jamais de modèles naturels. En revanche, de quelques coups de crayon naissent les lignes. Alors une inclinaison se définit, puis surgit le corps et finalement le visage, que généralement je me contente de styliser, la froideur des lignes abstraites me permettant de reproduire ce mélange d’étonnement et d’effroi qui hante les faces de ceux qui tombent.

Mes personnages courent, sautent, dansent, font l’amour, pissent, se balancent, encaissent, plongent, nagent, s’épouillent, tombent en bref. Ils sont toujours absolument nus et totalement absorbés en eux-mêmes. Leur sexe est si apparent qu’il en devient enfantin. Ce peuple est constitué d’hommes et de femmes, et de certains êtres, ambigus ou asexués. Pas d’enfants : ils ne me viennent pas avec le graphite pointe dure, parfait pour ceux qui tombent.

Les corps sont parfois élancés ou encore difformes, voire mutilés. De temps à autre, je dessine aussi des dormeurs, bien qu’ils n’aient pas l’intensité dramatique de ceux qui tombent. Le crayon à pointe grasse leur convient, il les efface doucement comme le rêve qui les enveloppe. Je dois avouer que les dormeurs ne sont pas vraiment présents dans mes cahiers, à peine quelques ombres furtives. On ne peut pas dormir et tomber à la fois.

Je travaille par époques et, dans ces phases, je ne suis plus que l’ombre de mon monde. Dans mon atelier, le congélateur est rempli et le téléphone sur répondeur. Rien ne doit troubler mon intimité avec mes personnages sur le point de tomber. Penché sur mes cahiers ou modifiant subrepticement l’éclairage, j’épie ce monde qui m’appartient, jusqu’au moment de leur chute qui heureusement se situe hors de ma page.

Je m’imprègne alors de leur inévitable faiblesse, de leur attendrissante inconscience, née des lignes et du hasard de mes traits. Lorsque, à force de concentration, je parviens à ce stade d’osmose au cours duquel le crissement du graphite sur le vélin prend son poids réel alors, comme par miracle, les nouveaux surgissent, comme si je ne les avais pas invités. Tout d’abord la prescience de leur balancé dans le vide de la page blanche, puis les muscles traîtres. Je travaille de mémoire, aussi dois-je souvent rectifier.

Le pire, ce sont les pieds. Ceux de mes personnages me font parfois tant souffrir que j’imagine, par-devers moi-même, déroger à mes rigoureuses règles et les chausser. Dans mes moments les plus dépressifs, je vais jusqu’à m’inventer des raisons conceptuelles afin de pallier à mes déficiences techniques, imaginant sournoisement géants et géantes aux pieds d’argile, informes. Mais je sens vite que mes personnages ne méritent pas pareil traitement, et j’en viens à éprouver une profonde honte face à leurs mines contrites et déconvenues. Je dois reconnaître qu’avec des pieds pareils, la vie, quand bien même fût-elle fictive, doit être difficile. Alors je m’efforce, bataillant contre moi-même et mes impuissances, tout comme mes personnages luttent pour conserver cet équilibre instable, si peu naturel, que je leur impose. Le sens des responsabilités m’astreint ainsi des nuits entières sur un seul de ces appendices obsédants, que je n’arrive pas à rendre sous l’angle désiré.

Épuisé, au petit matin, j’en viens à songer que c’est là une belle revanche de la part de ce peuple qui tombe que de me faire trébucher, à moi leur créateur, sur leurs propres pieds. Il faut alors que je dorme et que je rêve d’eux. J’entoure mon lit de croquis inachevés. Dans mes songes, ces personnages imparfaits atteignent enfin leur plénitude d’anges. Au petit matin, le pied se dessinera alors comme par lui-même, je peux fermer les yeux et laisser le graphite suivre son cours.

Somme toute, cela constitue une sorte de routine créatrice, une espèce de rituel initiatique destiné à me mettre en contact avec mes personnages et avec ce que je nomme les « forces créatrices » auxquelles, normalement, je n’aime guère faire allusion. Pour résumer, il s’agit d’une vision presque animiste de l’acte créateur, où l’artiste n’est plus volonté mais récipient. Néanmoins, je soupçonne que ces «forces créatrices » pourraient participer, sous un angle pour le moment obscur, aux étranges événements advenus récemment dans mon atelier et qui ont déstabilisé ma si confortable routine.

Par où commencer ? Dans un premier temps, je ne me suis aperçu de rien quoique, logiquement, statistiquement, cela aurait bien dû arriver un jour. Comment l’expliquer ? J’ouvrais mon cahier et la silhouette n’attirait pas mon œil, perdue au milieu de dizaines d’autres, ô combien plus trépidantes. Mais au bout de quelque temps, il me devint impossible de nier l’évidence : il s’agissait bel et bien d’un personnage statique. Une femme, Celle-debout.

Elle est un peu figée, arbore quelques kilos de trop, mal répartis en haut des cuisses, et me regarde par-dessus son épaule gauche. Ce qui me stupéfie le plus, c’est que je ne me souviens absolument pas de l’avoir dessinée.

Il faut que je sorte de cet atelier, prendre l’air. Je dois être en train de tourner en rond. Dehors, il fait grand soleil et la lumière est joyeuse, comme au printemps. Mais nous sommes en automne et cette nuance rehausse de quelques tons d’angoisse la quiétude du tableau. J’arpente les rues au hasard, épiant distraitement ce qui se trame derrière les fenêtres des immeubles, pas réellement par curiosité, plutôt pour m’imprégner de cette « vraie vie » dont je ne me sens plus maître. L’étroitesse de ses vues est réduite par les rideaux qui ne laissent deviner que des fragments d’existence, heureusement insipides, fades petites scénographies dédiées à d’obscurs dieux lares qui seraient les passants de cette rue.

Ainsi immergé dans ce bain régénérateur de normalité, avec ses contingences et ses menus plaisirs, mon rythme cardiaque s’apaise petit à petit. Je souris à quelque voisin dont j’ignore jusqu’au nom, laisse le passage à une maman poussant ses jumeaux en chariot double, puis finalement entre dans le bar du coin, où, sur un clin d’œil, Freddy me prépare mon breuvage énergétique favori : white russian, vodka et liqueur de café, idéal pour dompter les croquis rebelles et autres apparitions de papier. Sans complexes, je me vautre dans les cuirs confortables du salon et me laisse aller aux accords swingués de Duke Ellington en digital. Une demi-heure de ce traitement suffit en général à me recomposer. Il est à présent temps de retrouver mon atelier.

D’un pas plus détendu, je traîne encore un peu, faisant mine de m’intéresser aux meubles design d’une galerie d’art où travaille la plus ravissante réceptionniste de tout le quartier. Elle rougit dès qu’elle me voit apparaître de l’autre côté de la vitrine. Je suppose que la futée sait déjà qui je suis, ma dernière exposition a provoqué tant de polémiques. Dans les journaux, ma photo pleine page a remplacé les entrevues auxquelles je me suis au demeurant toujours refusé, estimant qu’un plasticien doit rester dans sa partie, c’est-à-dire les images et non les mots. La réceptionniste de la galerie d’art à présent me sourit, très ambiguë. Il faudrait que j’entre et que je lui tripote la bouche avec ma langue afin de m’assurer que ce sourire-là s’adresse bien à moi et pas à ce personnage public qui la rend folle, comme toutes les autres. De toute façon, une fille ne peut pas travailler dans ce métier de l’art sans y perdre son innocence et celles-là sont encore plus rouées que de vraies professionnelles.

Par exemple, je ne peux pas m’imaginer cette ravissante oie souriante en train de tomber, nue et naturelle. Je suis persuadée qu’au paroxysme de la gravité elle serait capable de maintenir la posture et d’apparaître élégante et naturelle dans n’importe quelle position ou sous n’importe quel angle. Elle n’a donc aucun intérêt pour moi. Il faut que je retourne à l’atelier. J’en ai eu assez de vraie vie pour aujourd’hui, et j’ai hâte de retrouver mes tombeurs et tombeuses dont l’existence fictive leur octroie une délicieuse absence de compromis. Ils n’existent que dans l’instant précédant leur chute, une sorte d’envol.

Cependant, dès que je rentre à l’atelier, je m’aperçois que quelque chose a changé. L’atmosphère n’est plus la même. Nerveux, je me sers un jus d’orange, afin de me détendre et de faire passer le temps. Pas question de me pencher tout de suite sur le cahier. Mais la boisson est trop acide et me fait grimacer. J’imagine qu’elle m’observe, l’autre que je n’ai pas dessinée, depuis le cahier, avec son air de gourde immobile. Et effectivement, elle est là…

À présent, on voit mieux les détails. Il me semble que, tandis que je m’enivrais sottement de « vraie vie », elle a grandi. C’est un peu effrayant. Pourtant, si l’on prend les choses rationnellement, un être humain adulte n’a vraiment pas de quoi être terrorisé par une créature en poussière de graphite, exhibant ses courbes callipyges en deux dimensions. Peut-être est-ce son regard oblique, par-dessus son épaule, qui cependant accroche et finit par imposer sa présence, ou encore propose une invite inavouable, impensable, passagère. Un instant que je voudrais bien gommer.

Mais, une fois de plus, je parviens à me raisonner. Il n’y a là rien de très redoutable. Mis à part le fait que je ne l’aie pas dessinée. Je sais cependant comment résoudre momentanément le mystère de son apparition, de sorte qu’il me laisse dormir cette nuit. Il suffit de tourner la page et celle qui suit est blanche, parfaitement, exactement immaculée. Je ne rêverais donc pas ce soir.

En proie à un début de migraine, je m’effondre dans un sommeil blafard, tout en échelles de gris. Le petit matin porte résolument la marque de l’extérieur, c’est-à-dire que j’ai l’impression de vivre les évènements depuis une situation plus ou moins éloignée, comme s’ils ne m’arrivaient pas vraiment, comme si j’étais dans l’un de ces jeux dits virtuels où l’on vous aveugle d’images en guise de réalité intérieure. Ce matin, je me sens dispersé au niveau atomique car durant cette nuit en blanc, sans songes, il s’est produit quelque chose d’invraisemblable, contraire à toutes les lois naturelles connues, et que même la physique quantique ne peut expliquer.  

Je n’ai pas eu besoin de me lever du lit pour m’imbiber de l’horreur du spectacle, car mon cahier est resté ouvert sur mon pupitre de travail. Durant la nuit « Celle-Debout » a traversé la page et à présent s’étale crânement sur la page blanche, cependant dans une sorte de zone d’ombre, qui n’était pas là hier au soir. Ma première réaction, de pure panique, est de soupçonner que Celle-Debout a pu s’introduire clandestinement dans mes rêves, de la même façon sournoise qu’elle a de se déplacer dans mon cahier, et que, de là, elle m’ait influencé dans une sorte de crise de somnambulisme à dessiner son portrait sur la page blanche !!! Au plus fort de la crise paranoïaque, dans la fièvre qui m’immobilise retranché sous ma couette, l’illumination salvatrice advient alors, telle une éjaculation précoce, qui à la fois me soulage et épuise ma terreur. Si j’ai dessiné cette silhouette hier dans la nuit, alors il me suffit de revenir en arrière dans mon monde, je veux dire dans mon cahier, pour surprendre la première apparition de la veille et ainsi déflorer tout le foutu mystère transcendantal.

Je m’approche d’un pas résolu du cahier, dans une attitude pleine de défi, prenant mon temps de forme provocatrice, comme pour lui signifier que je suis parfaitement disposé à tourner la page, lorsque, mû par une intuition, je réalise l’authentique atrocité, palpant le papier encore mouillé de la substance aqueuse de mon ennemie. La peste se nomme aquarelle !… Je me cramponne à ma table de travail, en proie à une suffocation qui se répand depuis le bras gauche jusque dans le torse.

Aquarelle, le vrai poison des jeunes filles en fleur aux étamines artistiques boursouflées, que leurs mères feraient mieux de surveiller. Aquarelle ou l’art mis à la portée des coquines et des myopes. Aquarelle, venin commercial le plus vendu au monde sous la douteuse appellation non contrôlée d’art, voire, pire encore, d’art féminin. Aquarelle, ici, dans mon propre atelier, dédié à la mine de graphite. Ce ne peut être que l’œuvre d’un fou, d’une détraquée, plutôt, à moins qu’il ne s’agisse d’une farce de l’un de ces journalistes à qui je refuse systématiquement ces entrevues. Je n’arrive même pas à imaginer mon pire ennemi, par exemple le graveur uruguayen Peréz, disposé à me jouer un tour pareil. L’air me manque et, en proie à la panique, je me précipite dans la rue en pyjama.

À peine ai-je le temps de surprendre ma propre bizarrerie, à l’aune du dédain stupéfait de mes voisins, que je dois me cacher à l’ombre d’un arbre. Mon cœur bat comme un tambour alors que je me dissimule de mon mieux. Car la galeriste se trouve sur le trottoir d’en face, dans l’attente de Dieu sait quoi, probablement que je sorte dans la rue en pyjama. Que fait-elle ici, loin de sa galerie ? Un air de triomphe, que je ne lui avais jamais vu auparavant, lui griffe les traits.

Je l’observe à la dérobée et l’idée me vient alors, que je rejette aussitôt. Je me concentre alors sur ses jambes : elle arbore quelques kilos de trop, mal placés en haut des cuisses. Une petite voix se fait alors entendre, au départ pointue et hésitante, puis véritablement insistante et à la fin sifflante, vipérine : « Tu ne vois pas que c’est Celle-Debout ? » À ce moment précis, comme pour souligner l’évidence, la galeriste me dévisage, par-dessus son épaule gauche. Mon rythme cardiaque s’affole, je ne reconnais que trop cette posture et il ne subsiste aucun doute.

Je suis seul à seul face à mon cahier et il est temps de me rendre compte par moi-même. Comme je le craignais, la première esquisse, celle que je n’avais pas dessinée, simplement et tout bonnement a disparu de ma feuille. Le papier n’a pas été gommé et on ne perçoit même pas la trace d’un crayon. Que s’est-il passé ?

Dans un énorme acte de rébellion à l’encontre de ses propres limitations, Celle-Debout avait traversé le papier, tout en mutant de larve de graphite à papillon d’aquarelle. À présent elle se pavane, arrogante, colorée et humide, au milieu de la nouvelle page, blanche comme une nouvelle étape. Cependant, le décor a pris forme. Elle-même –qui d’autre ? – a esquissé une porte ouverte, au seuil duquel elle se tient. Entre-t-elle ? Sort-elle ? Elle me dévisage, par-dessus son épaule gauche… Je crois qu’elle m’invite… Je dois la suivre… jusqu’au fond de moi-même…

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