Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

À la découverte du vrai Shakespeare

I am not what I am

 

Shakespeare

Comédies II et III

Denis Podalydès

Album Shakespeare

Pléiade. Gallimard

 

Daniel Bougnoux

Shakespeare. Le choix du spectre.

Les impressions nouvelles.

 

Paraissent ces jours-ci  les volumes II et III des Comédies de Shakespeare dans l’édition Pléiade, sous la direction de Jean-Michel Desprats et Gisèle Venet. Ainsi s’achève l’édition bilingue des Œuvres du Barde de Stratford-sur-Avon. Dans sa substantielle préface du volume II, Gisèle Venet annonce ce qui fait le principe d’unité des comédies rassemblées : «  le sentiment amoureux  (…) qui mobilise  les intrigues de ses comédies, des plus cocasses aux plus romantiques, dans toutes les tonalités du comique, même le plus sinistre… ».  Sans doute, sont-ce ces tonalités diverses qui rendent poreuses les frontières entre comédies et tragédies. Troïlus et Cressida, la Tempête, plus comédies que tragédies ? Oui, si l’on prend ce critère que Gisèle Venet a repéré dans une citation de Thomas Heywood qui écrivait en 1612 : « Commencées dans l’agitation, les comédies se terminent dans le calme, contrairement aux tragédies qui, commencées dans le calme, finissent dans la tempête ».

Un grand comédien

À ces deux volumes, s’ajoute, à l’occasion de la Quinzaine de la Pléiade 2016,  un Album  Shakespeare. Album bien singulier : comment envisager  sur plus de deux cents pages le récit de la vie d’un homme, vie sur laquelle on a si peu de renseignements ? L’éditeur à eu l’opportune idée de demander à un des grands comédiens de notre temps, Denis Podalydès, d’être l’auteur dudit album. Et  c’est, paradoxalement, un portrait de Shakespeare, le plus incarné, le plus vivant qu’on pouvait espérer, qui nous est ainsi présenté. Vu et restitué par et à travers ses traducteurs, ses metteurs-en scène, ses acteurs, de son temps jusqu’à nos jours, de ses cinéastes, aussi, et des écrivains qui ont écrit sur son théâtre. Et  Denis Podalydès fut justement un de ses grands interprètes. Qui, mieux que lui, de l’intérieur du drame vécu par les grandes figures shakespeariennes qu’il a incarnées sur scène, pouvait répondre à la question qu’il posait d’emblée : « De qui Shakespeare est-il le nom ? »

Un rebondissement dans l’enquête

Question qu’on pourrait détourner en la posant comme si l’on était dans un roman policier : Qui se cache derrière le nom de Shakespeare ? On ne cessa de se la poser au cours des siècles, et voici qu’elle surgit à nouveau.

Autant l’avouer, je suis accro à Faites entrer l’accusé, émission du dimanche soir sur Antenne 2. J’ai plaisir à suivre le minutieux travail d’enquête destiné à découvrir le coupable d’un crime. Ce peut un banal assassin de vieilles dames ou un violeur récidiviste, mais cette fois, «L’affaire Shakespeare » est d’une autre nature. Pas de tueries, certes, mais une histoire sacrément embrouillée d’usurpation d’identités et de substitution de cadavres. Un vieux serpent de mer, cette affaire, direz-vous. Oui, elle me semble néanmoins avoir pris un coup de jeune à l’occasion de son nouveau rebondissement.

L’affaire a commencé dès l’époque où un acteur du nom de Shakespeare, jeune palefrenier, marchand de grain, spéculateur et usurier à ses heures, jouait dans les premières représentations d’une pièce intitulée Hamlet. Ce comédien de seconde zone pouvait-il être l’auteur des pièces signées de son nom ? Doute,  immédiat. N’était-ce pas plutôt Christopher Marlowe ? Ou Francis Bacon ? Ou quelques autres encore ? Les limiers qui se succédèrent dans cette enquête n’étaient pas, loin de là, des zozos : Mark Twain, Emerson, Dickens, Henry James, Freud, Borgès, Chaplin… Il y eut parmi eux, c’est vrai, des allumés. D’où la recension de quelque cinquante prétendants au trône de l’Illustre stratfordien. Disons-le tout net, ce n’est pas le cas des deux détectives qui viennent de prendre la relève. Je n’aurais probablement pas prêté attention à leur enquête,  si je n’avais connu l’un d’eux, d’abord pour l’avoir lu, puis rencontré. Je veux parler de Daniel Bougnoux, universitaire et philosophe respecté, responsable notamment des Œuvres romanesque Complètes d’Aragon dans l’édition de la Pléiade et collaborateur des Cahiers de médiologie. Son essai, Shakespeare. Le choix du spectre, lui a été inspiré par une hypothèse récente formulée par un universitaire italien, Lamberto Tassinari, auteur d’un livre intitulé John Florio, The Man Who Was Shakespeare. Hypothèse de Tassinari, nourrie, approfondie par Bougnoux qui a mobilisé sa vaste culture littéraire, sa connaissance très pointue des pièces de Shakespeare relues dans leur langue originelle, pour en montrer la pertinence : Shakespeare, nom d’un acteur connu de la troupe, serait un prête-nom cachant un patronyme, italien, John Florio, désigné comme le probable auteur des pièces.

Et John Florio vint.

Qui est ce John Florio ? Un homme de cour, grand lexicographe, né à Londres en 1553, d’un père juif italien, dont la vie mouvementée (famille juive menacée par l’antisémitisme et, en tant qu’italienne, en butte aux Puritains anglais, conversion au catholicisme, puis au protestantisme, fuites et exils…), relatée par Tassinari et reprise par Bougnoux, mérite à elle seule la lecture de leurs livres. Ce Florio, connaisseur de plusieurs langues  — toscan, allemand, français, anglais, espagnol, latin, grec, hébreux … —  fut un grand lecteur de l’Écriture sainte, de Giordano Bruno, de Montaigne, et l’on sait ce que les pièces de Shakespeare doivent à ces auteurs. Je n’ai pas ici la place pour reprendre dans le détail les arguments et les démonstrations serrées qui conduisent les deux enquêteurs à étayer solidement leur hypothèse. Le très peu que l’on connaît de la biographie du Shakespeare officiel (pas de voyages à l’étranger, aucune trace écrite de ses pièces, et à sa mort, dans le testament qu’on lui prête, étrangement, aucun livre, aucun manuscrit de valeur à transmettre), et le beaucoup que l’on connaît de l’érudit italien, leur font supposer que celui-ci pourrait être le « vrai » Shakespeare. Il va sans dire que c’est à partir d’une relecture critique des grandes tragédies et comédies de Shakespeare (tant de coïncidences textuelles dans les écrits de William S. et dans ceux de John F. ! car celui-ci a également beaucoup écrit),  que Daniel Bougnoux conforte ses convictions, précautionneusement présentées comme telles, et avec cette réserve qu’aucune preuve décisive ne peut être apportée à l’appui de la thèse de Tassinari. Dommage, car pour ce qui me concerne et pour en revenir à mes émissions de télévision, je préfère suivre Faites entrer l’accusé que sa concurrente, Affaire non élucidée. Cependant, ne désespérons pas, un jour, peut-être… En attendant relisons Shakespeare, notamment les chefs-d’œuvre que l’on trouve dans les volumes II et III de ses Comédies, Troïlus et Cressida, Mesure pour mesure, la Nuit des Rois, la Tempête

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