Auteur: Luc Rosenzweig

Luc Rosenzweig est ancien journaliste à Libération (1980-1985) puis au « Monde » (1985-2001). Luc Rosenzweig est spécialiste de politique internationale, et a notamment été correspondant du « Monde » en Allemagne au moment de la chute du mur de Berlin, et à l’OTAN pendant les guerres de Yougoslavie. Il est l'auteur d'une biographie d’Ariel Sharon, parue aux éditions Perrin à l’automne 2006, et de la "Lettre à mes amis propalestiniens", La Martinière, 2005.

POUR EN FINIR AVEC LA CRISE, entretien avec Jean-Claude Juncker, Premier ministre du Grand-Duché de Luxembourg depuis 1995

Réalisé par
LUC ROSENZWEIG et Stéphane MONCLAIRE

Yacine Le Forestier et Luc Rosenzweig – Monsieur Juncker, vous achèverez en juin 2012 votre mandat de président de l’Eurogroupe, une instance que vous présidez sans discontinuer depuis 2005. Avez-vous le sentiment que la crise est désormais derrière nous ?

Jean-Claude Juncker – Malheureusement, non. En matière de régulation financière, il reste bien des choses à faire au niveau à la fois international et européen. Quant à la Grèce, elle continuera certainement à nous occuper au-delà de l’été.

Y. L. F. et L. R. – Ne pensez-vous pas, néanmoins, que la tempête s’éloigne ?

J.-C. J. – Vous avez raison : de très nombreuses mesures ont été prises ces deux dernières années, avec une célérité remarquable par rapport aux lenteurs européennes habituelles. On nous reproche parfois d’avoir réagi tardivement, mais, lorsqu’on fait le bilan des vingt-quatre derniers mois, je ne suis pas insatisfait du contenu et du rythme de nos décisions. La mise en place du Fonds européen de stabilité financière, celle du Mécanisme permanent de stabilité (1), la révision du traité de l’Union européenne (2), l’accord sur un traité intergouvernemental de stabilité budgétaire (3), l’adoption de deux programmes pour la Grèce, d’un programme pour le Portugal et d’un autre pour l’Irlande (4) : avouez que le résultat est impressionnant ! J’ajoute que toutes ces mesures auraient été impensables il y a deux ans.

Y. L. F. et L. R. – La Grèce a été sauvée in extremis du défaut de paiement. Mais le pays est-il réellement en mesure de remplir les objectifs qui lui ont été fixés ?

J.-C. J. – Ce sera évidemment très difficile. On demande au gouvernement grec de faire quasiment l’impossible en matière de consolidation des finances publiques. Et, parallèlement, on lui impose d’engager des réformes structurelles dont les conséquences sont très pénibles à vivre pour les personnes concernées. Je note que, depuis quelques mois, on constate l’émergence d’une nouvelle vertu en Grèce puisque les deux grands partis politiques – le PASOK, le parti socialiste, et les conservateurs de la Nouvelle Démocratie – se sont approprié le processus de réformes.

Y. L. F. et L. R. – Le défaut de paiement « désordonné » de la Grèce et sa sortie de l’euro sont présentés comme un scénario catastrophe. Mais l’exemple de l’Argentine ne devrait-il pas faire réfléchir ? Face à une situation comparable, dans les années 2000, Buenos Aires n’a pas hésité à supprimer la parité entre le peso et le dollar, à dévaluer de 70 % et à décréter le non-remboursement d’une grande partie de sa dette. Aujourd’hui, le pays s’est redressé. Pourquoi ce qui a été bon pour l’Argentine ne le serait-il pas pour la Grèce ?

J.-C. J. – Parce que la Grèce est membre d’une Union monétaire, ce qui n’était pas le cas de l’Argentine ! Il n’y a pas d’expérience historique qui pourrait guider nos pas en la matière. Nous sommes la première véritable Union monétaire qui ait jamais existé, et nous ne savons pas quelles seraient les conséquences de la sortie volontaire d’un État membre. Ce serait un saut dans l’inconnu. Personnellement, je suis prêt à prendre tous les risques, mais il ne faut pas non plus nous précipiter dans une aventure dont nous ne maîtrisons pas les tenants et les aboutissants.

Y. L. F. et L. R. – À force d’imposer des cures d’austérité à la Grèce, ne risque-t-on pas de tuer le malade au lieu de le guérir ?

J.-C. J. – Ceux qui me disent que notre politique conduit la Grèce au bord de l’abîme doivent aussi me dire quelle est l’alternative ! Faut-il augmenter la dette publique ? Faut-il continuer de creuser les déficits ? La vérité, c’est qu’il n’y a pas d’autre solution que celle qui consiste à consolider les finances publiques – à condition, bien sûr, de compléter cet effort brutal demandé aux citoyens grecs par la mise en place d’une véritable stratégie de croissance. Reste à savoir quels moyens nous devons mettre en oeuvre pour atteindre cet objectif.

Y. L. F. et L. R. – On voit mal à quoi pourrait ressembler une politique économique de relance de la croissance en Grèce…

J.-C. J. – C’est vrai, et cela explique en partie mon désarroi. Il faut savoir que l’économie grecque a beaucoup perdu en termes de compétitivité et que ses infrastructures sont très éloignées de ce qu’elles sont, par exemple, en France, en Allemagne ou au Benelux. Il faut repenser l’ensemble de la situation grecque. La première réponse sera l’activation des fonds structurels et de cohésion de l’Union européenne. La Grèce, à ce jour, n’absorbe que 20 % des ressources potentiellement disponibles pour elle (5). Il est tout de même aberrant de ne pas réfléchir à une meilleure utilisation de cet argent. Il faudrait changer les méthodes de co-financement, apporter à la Grèce une assistance administrative substantielle et l’aider à redonner un État à la nation.
Je m’explique : la Grèce est une grande nation, mais c’est un État très faible. Loin de moi l’idée de vexer nos amis grecs, mais c’est une réalité : l’administration fiscale ne fonctionne pas ; il n’y a pas de cadastre – un lointain héritage de l’occupation ottomane -, pas plus que de véritable registre du commerce. Comment privatiser quoi que ce soit dans un pays dépourvu de ces instruments indispensables ? Il faudra les mettre en place, et cela prendra des années. Je me fais bien moins de soucis pour le Portugal et l’Espagne. La situation y reste difficile, mais il existe dans ces deux pays un consensus politique plus large sur la nécessité d’engager des réformes. En outre, l’État, au sens administratif du terme, y est beaucoup plus efficace. Quant à l’Irlande, qui a elle aussi été durement secouée par la crise, elle constitue un cas à part : ses citoyens ont les pieds sur terre, ils aiment leur pays, connaissent leurs devoirs et leurs obligations et les remplissent à un rythme remarquable.

Y. L. F. et L. R. – Le couple « Merkozy », tel qu’on appelle désormais le duo composé du président français Nicolas Sarkozy et de la chancelière allemande Angela Merkel, semble avoir dominé la gestion de la crise de la zone euro depuis deux ans. Avez-vous été agacé par la prééminence, au moins apparente, de ce directoire franco-allemand en Europe ?

J.-C. J. – Il est évident, d’un point de vue aussi bien politique qu’économique, que la France et l’Allemagne assument une responsabilité importante au sein de l’Union européenne. Est-ce que j’en souffre ? Non. En tant que président de l’Eurogroupe, je suis l’un de ceux qui peuvent prétendre maîtriser l’essentiel des mécanismes à l’oeuvre. Je suis donc capable de distinguer l’influence réelle de la présentation qui est faite de cette influence à l’extérieur. Vous aurez constaté comme moi que bon nombre de propositions franco-allemandes annoncées à grand fracas médiatique n’ont pas été adoptées par la zone euro. Prenez l’obligation pour le secteur privé (banques, fonds d’investissement créanciers) de participer aux plans européens d’aide à un État endetté de la zone euro (6). Sur ce point, la France et l’Allemagne n’ont pas été suivies : nous avons décidé de considérer la Grèce comme un cas unique qui ne devait pas créer de précédent. Autre exemple : la Déclaration de Deauville. Paris et Berlin avaient proposé que les mécanismes visant à sanctionner les dérapages budgétaires soient votés à la majorité qualifiée des États membres de la zone euro pour pouvoir être appliqués. Là non plus, ils n’ont pas été entendus : selon le traité budgétaire (7), les propositions de sanctions de la Commission doivent s’appliquer sauf si une majorité qualifiée des États s’y oppose – ce qui est exactement l’inverse. L’idée consistant à supprimer le droit de vote dans l’UE pour les États membres qui divergeraient sur le plan budgétaire n’a pas été retenue. De son côté, le gouvernement allemand avait suggéré que l’on se mette d’accord sur une procédure prévoyant la mise en faillite d’un État de la zone euro. Là encore, l’affaire a été classée sans suite. Tout cela pour vous dire que le couple franco-allemand donne l’impression de dominer les débats européens, mais qu’il n’en est rien. On nous décrit souvent, nous, les autres pays de la zone euro, comme des spectateurs assis sur des gradins, observant une partie menée uniquement par la France et l’Allemagne. L’Allemagne, soit dit en passant, se présente comme un pays vertueux entouré par de grands et de petits pécheurs ; or, sur les 17 membres de la zone euro, 7 ont une dette publique inférieure à la sienne ! Et sur les 27 États membres de l’Union européenne, ils sont 17 à faire mieux que Berlin sur ce plan !

Y. L. F. et L. R. – L’agence Standard & Poor’s a retiré à la France son triple A, mais l’a maintenu à l’Allemagne comme, du reste, à votre pays, le Luxembourg. Cette différence de traitement ne crée-t-elle pas un déséquilibre au sein de la relation franco-allemande, qui pourrait nuire à la recherche d’un consensus ?

J.-C. J. – Je ne perçois pas ce que vous décrivez comme un déséquilibre interne au groupe franco-allemand. Il y a quinze ans, l’économie française était plus dynamique et plus compétitive que l’économie allemande, et cette situation n’avait aucune conséquence sur l’équilibre du couple franco-allemand. Aujourd’hui, c’est le contraire. Vous savez, les gouvernements passent et les nations restent…

Y. L. F. et L. R. – En tant que doyen des sommets des dirigeants européens, vous avez connu toute une série de couples franco-allemands. Comment jugez-vous le duo Angela Merkel-Nicolas Sarkozy ?

J.-C. J. – Les premiers mois sont toujours difficiles. Les présidents français et les chanceliers allemands se jaugent, ils cherchent à se comprendre mutuellement. Au début de leurs mandats respectifs, très souvent, ils divergent en matière d’analyse et de propositions. Mais, généralement, au bout d’une année ou deux, c’est le grand amour. Un amour auquel contribuent ceux qui aiment l’un et l’autre, en faisant attention à ne rendre jaloux ni l’un ni l’autre.

Y. L. F. et L. R. – Vous comptez-vous parmi ces derniers ?

J.-C. J. – C’est vrai, j’aime les deux pays. J’aime leur littérature, leur musique, je connais la réalité politique de ces deux nations pourtant si différentes. Les États français et allemand ne se ressemblent pas. L’un est presque le contre-projet de l’autre. Mais je constate – et c’est la force de l’évidence historique qui s’impose aux deux membres du couple – qu’après une période de mésentente il se forme toujours un front uni entre les deux pays, au grand bénéfice de l’Europe.

Y. L. F. et L. R. – N’y a-t-il pas une opposition fondamentale entre la France, qui a une conception presque monarchique d’une Europe sur laquelle elle projette son modèle intergouvernemental, et l’Allemagne, qui entend imposer son modèle fédéral ?

J.-C. J. – J’observe que les décisions intergouvernementales et les constructions institutionnelles intergouvernementales gagnent du terrain. Quand on ne peut pas obtenir le résultat recherché par le biais de la méthode communautaire (8), il faut parfois recourir à d’autres solutions. Mais, sur le moyen et le long terme, cette évolution est pernicieuse, car la méthode intergouvernementale n’est pas de nature à rassembler et à renforcer l’intégration. C’est pourquoi je veux croire que tous les arrangements intergouvernementaux qui ont été trouvés durant la crise seront un jour intégrés naturellement dans le traité européen.

Y. L. F. et L. R. – On assiste depuis quelque temps, notamment en Grèce, à la montée d’un sentiment anti-allemand qui alimente les courants populistes. Ce phénomène vous inquiète-t-il ?

J.-C. J. – C’est un grand classique des périodes de crise. En tout cas, cette réaction de défiance vis-à-vis d’un pays comme l’Allemagne doit nous faire réfléchir à la fragilité de la construction européenne. Au fond, les États membres s’intéressent très peu au sort et au destin des autres. Il est facile de penser du mal de quelqu’un qu’on ne connaît pas. À vrai dire, que savons-nous du nord de la Finlande ? Et que savent les Lapons de l’« ambiente » dans le sud de l’Italie ? Rien. Si l’on veut gérer solidairement la monnaie unique, il faut en finir avec l’ignorance et le désintérêt réciproques.

Y. L. F. et L. R. – En choisissant, avec le traité de Maastricht, de doter l’Europe d’une monnaie unique avant d’avoir réalisé l’intégration culturelle et politique, n’a-t-on pas pris le problème à l’envers ?

J.-C. J. – La question s’est, en effet, posée. J’ai présidé la conférence intergouvernementale sur l’aspect monétaire de Maastricht au cours du premier semestre 1991. Le débat était alors féroce entre ceux qui estimaient qu’il fallait réaliser l’Union politique d’abord et son complément économique et monétaire ensuite, et ceux qui pensaient que si l’on mettait en place une Union monétaire (autrement dit, si l’on demandait aux États membres de renoncer à un élément sacré de leur souveraineté nationale), le reste s’imposerait de manière logique. Cela ne s’est pas produit ou, plutôt, cela s’est fait d’une manière trop timide et finalement insuffisante. Mais si nous avions essayé de construire, d’abord, une Union politique parfaite, nous n’aurions pas l’euro aujourd’hui.
J’ai été ministre des Finances pendant vingt ans. Tous les trois mois, le vendredi soir, j’étais invité à me rendre à Bruxelles pour décider de réalignements de change au sein du système monétaire européen, avec des effets désastreux sur la situation concurrentielle des uns et des autres. L’Italie dévaluait parce qu’elle n’arrivait pas à rester compétitive, les autres monnaies s’appréciaient, et le lundi matin les agriculteurs français, par exemple, constataient que leurs prix avaient augmenté de 30 % par rapport à ceux de leurs homologues italiens. C’était le chaos permanent. Imaginez ce qui serait arrivé au moment des attentats du 11 Septembre s’il n’y avait pas eu une Banque centrale européenne pour injecter sur les marchés – après concertation avec la Réserve fédérale américaine – les liquidités nécessaires. Nous aurions connu une catastrophe économique planétaire immédiate. Pensez à la guerre en Irak et aux dissensions qui traversaient l’Union européenne à l’époque. Comment auraient réagi les marchés à l’égard des différents États de la zone euro? Nous aurions assisté à l’implosion du système monétaire européen. De la même manière, si l’euro n’avait pas existé lors de la faillite de la banque Lehman Brothers en 2008, les banques centrales des pays de la zone euro auraient été incapables de prendre des décisions coordonnées. Je pourrais continuer la liste…

Y. L. F. et L. R. – Le projet européen est en panne. Dans de nombreux pays, les mouvements populistes et eurosceptiques ont le vent en poupe. La politique de défense commune reste embryonnaire. Quant à la politique étrangère commune, elle ne parvient pas à décoller…

J.-C. J. – Premièrement, je vous ferai observer que l’euro en tant que tel ne connaît pas de difficulté. Nous n’assistons pas à une crise de l’euro, mais à une crise de l’endettement public dans certains pays de la zone euro, ce qui n’est pas la même chose. Sa valeur externe n’est pas menacée. Entre 2001 et 2011, l’euro s’est apprécié de 46 % par rapport au dollar, et il est aujourd’hui la deuxième monnaie de réserve mondiale : 30 % des réserves de change mondiales sont désormais exprimées en euros, alors que les monnaies chinoise et japonaise prises ensemble ne représentent que 10 % de ces mêmes réserves. Je vous rappelle aussi que la zone euro affiche un PIB de 9 000 milliards d’euros, la Chine 4 000 milliards d’euros et le Brésil 1 500 milliards. Les Européens ont tendance à sous-estimer leur véritable importance. Il est quand même étonnant que nous nous retrouvions au coeur d’une crise mondiale alors que nos fondamentaux sont meilleurs que ceux des États-Unis ou du Royaume-Uni !

Y. L. F. et L. R. – Pourquoi le projet européen peine-t-il autant à trouver un nouvel élan ?

J.-C. J. – Parce que nous n’avons plus de « narration » européenne à offrir. Les jeunes d’aujourd’hui, ceux qui sont nés après guerre et plus encore ceux qui sont nés à partir des années 1970, considèrent à tort que la paix va de soi. Ils oublient que, à l’heure où nous parlons, cinquante guerres font rage dans le monde. C’est la situation européenne qui est exceptionnelle ! Ils oublient, aussi, qu’il y a quinze ans on tuait, on violait et on assassinait au Kosovo, à une poignée de kilomètres du centre de l’Europe. Quinze ans seulement et, déjà, ces cortèges funèbres de populations déplacées à travers les Balkans ont été effacés de nos mémoires. Il faut rester vigilant, car rien n’est jamais acquis. Les dirigeants de demain n’auront plus de grand-père pour leur expliquer les conséquences terribles de l’absence d’Europe ; ils auront besoin d’un élément intégrateur pour renforcer l’unité européenne. Sous l’effet de la mondialisation, les économies européennes, à commencer par celles de la zone euro, sont devenues étroitement interconnectées, comme l’étaient jadis les régions françaises ou allemandes. L’Europe doit être considérée comme une somme de sous-ensembles qui conservent une certaine autonomie, mais qui ne peuvent prétendre à l’exercice d’une souveraineté totale.
Dernier point que je voudrais évoquer : les perspectives démographiques. Au début du XXe siècle, les Européens constituaient 20 % de la population mondiale. Ils n’en représentent plus aujourd’hui que 11 % – une part appelée à se réduire à 7 % vers les années 2050 et à 4 % à la fin du XXIe siècle. La population mondiale aura alors atteint 10 milliards de personnes. Face à l’évidence des chiffres, le moment n’est-il pas venu de refuser toute velléité de renationalisation et de plaider la cause d’une intégration européenne plus poussée ? Pris individuellement, les États européens ne pèseront plus rien. Si l’Europe veut garder la vocation planétaire dont elle se sent investie, elle doit préparer la réalité de demain. Cette réalité, c’est que chacun de nos pays ne pourra exercer une influence au plan mondial que s’il est davantage intégré dans l’Union européenne.

Y. L. F. et L. R. – Cette vision fédéraliste rencontre apparemment peu d’écho auprès des peuples européens qui, lorsqu’on les consulte, n’hésitent pas à exprimer leur désaccord. Ce fut le cas aux Pays-Bas et en France lors des référendums sur le projet mort-né de Constitution européenne…

J.-C. J. – C’est la raison pour laquelle je dis que l’Europe doit être présentée d’une autre manière. C’est la raison pour laquelle je dis que les dirigeants européens doivent changer de comportement. Cette façon d’expliquer à nos opinions publiques que tous les bienfaits reposent sur le talent et le génie des dirigeants nationaux et que tous les échecs trouvent leur origine dans la construction européenne est une mauvaise action. Elle traduit une volonté de briller sur le plan national et de faire de l’Europe un bouc émissaire. Il faut perdre cette habitude qu’ont la plupart des dirigeants européens de sortir de la salle du Conseil européen (9) en criant victoire, en donnant l’impression que les autres ont été contraints d’accepter leur point de vue. Comme si les Conseils européens étaient des matchs de boxe, où les plus faibles devraient s’agenouiller devant les plus forts. Lorsque j’écoute les déclarations des dirigeants à l’issue de ces réunions, je me demande parfois si nous étions dans la même salle ! Que pensent les citoyens européens de tout cela ? Que certains vont à Bruxelles pour gagner et que d’autres rentrent chez eux la tête basse ? L’Europe ne peut pas fonctionner de cette manière. Si vous la décrivez tous les jours de la semaine comme la fille la plus laide du village, comment voulez-vous convaincre les électeurs de l’élire reine de beauté le dimanche ?

Y. L. F. et L. R. – Qui, selon vous, est responsable de cette désaffection ?

J.-C. J. – Les principaux responsables sont les dirigeants eux-mêmes ! Je voyage beaucoup sur notre continent et, partout, je constate une forte volonté des peuples de rester ensemble. Mais nous n’avons pas su leur expliquer ce qui se serait passé si certaines grandes décisions n’avaient pas été prises : l’euro, l’élargissement, la suppression des frontières, etc. Parfois, dans mes moments de doute et d’abattement, je me prends à penser qu’il faudrait réintroduire les frontières pendant six mois pour que les gens se rendent compte de cette réalité. À force de dénigrer l’Europe du matin au soir, de stigmatiser la bureaucratie de Bruxelles – qui n’est pas plus pléthorique que celle de la ville de Cologne ! – et d’accuser la Commission de n’être qu’un ramassis de gens non élus, de putschistes qui auraient fait main basse sur la démocratie européenne, on finit par mettre en péril cette fragile construction qu’est l’Union européenne. Le jour de la victoire du « non » lors du référendum néerlandais sur le projet de Constitution en 2005, j’ai appelé le premier ministre Jan Peter Balkenende pour le féliciter. Pourquoi ? Parce qu’il avait offert à la gourmandise des électeurs néerlandais tous les arguments qui, très logiquement, devaient les conduire à dire « non ». Le gouvernement néerlandais n’avait cessé de répéter que l’Union européenne était dominée par les grands États membres, que les petits n’avaient qu’à rendre les armes, que les Pays-Bas versaient au budget européen une contribution très excessive… Avec un tel discours, comment voulez-vous que les électeurs s’y reconnaissent ?

Y. L. F. et L. R. – Que ferez-vous après la fin de votre mandat de président de l’Eurogroupe qui arrive à échéance en juillet ? Avez-vous des projets ?

J.-C. J. – Je serai un premier ministre parmi d’autres. Je n’ai plus d’ambitions européennes. J’aurais pu facilement devenir président de la Commission en 2004. À l’époque, tout le monde me pressait d’accepter le poste. C’était avant que Guy Verhofstadt puis José Manuel Barroso n’entrent dans la course. Mais je ne voulais pas trahir l’engagement que j’avais pris de rester premier ministre du Luxembourg. J’aurais pu imaginer, ensuite, de devenir le premier président du Conseil européen (10).

Y. L. F. et L. R. – Le couple « Merkozy » ne s’y est-il pas opposé ?

J.-C. J. – Pour être tout à fait exact, l’opposition venait plus de la deuxième partie de ce mot-valise que de la première ! J’avais dit à ceux qui m’avaient demandé comment je concevais, le cas échéant, cette nouvelle fonction que, à mes yeux, le président du Conseil européen et celui de la Commission devaient travailler main dans la main, que l’un ne devait pas devenir l’adversaire de l’autre. Finalement, cela ne s’est pas fait, mais je n’en garde aucune espèce d’amertume.

Y. L. F. et L. R. – Qui voyez-vous pour vous succéder à la tête de l’Eurogroupe ?

J.-C. J. – Il faudra d’abord se mettre d’accord sur la question de savoir si, oui ou non, il faut faire du président de l’Eurogroupe un poste à temps plein. La décision sera prise sous peu. Mon expérience m’a montré qu’il était impossible de cumuler cette fonction avec une autre. Vous ne pouvez pas être à la fois premier ministre, même d’un État minuscule, et président de l’Eurogroupe. C’est inconciliable. Outre les réunions de l’Eurogroupe elles-mêmes, il y a un travail préparatoire considérable à effectuer. C’est trop pour un seul homme.

Y. L. F. et L. R. – François Hollande ferait-il un bon président ? Que pensez-vous de sa volonté affichée de renégocier le traité européen de discipline budgétaire, qui a été signé en mars, pour y inclure un volet croissance ?

J.-C. J. – Il faudra évaluer le moment venu le contenu de la requête qui pourrait être celle de François Hollande. J’exerçais la pré-présidence puis la présidence de l’Union européenne lorsque Lionel Jospin est arrivé à Matignon en 1997. Il avait exigé de renégocier le Pacte de stabilité et le traité d’Amsterdam et, en fin de compte, nous n’avons pas renégocié. Nous nous sommes contentés d’organiser un sommet sur l’emploi en novembre 1997. On peut toujours trouver des solutions hors traité. S’imaginer que tout va changer simplement parce qu’un nouveau venu arrive et dit qu’il veut tout changer, c’est une illusion !

Y. L. F. et L. R. – Le premier ministre hongrois, Viktor Orban, fait actuellement l’objet de vives critiques de la part de la Commission et du Parlement européen en raison de mesures législatives et constitutionnelles jugées par certains contraires aux valeurs fondamentales de l’UE. Le Parti populaire européen, dont vous êtes membre, se montre plutôt indulgent. Qu’en pensez-vous ?

J.-C. J. – Le PPE, qui ne devrait pas se considérer uniquement comme l’organisation des non-socialistes en Europe, aurait intérêt à se pencher de plus près sur la situation hongroise qui, à bien des égards, ne me semble pas normale…

(Article paru dans Politique internationale, no 135, 2012)

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