Auteur: Luc Rosenzweig

Luc Rosenzweig est ancien journaliste à Libération (1980-1985) puis au « Monde » (1985-2001). Luc Rosenzweig est spécialiste de politique internationale, et a notamment été correspondant du « Monde » en Allemagne au moment de la chute du mur de Berlin, et à l’OTAN pendant les guerres de Yougoslavie. Il est l'auteur d'une biographie d’Ariel Sharon, parue aux éditions Perrin à l’automne 2006, et de la "Lettre à mes amis propalestiniens", La Martinière, 2005.

L’euro, drogue dure du Portugal

Les Lisboètes accros à la dette

Lorsque l’on débarque à Porto, deuxième ville du Portugal, c’est dans un aéroport flambant neuf, et visiblement surdimensionné au regard d’un trafic touristique plutôt maigre, même au cœur du mois d’août. Le métro qui conduit au cœur de la ville est rutilant, pourvu d’un système de billetterie ultra moderne. A côté, Roissy ressemble à un terminal du tiers-monde, et la RATP semble restée scotchée au usages du XXème siècle. Les autoroutes disposent, elles, d’un système de péage automatique : un portique flashe les voitures, et l’utilisateur reçoit ses factures à domicile, le touriste pouvant, lui, régler sa dette autoroutière chez n’importe quel commerçant disposant d’un terminal de paiement, et il y en a beaucoup.

Pourtant, dès que l’on quitte ces lieux qui doivent leur existence à l’injection massive de fonds structurels de l’Union européenne pour les régions déshéritées, on s’aperçoit vite que ces infrastructures luxueuses ne reflètent en rien la réalité économique du pays. Porto, en dehors de ses prestigieuses caves des maisons Sandeman, Cruz ou Ferreira est une ville lépreuse, avec ses quartiers historiques laissés à l’abandon et aux dealers. La campagne alentour n’est pas plus attirante, si l’on excepte quelques « quintas », fermes traditionnelles transformées en maisons d’hôtes.

Lisbonne peut encore faire illusion : l’exposition universelle de 1998 a transformé une capitale vieillotte en métropole post moderne. La plupart de visiteurs étrangers, d’affaires ou de tourisme, limitent leur séjour lusitanien à Lisbonne où aux plages ensoleillées de l’Algarve, et reviennent avec l’impression que le Portugal s’en tire plutôt bien dans ce monde de brutes. Comme la population locale est plutôt accueillante, passablement francophone, et ne cherche pas à arnaquer systématiquement l’étranger de passage, ce pays jouit d’une bonne réputation chez les Français. Ceux-ci sont à peu près les seuls à se rendre dans le nord du pays, les provinces de Minho ou de Tras-os-Montes, pour rendre visite à l’ancienne femme de ménage ou nounou de leurs enfants, rentrée au pays avec son mari maçon après des décennies de bons et loyaux services aux familles et à l’économie françaises.

Leurs demeures se repèrent vite dans les villages au milieu des maïs : elles affichent souvent des couleurs flashy et sont pourvues de signes extérieurs d’opulence, tourelles tarabiscotées, portails d’entrée ouvragés, arbres exotiques et statues néo-antiques dans le jardin.

Mais on peut faire des dizaines de kilomètres à travers ces régions sans rencontrer la moindre usine autre que celles transformant le maïs en nourriture pour le bétail. Celle-ci est destinée à des vaches de race Prime Holstein qui ne voient jamais la couleur d’un pré, et remplisse avec ardeur les quotas de lait accordés aux éleveurs par la déesse PAC, nouvelle Cérès dont la résidence n’est pas sur le mont Olympe, mais dans la morne plaine bruxelloise.

L’abandon de la polyculture vivrière traditionnelle de ces régions bien arrosées pour la monoculture du maïs a eu pour conséquence un déséquilibre accru de la balance commerciale du Portugal, aujourd’hui importateur net de denrées alimentaires.
Avant d’entrer dans l’Union européenne et d’adhérer à la zone euro, le Portugal, à peine sorti de la nuit salazarienne, bénéficiait de la compétitivité de son économie, due à des salaires inférieurs à ceux des pays du nord de l’Europe. L’industrie du cuir, notamment, lui permettait de satisfaire les besoins en chaussures de basse et moyenne gamme de notre continent. On délocalisait au Portugal des usines automobiles (Peugeot-Citroën) pour se rapprocher du marché ibérique qui rattrapait son retard d’équipement des ménages dans ce domaine.

Et puis, en 2002, l’euro a chassé l’escudo, et c’est ainsi qu’un pays de travailleurs zélés, économes de leurs deniers, se méfiant du crédit comme de la peste s’est peu à peu mué en un repaire de flambeurs invétérés, L’Etat n’étant pas le dernier à faire chauffer la carte bleue.
L’euro, pour le Portugal, c’était l’argent pas cher et le crédit à gogo. Alors que la production stagnait (bien avant la crise financière de 2008), la dépense publique s’envolait. La faible compétitivité de l’économie, plombée par l’euro fort, décourageait les investissements étrangers et détruisait inexorablement le tissu industriel portugais. De pays d’émigration, le Portugal est devenu un pays d’immigration, notamment de travailleurs venus d’Ukraine qui fournissent une main d’œuvre bon marché dans l’économie informelle.

Les Portugais, eux, restent au pays, même si les salaires restent bas en comparaison de ceux pratiqués en France ou au Luxembourg, leur destination préférée. Ils font comme l’Etat, ils s’endettent et construisent leur maison ou leur appartement sans avoir à subir les désagréments de l’exil.
L’euro était devenu une drogue dure qui avait pour conséquence de vous éloigner des dures réalités de l’économie réelle en vous emmenant dans les contrées imaginaires de l’argent facile.

Géographiquement périphérique, le Portugal ne bénéficie pas comme les pays d’Europe centrale de la proximité de puissances industrielles qui trouvent là des sous-traitants compétents et motivés. La Slovaquie ou l’Estonie peuvent se permettre l’euro, car leur économie est en symbiose avec l’Autriche, pour la première, la Finlande pour la seconde. D’autres, comme la République tchèque ou la Pologne se trouvent fort bien d’avoir conservé leur monnaie nationale qui leur permet d’ajuster finement son taux par rapport à l’euro pour rester compétitifs.

Les plus optimistes des Portugais se voient sortis d’affaire dans trois ans, après une sévère cure de désintoxication de l’addiction à la dépense publique et privée. C’est tout le bien qu’on leur souhaite, car ce peuple, à la différence d’un autre qui se reconnaîtra, n’a pas fait de l’arnaque généralisée un sport national.

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9 Responses to “L’euro, drogue dure du Portugal”

  1. Torsade de Pointes dit :

    « Et puis, en 2002, l’euro a chassé l’escudo, et c’est ainsi qu’un pays de travailleurs zélés, économes de leurs deniers, se méfiant du crédit comme de la peste s’est peu à peu mué en un repaire de flambeurs invétérés.»

    Voilà une affirmation que me laisse perplexe, et qui demanderait à être développée, et surtout, prouvée. Moi-même, et les gens qui m’entourent, n’avons pas pris prétexte du passage à l’euro pour nous endetter inconsidérément. L’avènement de l’euro n’a en rien changé mon attitude vis-à-vis de l’argent et du crédit. Où est donc le rapport entre introduction de l’euro et endettement des ménages? Pour quelle raison les Portugais seraient-ils différents de nous? Quant à l’endettement de l’État, ce n’est pas l’euro en lui-même qui en est cause, mais les conditions qui ont présidé à son instauration, à savoir en particulier l’obligation pour les États d’emprunter sur les marchés financiers, à des taux souvent injustifiables. Par ailleurs, puisque l’auteur du billet évoque le péage sur les autoroutes, le Portugal a-t-il, à l’instar de la France, bradé aux «investisseurs» les autoroutes, préalablement financées par le contribuable portugais ― au détriment de l’État et à la grande joie desdits investisseurs? Enfin, l’économie du Portugal, comme celle de la France dans une moindre mesure, est pénalisée par un euro surévalué. Sur ce point, l’auteur n’avance la solution qu’à demi-mot, en faisant référence, par prétérition, aux exemples de la Tchéquie et de la Pologne, qui ont eu la sagesse de garder leur monnaie nationale. Pourquoi ne pas proposer ouvertement que le Portugal doit quitter la zone euro?

    Plus généralement, le Portugal est malade de ses élites et de sa classe politique, qui ont fait de la «construction» européenne une religion d’État. Non seulement ce pays est à la périphérie de l’Union européenne, il en est totalement marginalisé, et disons-le, totalement étranger à super-État multinational. Qu’est-ce que le Portugal a en commun avec l’Estonie p.ex.? Ou avec la Bulgarie? Ou la Suède? Rien ou presque. L’immense majorité des Portugais n’ont pas la moindre notion de culture lettone, n’ont jamais lu un livre lituanien, ne connaissent pas un traître mot de slovaque, n’ont jamais vu un film finlandais, jamais entendu la moindre chansonnette hongroise, ne vont jamais sur des sites internet polonais, ni même italiens ou français. Le plus aberrant dans cette affaire, c’est que les Portugais sont censés appréhender le Brésil en tant que puissance émergente, et solliciter la protection de l’Union européenne contre cet insigne danger. En réalité, le Portugal ne peut que souhaiter la montée en force du Brésil, car il a tout à en gagner, et ce pour une raison bien simple: le Brésil est un rejeton du Portugal, et, dans le cas du Brésil, là oui! les Portugais parlent la langue des Brésiliens, fredonnent leurs chansonnettes, visitent leurs sites internet etc. Il aura fallu une propagande européiste de tous les instants pour convaincre les Portugais de cette monstrueuse ineptie selon laquelle les Autrichiens, Danois, Slovènes etc. seraient leurs compatriotes et les Brésiliens leurs ennemis.

    Independência !

  2. Torsade de Pointes dit :

    M. Luc Rosenzweig :

    « Et puis, en 2002, l’euro a chassé l’escudo, et c’est ainsi qu’un pays de travailleurs zélés, économes de leurs deniers, se méfiant du crédit comme de la peste s’est peu à peu mué en un repaire de flambeurs invétérés.»

    Voilà une affirmation que me laisse perplexe, et qui demanderait à être développée, et surtout, prouvée. Moi-même, et les gens qui m’entourent, n’avons pas pris prétexte du passage à l’euro pour nous endetter inconsidérément. L’avènement de l’euro n’a en rien changé mon attitude vis-à-vis de l’argent et du crédit. Où est donc le rapport entre introduction de l’euro et endettement des ménages? Pour quelle raison les Portugais seraient-ils différents de nous? Quant à l’endettement de l’État, ce n’est pas l’euro en lui-même qui en est cause, mais les conditions qui ont présidé à son instauration, à savoir en particulier l’obligation pour les États d’emprunter sur les marchés financiers, à des taux souvent injustifiables. Par ailleurs, puisque l’auteur du billet évoque le péage sur les autoroutes, le Portugal a-t-il, à l’instar de la France, bradé aux «investisseurs» les autoroutes, préalablement financées par le contribuable portugais ― au détriment de l’État et à la grande joie desdits investisseurs? Enfin, l’économie du Portugal, comme celle de la France dans une moindre mesure, est pénalisée par un euro surévalué. Sur ce point, l’auteur n’avance la solution qu’à demi-mot, en faisant référence, par prétérition, aux exemples de la Tchéquie et de la Pologne, qui ont eu la sagesse de garder leur monnaie nationale. Pourquoi ne pas proposer ouvertement que le Portugal doit quitter la zone euro?

    Plus généralement, le Portugal est malade de ses élites et de sa classe politique, qui ont fait de la «construction» européenne une religion d’État. Non seulement ce pays est à la périphérie de l’Union européenne, il en est totalement marginalisé, et disons-le, totalement étranger à super-État multinational. Qu’est-ce que le Portugal a en commun avec l’Estonie p.ex.? Ou avec la Bulgarie? Ou la Suède? Rien ou presque. L’immense majorité des Portugais n’ont pas la moindre notion de culture lettone, n’ont jamais lu un livre lituanien, ne connaissent pas un traître mot de slovaque, n’ont jamais vu un film finlandais, jamais entendu la moindre chansonnette hongroise, ne vont jamais sur des sites internet polonais, ni même italiens ou français. Le plus aberrant dans cette affaire, c’est que les Portugais sont censés appréhender le Brésil en tant que puissance émergente, et solliciter la protection de l’Union européenne contre cet insigne danger. En réalité, le Portugal ne peut que souhaiter la montée en force du Brésil, car il a tout à en gagner, et ce pour une raison bien simple: le Brésil est un rejeton du Portugal, et, dans le cas du Brésil, là oui! les Portugais parlent la langue des Brésiliens, fredonnent leurs chansonnettes, visitent leurs sites internet etc. Il aura fallu une propagande européiste de tous les instants pour convaincre les Portugais de cette monstrueuse ineptie selon laquelle les Autrichiens, Danois, Slovènes etc. seraient leurs compatriotes et les Brésiliens leurs ennemis.

    Independência !

  3. Castor dit :

    Les deux sont compatibles : peu de goût pour les langues étrangères et perte du français.

  4. Selim dit :

    @Castor
    Les Français de moins en moins francophones ? C’est drôle mais inexact. Les Français pèchent plutôt par leur peu d’appétit pour les langues étrangères, non ?

    Quant à la francophonie, elle regroupe tous les habitants de la planète « qui ont le français en partage » et mondesfrancophones leur est destiné. Comme lecteur ou comme auteur.

  5. selim dit :

    Une cure de désintoxication suffira-t-elle à faire repartir l’économie ? Ou le Portugal sera-t-il contraint (avec d’autres) d’abandonner l’euro ? L’histoire le dira.

  6. Castor dit :

    De moins en moins…

  7. alex dit :

    MF s’intéresse à tout. Dans ce cas particulier, la crise au Portugal a des conséquences pour les français (qui sont francophones, ne l’oublions pas).

  8. Yann Garvoz dit :

    Très intéressant, mais quel rapport avec la francophonie ?

  9. Jean-Claude Hubi dit :

    Merci de la clarté et de la loyauté de votre analyse !