Michel Herland est professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane, Martinique, Antilles françaises.

Comprendre la crise : Histoire de la globalisation financière de Cécile Bastidon-Gilles, Jacques Brasseul et Philippe Gilles

Il ne fallait pas moins de trois auteurs pour dénouer l’écheveau compliqué des événements qui ont conduit à la crise dans laquelle – à quelques exceptions remarquables près – le monde se trouve aujourd’hui plongé. La perspective historique adoptée dans cet ouvrage ne nous apprend pas seulement comment nous en sommes arrivés là. Elle illustre aussi la tendance inhérente à l’anarchie et au désordre du système capitaliste, tendance qui ne peut être combattue sans un effort de régulation délibéré et puissant. Hélas ! les hommes ont la mémoire courte. Les cataclysmes économiques les poussent à réagir, à encadrer les comportements spontanés par un ensemble de règles plus ou moins strictes. Puis, le temps passant, on oublie que le respect des règles est la condition de la prospérité. On observe que leur relâchement permet, dans un premier temps au moins, d’obtenir des gains faramineux. Cependant la logique économique reprend rapidement ses droits et une nouvelle crise ne tarde pas à arriver.

Bis repetita placent : l’introduction du livre dresse un parallèle très instructif entre la crise contemporaine et celle qui a éclaté à Wall Street un fameux « jeudi noir » d’octobre 1929, avant de se propager à toute l’économie mondiale. La parenté entre les deux crises ne se limite pas au fait qu’elles ont démarré toutes les deux aux États-Unis qui sont toujours la principale place forte du capitalisme, celle qui montre la voie au reste du monde grâce en particulier à ses innovations financières. La forte inégalité des revenus, l’obsession de la profitabilité à court terme dans les grandes firmes, l’aveuglement et l’immoralité des banquiers, le déséquilibre profond de la balance des paiements américaine, les erreurs de la politique économique enfin[i], tout cela reste vrai aujourd’hui comme hier.

L’ouvrage est divisé en trois parties. La première est rédigée par le professeur Jacques Brasseul, bien connu des lecteurs de Mondesfrancophones[ii]. Auteur chez le même éditeur d’une magistrale histoire économique en trois volumes, J. Brasseul a le don de nous replonger dans les époques qu’il a la charge de décrire. Il y  parvient en donnant des coups de projecteurs sur des événements apparemment minuscules et néanmoins exemplaires  (comme la « guerre du beurre » entre le Danemark et la Nouvelle-Zélande – p. 38) et en donnant largement la parole aux acteurs de l’histoire grâce à d’abondantes citations, toujours instructives et souvent non dépourvues d’humour, comme la ballade anglaise composée à l’époque de Bretton-Woods sur le thème « ils [les Américains] ont l’argent mais nous les idées[iii] » (p. 67), dont on connaît la variante qui a fleuri pendant les crises pétrolières (« ils [les émirs] ont le pétrole mais nous… »).

Cette première partie commence avec l’exposé de l’étalon-or (système dont la plus grande extension se situe entre 1870 et 1914 et dont il est justement dit qu’il fut en réalité un système d’étalon de change-or centré sur la livre sterling) ; puis elle décrit la période de l’entre-deux guerres caractérisée par le désordre monétaire, et la réaction qui s’ensuivit pour rétablir l’ordre, qui aboutit au système de Bretton-Woods ; elle s’achève sur l’explosion de ce système monétaire international, en 1973, avec la fin de la définition des monnaies par rapport au dollar et le flottement généralisé des monnaies.  Des graphiques permettent de visualiser les évolutions et de mettre en évidence des causalités. On voit par exemple que le stock d’or officiel des Etats-Unis fut divisé par deux entre 1945 et 1970 : il est facile de comprendre alors pourquoi la convertibilité du dollar en or – pivot du système de Bretton-Woods – était devenue intenable.

Les deuxième et troisième parties ont été écrites à deux mains par Philippe Gilles et Cécile Bastidon-Gilles, respectivement professeur et maître de conférences à l’Université de Toulon et du Var, deux économistes spécialistes des finances internationales. La deuxième partie couvre les décennies 1970 et 1980. Elle est marquée d’abord par les chocs pétroliers, l’explosion des euromarchés due au recyclage des pétrodollars, puis par la crise de l’endettement des pays en développement, laquelle résulte à la fois de la hausse des taux d’intérêt réels (presque nuls dans les années 1974-1980, ils passeront à 5% dans la décennie suivante) et de l’effondrement des cours des matières premières en fin de période (baisse de 5 % par an pendant la même décennie 1980[iv]). Au-delà de ces aléas conjoncturels, la deuxième période est surtout caractérisée par l’émergence et le triomphe du paradigme néolibéral, que l’on peut résumer par la « règle des trois D » : dérèglementation, désintermédiation (le financement s’effectue par le recours direct aux marchés financiers plutôt qu’aux crédits bancaires[v]) et décloisonnement aussi bien externe (ouverture des marchés nationaux) qu’interne (déspécialisation avec l’abolition de la distinction entre banques de dépôts et banques d’affaires, entre comptes à vue et comptes à terme, etc.). La dérèglementation a permis par ailleurs le phénomène de titrisation, lequel « consiste [pour les banques] à « placer [sur les marchés] des effets à court terme renouvelables, donc à taux variables, et [qui] donne à l’emprunteur l’assurance d’un financement à long terme, avec le plus souvent, l’engagement pour la banque de reprendre elle-même le papier si elle ne trouve pas d’acquéreur »[vi].

Tout est alors en place pour que se développent les abus qui conduiront à l’effondrement du système financier international et à la crise économique à laquelle nous assistons en ce moment, dont la gravité aurait pu être extrême si les gouvernements n’étaient pas intervenus aussi rapidement et vigoureusement. L’une des causes directes de la période troublée dans laquelle nous nous trouvons,  malgré nous, plongés, réside dans la déconnexion entre la sphère financière et la sphère réelle. Cela ne signifie pas – malheureusement ! – que les phénomènes financiers seraient sans incidence sur les phénomènes réels, mais simplement que la finance (essentiellement spéculative) a pu se développer dans des proportions qui n’ont rien à voir avec l’économie réelle, à savoir la production et la consommation. A titre d’illustration, entre 1977 et 1992 les exportations mondiales annuelles ont été multipliées par 3 alors que les échanges sur les marchés des changes étaient multipliés par 40 (cf. p. 161) !

Ph. Gilles et C. Bastidon-Gilles imputent directement à la mondialisation et au néolibéralisme la responsabilité des désordres actuels. Ils évoquent « une double remise en cause, celle des compromis sociaux conçus sur des bases nationales, et celle de l’autorité économique des États, illustrée par les processus de dérèglementation et de privatisation » (p. 232). La crise des subprimes – illustration évidente des abus de la titrisation – n’est que la partie émergée d’un iceberg couvrant des évolutions profondes dont on ne peut manquer de s’inquiéter, à la suite des auteurs. Ceux-ci soulignent par exemple que « l’exigence de rentabilité élevée et régulière du capital » s’est traduite, dans le cas français par exemple, par une « stabilité remarquable du taux de marge des entreprises depuis la deuxième moitié de la décennie 1980 ». Mais celle-ci n’a été atteinte que grâce à « la compression des coûts salariaux et des investissements à long terme », le tout débouchant sur « un ralentissement durable de l’activité » (p. 348).

Seuls certains pays émergents sont parvenus à tirer leur épingle du jeu. Ce n’est évidemment pas par hasard si ces pays continuent en règle générale à encadrer strictement leurs banques (et, pourrions-nous ajouter, à persister dans un certain protectionnisme « éducateur »[vii]).

La reprise en main – que d’aucuns jugent encore insuffisante – des affaires économiques par les États suffira-t-elle à inverser durablement les tendances qui caractérisent les économies occidentales depuis la fin des « trente glorieuses » et qui ont abouti à l’impasse actuelle ? La conclusion de l’ouvrage est, là-dessus, ambigüe : elle annonce une reprise rapide tout en doutant de la capacité du système à se réformer en profondeur. On aimerait pouvoir suivre les auteurs sur le premier point mais les économies des vieux pays industriels pourront-elles vraiment retrouver leur dynamisme d’autrefois tant que les tendances profondes signalées plus haut n’auront pas été inversées ?


[i] Qu’on pense, par exemple, aujourd’hui, à la fuite en avant dans l’endettement de nombre de gouvernements, ou à la constitution d’une union monétaire européenne entre des pays notoirement hétérogènes, et dépourvue de l’autorité budgétaire et fiscale qui devrait l’accompagner.

[ii] A lire, sur mondesfrancophones, les « bonnes feuilles » de cette partie.

[iii] « It’s true they have all the money-bags / But we have all the brains ».

[iv] Indice déflaté par la variation des pris des exportations manufacturées (cf. p. 173).

[v] Alors que les banques couvraient 80% des besoins de financement des entreprises aux États -Unis, en 1970, leur part n’était plus que 20% en 1990 (cf. p. 194).

[vi] Henri Bourguinat, Finance Internationale, Paris, PUF, 1992, cité p. 165.

[vii] Dont la sous-évaluation durable du yuan est l’un des signes les plus manifestes.

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