Auteur: Ollivier Dyens

Ollivier Dyens est professeur agrégé et directeur du département d’Études françaises de l'Université Concordia à Montréal. Il a aussi créé deux revues: Feux chalins, seule revue littéraire française de Nouvelle-Écosse et Chair et Métal, revue qui analyse l'impact de la société machine contemporaine. Il est également le fondateur des sites Continent X, et La Terre Profane.

La condition inhumaine

Ollivier Dyens, La condition inhumaine. Paris : Flammarion, 2008.


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Nous disparaissons.

Les mondes qui se dessinent devant nous aujourd’hui sont si étonnants, si singuliers, si prodigieux que la structure même de ce que nous sommes se voit remise en question. Marbrées de technologies, de niveaux infinis de réels, de lectures inhumaines et magnifiques sur l’univers, ces nouvelles sphères du réel nous obligent à réfléchir sur ce que veut dire être humain. Cette réflexion est le défi le plus fondamental de notre époque ; le bouleversement du vivant, de l’intelligent et du conscient étant au cœur des questions, débats et violences qui secouent le monde contemporain. Bien avant les tourments politiques, sociologiques ou économiques, bien avant les luttes et les abrasions entre continents et civilisations, bien avant les corrosions entre religions et hypermodernité, palpite la définition de l’individu. Comment être, comment se décrire, comment se dire humain aujourd’hui face à l’infinie stratification du réel ? Face à la remise en question de l’intelligence, de la conscience et de l’unicité de l’être ? Comment se reconnaître homme ou femme, face à l’immensité bactériologique qui vit en nous, être à part entière sous notre chair ?

Ce sont ces questions que ce livre posera et auxquelles il tentera de répondre selon une perspective, un point de vue inédit : ainsi la mouvance de l’humanité, les oscillations de sa définition, les vacillations de sa présence seront analysées selon le prisme offert par le contact entre les réalités. C’est par la tension qui existe entre la réalité biologique et la réalité technologique que la question de l’humain sera abordée. Pourquoi avoir opté pour une telle approche ? Parce que si redéfinition de l’homme il y a, si reformulation profonde de notre essence il y a, alors prisme nouveau il doit aussi y avoir.

Quel est ce prisme ?

Les êtres vivants existent, originellement, dans ce que le biologiste François Jacob nomme la réalité biologique. Mais depuis la découverte de l’outil par l’homme et surtout depuis un peu plus d’un siècle, l’humain vit aussi dans la réalité technologique. Cette réalité remet profondément en question les universaux qui sont à la base de notre compréhension du réel, du conscient et de l’intelligent. Par cette remise en question, émergent d’innombrables interrogations sur le vivant.

Comment, par exemple, peut-on définir l’humain comme un être autonome et circonscrit alors que des millions d’entités microscopiques vivent en lui ? Alors que la cellule, unité première de l’individualité, est le résultat de la symbiose de deux bactéries ? Alors que les démarcations entre espèces sont des frontières souvent floues et artificielles ? Alors qu’intelligence et conscience émergent, fleurissent et se déploient au-delà de l’individu ? Face à ces innombrables interrogations, les dernières années ont offert de nombreuses études parfois artistiques (1), souvent scientifiques ou philosophiques, sur la transformation de l’humanité. Malheureusement, les propositions mises de l’avant sont souvent contradictoires, non pas dans leur observation des phénomènes (il y a, cela est indéniable, transformation qui opère), mais bien dans leur lecture des causes et conséquences de ces transformations. Certains y voient l’incarnation d’un néo-libéralisme, d’autres l’apparition d’une utopie ; certains craignent l’impact de ces transformations sur l’humanité, d’autres le célèbrent ; certains y découvrent la fin tragique de l’espèce, d’autres la venue d’un meilleur humain.

Dans le premier groupe, nous retrouvons des penseurs, philosophes, journalistes et activistes (2). Ces chercheurs et penseurs conçoivent la transformation de l’humanité par les technologies comme un phénomène d’une rare gravité qui menace non seulement l’humain mais l’écosystème en général. Selon Bill Joy, par exemple, informaticien de renom qui a participé, entre autres, à la création d’Unix et du langage de programmation Java, notre utilisation effrénée des technologies, dont le contrôle, nous dit-il, nous échappera bientôt, nous plongera dans une transformation dramatique (et tragique) du tissu planétaire. Pour Katherine Hayles, cette transformation est déjà bien entamée ainsi que nous démontre notre utilisation de certains termes et de certaines notions. Ignacio Ramonet voit dans cette transformation l’alliance dangereuse et impitoyable entre technologie et mondialisation. C’est aussi, en quelque sorte, le cas pour Hervé Fischer pour qui notre relation à la technologie est l’expression de l’ancien mythe de Prométhée dont nous aurions oublié la conclusion tragique. Joel Garreau, quant à lui, journaliste au Washington Post, nous rappelle que la transformation actuelle de l’humain est porteuse de trois scénarios potentiels : Le scénario de la catastrophe, celui de l’utopie et celui du prévaloir, là où l’humain et la technologie vivent dans un équilibre précaire mais créatif.

Dans le deuxième camp, nous retrouvons surtout des scientifiques dont les représentants les plus connus sont Raymond Kurzweil, Gregory Stock, Marvin Minsky, Jaron Lanier et Hans Moravec (mais aussi quelques penseurs dont Howard Bloom, Steven Johnson, Howard Rheingold et Kevin Kelly). Pour ces derniers, la transformation profonde de l’humanité et son enchevêtrement à l’artificiel ne sont ni des phénomènes nouveaux, ou exclusifs, à l’humain ni des événements tragiques. Bloom, Johnson et Kelly, par exemple, montrent que la perception que nous avons de l’individu et de son intelligence tient difficilement la route dans le royaume animal. Abeilles, fourmis, bactéries, les exemples d’intelligence collective, d’émergence et de glissements entre individus et collectivités y sont fréquents. Pour Jaron Lanier, inventeur de la réalité virtuelle, la relation humain/technologie/nature fait preuve, depuis toujours, d’une grande force d’adaptation. Kevin Kelly, quant à lui, nous rappelle que l’idée de co-évolution est fréquente dans la nature et sa présence dans la relation entre l’humain et l’artificiel est probablement porteuse de changements positifs. Pour Raymond Kurzweil, Hans Moravec, Marvin Minsky et Gregory Stock, ce changement positif ne fait non seulement aucun doute mais est aussi inévitable.

Alors que proposer ? Où se situer face à ces changements ? Comment aborder cette question de la transformation de l’humanité sans tomber dans le piège de la polarisation, politique ou autre ? Comment examiner l’enchevêtrement de l’humain et de la technologie sans se précipiter dans le fantasme de l’utopie ou de l’apocalypse ?

En modifiant l’angle d’analyse. C’est ce que fera ce livre en abordant la relation humain/technologie non pas à partir d’un programme politique mais bien à partir de la relation et des différences entre réalités biologique et technologique. Ce livre posera la question du malaise que l’humain ressent face à l’incompatibilité des réalités biologique et technologique dans lesquelles il existe simultanément. Pourquoi l’humain est-il si inquiet, aujourd’hui, face aux technologies, se demandera ce livre ? Pourquoi l’homme a-t-il l’impression que les technologies le menacent ontologiquement, métaphysiquement ? Pourquoi tant d’inquiétudes alors que la relation entre le vivant et les technologies précède l’apparition de l’homo sapiens (3) et que l’émergence de la civilisation humaine en est dépendante ? Pourquoi ? Parce que les technologies contemporaines, proposera ce livre, remettent en question non seulement la perception que nous avons du monde, mais bien aussi les universaux qui nous ont aidés, à travers les millénaires, à rendre ce monde cohérent et à rationaliser notre présence en celui-ci. Ce n’est pas l’omniprésence des technologies qui nous angoisse, mais bien les lectures du monde qu’elles nous forcent à accepter (là où le cosmos n’est peut-être qu’une série de cordelettes qui vibrent, là où temps et espace se déforment par le poids des étoiles, là où disparaît toute notion de début, de fin, de limite, là où existent des horizons par delà lesquels les lois physiques s’effondrent). Ce n’est pas l’omniprésence des technologies qui nous alarme, mais ces lectures du monde qui remettent aussi, et surtout, en question la forme, la structure, l’essence même du vivant et de l’humain (comment peut-on parler d’hommes et de femmes alors que la technologie nous dépeint l’individu comme une forme éphémère de strates instables, mouvantes et contaminées ?). La réalité technologique nous fait découvrir un univers non pas insensé, mais dont le sens ne correspond pas à notre perception biologique. La réalité technologique nous montre que l’univers est parfaitement étranger à la perception que nous en avons, que l’information que nous saisissons du monde qui nous entoure par l’entremise de notre biologie est au mieux partielle, au pire un simulacre. De cette incompatibilité naît un malaise, une angoisse profonde : ce que nous ressentons, voyons, touchons, aimons n’est, semble-t-il, qu’une construction. C’est ce malaise que je nomme la condition inhumaine.

Ce livre n’est ni un réquisitoire ni un manifeste ni un pamphlet. Il se veut une lecture et une analyse de la condition inhumaine. Il ne cherchera pas à condamner ou à encenser la technologie, mais bien à utiliser la multiplication des niveaux de réalités qu’elle nous offre pour examiner le vertige contemporain. Parfois le regard posé sera heureux, parfois inquiet. Pourquoi ? Parce que ce livre se laissera guider par l’analyse de ce phénomène qu’est la condition inhumaine. Et si, parfois, cette condition inhumaine suggère d’effrayantes conclusions (l’humain est un mécanisme, l’art est un algorithme, la croissance exponentielle des technologies nous pousse vers une singularité), elle propose aussi une façon nouvelle de comprendre le monde, libérée des tensions et polarisations biologiques, culturelles et politiques bien souvent abêtissantes. La condition inhumaine nous oblige à repenser la condition humaine. Si la conception de l’homme et de la femme que nous utilisons depuis des millénaires risque de s’y perdre, peut-être seront aussi perdues les luttes animales et violentes que l’humanité se livre à elle-même depuis toujours. Dans la condition inhumaine s’enchevêtrent espoir et désespoir, humain et machine, intention et mécanisme. La condition inhumaine est un cocon. De cette gestation nouvelle entre le biologique et le technologique, émergera probablement un sens. C’est à la recherche de ce sens que se lance ce livre.

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Les traductions sont d’Alexandre Béland-Bernard et Valérie Cools.


(1) Pensons à Stelarc, Orlan, Dantec, Houellebecq, à l’écrivain américain William Gibson, inventeur du terme ‘cyberespace’.

(2) La liste, bien sûr, est longue. Nommons à titre d’exemple le Canadien Hervé Fischer, le Français Ignacio Ramonet et les Américains Katherine Hayles, Joel Garreau et Bill Joy.

(3) Les premiers outils apparaissent deux millions d’années avant l’homo sapiens. (Osvath, Gärdenfors, p. 58.)


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