Auteur: Fred Romano

Fred Romano est écrivain, et vit aux Baléares. Son blog : http://www.fredromano.canalblog.com/ Son cyberoman Edward_Amiga : http://www.terra.es/personal/fromano/ Deux romans, Le film pornographique le moins cher du monde (Pauvert, 2000) et Basque Tanger (Editions Scali, 2006) et un recueil de nouvelles, Contaminations (Pauvert, 2001).

TERRITOIRE INTERDIT

 

 

 

 

L’authentique princesse tibétaine de sang était devenue l’Impératrice.  Ses apparitions étaient soigneusement calculées et toujours annoncées par son fils, à l’impeccable accent oxfordien.   Dans un bruissement de soieries, elle se montrait alors, comme en s’excusant, dissimulant le bas de son visage éternellement souriant derrière un éventail indien de bois de santal. Elle était si fine que ses lourdes parures de turquoise et d’argent semblaient la structurer. Mais elle était plus droite que l’ombrelle à pommeau d’argent sur laquelle elle s’appuyait négligemment.  Ses yeux, bleus comme un torrent de haute montagne, se posaient comme en aveugle, un regard perçant et pourtant toujours hors de portée, sur chacun des clients rassemblés à sa table.

 

A chaque arrivée de nouveaux, le dîner solennel était aussi le moment de l’interrogatoire, lequel commençait toujours par une déclaration de principes : de la même manière que Darjeeling n’était pas un état indien mais une oasis de haute montagne, le Wind-a-Mere n’était pas un hôtel mais une famille. Et Mme Ten Dhu Phly tenait à tout savoir de ses nouveaux membres.

 

Tout d’abord, elle faisait mine de s’assurer que le chauffage et l’eau chaude des bungalows installés à flanc de montagne fonctionnaient correctement, bien que le ballet des serviteurs chargés de bûches aient été auparavant réglé dans ses moindres détails.  De cette façon, elle mettait rapidement en évidence les râleurs et les opportunistes, au cas échéant les forçant à une rigoureuse autocritique qu’elle écoutait avec le visage penché, sans plus de réactions que les palpitations rythmées de son éventail, dévoilant au travers de la dentelle de santal son sourire équivoque.

Le protocole était toujours le même, dans la salle à manger victorienne du Wind-a-mere, entre les boiseries encirées, les tentures tibétaines, sous le grand lustre de bougies. La table était dressée avec le plus grand soin, un étalage de trésors qu’il fallait se forcer à utiliser et qui transformait –de forme très britannique- toute activité gastronomique en une visite de musée : couverts de vermeil, assiettes dorées à l’or fin et ornées d’écussons de la royauté anglaise, verres de cristal de Baccara, chauffe-plats et corbeilles à pain d’argent, soupières Art Déco de porcelaine, chandeliers d’argent et bougies anglaises. Mme Ten Du Phly refusait catégoriquement les fées modernes sur son domaine, les poteaux et leurs fils brisant l’harmonie subtile de ses monumentaux cèdres et pins d’Himalaya amoureusement sculptés, ridiculisait les topiaires d’arbre à thé, brisait sans rime ni raison l’effusion des rhododendrons, endeuillait la douceur de l’allée de roses, insultait l’ensemble et l’essence même de son parc himalayen à l’anglaise, que d’illustres visiteurs, parfois venus jusque depuis Calcutta, avaient pourtant apprécié.  Son fils m’avait expliqué qu’ainsi l’Impératrice pouvait entretenir une armée de serviteurs, sa base politique dans la population locale : jamais elle n’oubliait le temps de l’exil.

Elle présentait les nouveaux venus par leur nom, en ajoutant une brève allusion à leur vie professionnelle, ce qui était la marque indiscutable d’une invitation à préciser.  Elle commençait toujours par le premier inconnu à sa droite et finissait par quadriller la table de ses fins réseaux.

Pour capter l’attention, elle exécutait tout d’abord une danse de mains, hypnotique et inattendue. Sa menotte délicate pointait soudain hors de la manche de sa robe de soie brodée et ses ongles de mandarin s’entrecroisaient, bruissant quelque peu, tandis que se répandaient alentour  les senteurs subtiles échappées de sa manche. Le visage absolument impassible, elle nouait alors délicatement d’indicibles relations, comme arrachant des pattes de mouche, et ça déliait toutes les langues au-delà des cultures.  De la même façon que personne n’avait osé protester  quant au chauffage primitif des bungalows himalayens, tous déclinaient leur identité. Certains –surtout les femmes- allaient jusqu’à dévoiler des détails intimes de leurs existences, que l’Impératrice censurait vivement d’un battement définitif de cils, accompagné d’un claquement sec d’éventail, avant de diriger toute son attention vers son prochain interlocuteur.

Ce soir-là était arrivé un couple d’américains venus de l’Etat d’Arizona. Ils portaient des vêtements indiens et des sourires résolus plaqués sur leurs  visages. On les sentait déterminés à être sur la photo et à ainsi rentrer dans l’Histoire en tant qu’américains courageux et voyageurs.  La femme, assise à la droite de Mme Ten Dhu Phly, serrait cependant son sac à main contre son flanc.

–        Etes-vous heureuse au Wind-a-mere, Madame ?

La femme semblait embarrassée par cette entorse au protocole. Elle jeta un coup d’œil désespéré à son mari, qui haussa discrètement des épaules.

–        Oh… C’est tellement… authentique !… J’adore les antiquités.

 

A mode de châtiment, elle dut endurer l’humiliation d’un regard glacial de l’Impératrice.

–        Vous êtes ici pour raisons professionnelles, Madame… ?

–        Oh ! Non, dieu merci… Madame Parker ! Evelyne et Joe, mon mari, Parker !

–        Import-export. Nous voyageons beaucoup, nous essayons de saisir des ambiances, ou des traditions, dans des lieux d’exception…, précisa le mari

–        Mon fils vous montrera nos plantations, d’où sort le meilleur thé de Darjeeling…

–         Je travaille effectivement avec le thé, tonna l’homme à la cantonade, comme s’il était face à une diseuse d’avenir miraculeusement douée dans une foire au Texas.

 

Le clergyman anglais toussota avec fort peu de discrétion, pour signifier de forme indiscutable son désaccord avec les nouveaux hôtes. Le pasteur anglican de Darjeeling était l’hôte attitré du Wind-a-mere et jouait avec Mme Ten Dhu Phly un subtil mano a mano dans le difficile exercice de juger les nouveaux clients sur leur mine.  Le pasteur avait bien gagné ses galons de pessimiste quant à la nature humaine, ce qui permettait ainsi à l’impératrice de s’adonner à l’innocente bienséance de l’optimiste, tout en respectant les canons de la décence en société.  Par ailleurs, elle tenait à terminer chaque examen sur une note d’espoir pour le riche infortuné, faire en sorte qu’il puisse s’amender de son ignorance et enfin sortir grandi de son expérience darjeelingnienne.

–        Nos plantations de thé sont organisées de façon à apporter l’aide sociale maximum aux populations locales…. Nous offrons des crèches et des écoles tibétaines à leurs enfants…

–        Euh… Vous apprenez le tibétain à des enfants indiens ?…

Un claquement sec d’éventail résonna sous le grand lustre aux bougies. Mise en évidence face à toute question sensible, Mme Ten Dhu Phly se gardait de réagir et se contentait d’ignorer  totalement l’embarras et s’adressait simplement alors à son voisin de gauche, laissant la question gênante s’effondrer toute seule dans son suspens. J’étais à gauche de son altesse. Je me suis fendue aussitôt de mon autocritique, pour ne pas avoir à la subir.

–        Je suis écrivain, mais pas encore publiée. Je suis née à Paris mais je vis en Espagne…

–        On ne vous a pas publiée ?

–        Seulement dans des revues de littérature…

–        Oh ! Merveilleux ! Et en plus, vous connaissez les langues !

–        Au moins trois…

–        J’ai besoin d’une traduction au français et à l’espagnol de ma publicité pour le Wind-a-mere… Ce ne sont que quelques lignes, pour informer les touristes… Vous serez payée !

–        Il n’en est pas question.

 

Son fils, d’un regard affolé, me fit comprendre qu’il était impossible de refuser une offre de cette dame. Elle lui fit un signe discret, lui chuchota quelque chose à l’oreille. Il est aussitôt parti au pas de course, non sans m’avoir jeté un coup d’œil épaté. L’Impératrice adoucit ma curiosité en orientant la conversation sur l’un de mes thèmes favoris. J’admirais cette aristocrate des montagnes à la toute-préscience des inclinaisons.

–        Savez-vous bien quelle est la chance qui est la vôtre ? Vous possédez le don des langues, vous pouvez transmettre. L’un de nos plus grands maîtres, Vairotsana, étendit ainsi l’influence du bouddhisme dans les Himalayas.

–        Je connais la parole mais je retiendrais son nom.

–        … Et qu’écrivez-vous ?

–        Des romans, des nouvelles… De la littérature.  Enfin, j’essaye…

–        Plus jeune, j’ai lu Faulkner.

–        C’est l’un de mes écrivains préférés… « Sanctuary » est une merveille…

–        Ce livre m’a laissé un souvenir de… marécage… Comment a dit l’un de vos grands hommes à son sujet ?

–        « L’intrusion de la tragédie grecque au sein du roman policier » C’est de Malraux. Mais cela ne concerne que sa vision des choses. Je crois qu’il était jaloux…

–        Faulkner a reçu le prix Nobel, mais pas Malraux, n’est-ce pas ? Un instant…

 

Son fils revenait, amenant un volumineux dossier, qu’elle feuilleta en experte. Cette femme était ébahissante. Comment avait-elle pu faire pour se procurer le plus sulfureux des romans américains, au lendemain de la décolonisation britannique, dans l’enclave si puritainement britannique de Darjeeling ?

–        Tenez, chère collaboratrice, je crois que voici votre solde…

Son fils m’avança le volumineux dossier ouvert à la page signalée. Il s’agissait d’un tapis splendide, bleu turquoise orné d’un tigre bondissant, de deux mètres cinquante sur un mètre cinquante. Une pièce exceptionnelle d’une valeur inouïe, assurément faite à la main, parfaite jusque dans ses plus petites imperfections. En mon âme et conscience, je ne pouvais accepter pareil cadeau pour traduire quelques lignes dans deux langues qui m’étaient courantes.

–        Ma chère, imaginez-vous les frais que je devrais engager si je désirais, depuis Darjeeling, contracter les services d’un quelconque traducteur. Le français ici au mieux ne sert qu’aux affaires charnelles, quant à l’espagnol, je ne suis même pas sûre qu’il existe un traducteur digne de ce nom à cinq cent kilomètres à la ronde, à Calcutta et dans tout le Bengale ! Peut-être à Bombay, à trois mille cinq cent kilomètres d’ici… ou à Cochin, plus loin encore …

–        Madame, excusez-moi de ne pas être au fait de vos traditions mais je ne peux accepter un présent si splendide pour un si insignifiant travail.

–        C’est hors de question. Vous êtes déjà mon hôte. Ce tapis est extraordinaire pour méditer.

–        Madame, je suis aussi une voyageuse et ne peux accepter un présent de si grandes dimensions, dont l’acheminement risquerait de réduire mon séjour… Par ailleurs, je reconnais que l’excellence de mon séjour au Wind-a-mere représente pour moi un authentique privilège. Madame, je suis en dette avec vous…

–        Vos flatteries n’y changeront rien. Votre proposition est irrecevable. Bien… Il se fait tard… Allons dormir et nous poursuivrons demain..

Au lendemain Mme Ten Dhu Phly et son fils m’attendaient dans la salle du petit déjeuner.  Le fils me servit un copieux petit déjeuner anglais, accompagné toutefois de gâteaux au piment, une spécialité indienne.

–        Vous êtes bien ma seule hôte occidentale à consommer ces beignets !  Ça ne dérange pas votre délicat palais occidental ?

–        Je mange toujours les spécialités locales, c’est une façon délicieuse de connaître les gens : on sait ainsi ce qu’ils ont en bouche.

–        Vous êtes voyageuse, je commence à comprendre. Je suis sure de ne pas m’être trompée en vous proposant cette traduction. Quant à vos émoluments, j’ai fait un rêve cette nuit. Avez-vous entendu parler du Sikkim ?

–        Un tout-petit état indien pas très loin d’ici, n’est-ce pas ? Ce doit être magnifique, d’autant plus que c’est interdit d’y aller.

–        Effectivement, on l’appelle Territoire Interdit…

 

Elle laissa passer un temps, durant lequel mon pouls s’accéléra, sans que je n’en laisse rien paraître : je n’osais croire à ce qui se précisait. Elle semblait enchantée de se voir en Impératrice dans mon regard.

–        J’ai des… contacts au Sikkim. Je leur ai demandé un visa pour vous et ai pris la liberté de leur remettre votre passeport afin d’accélérer la procédure… Vous ne m’en voulez pas ?

J’ai mis un genou en terre et j’ai baisé sa main. Elle rayonnait.

Deux jours plus tard, une jeep Lada, rouillée et poussiéreuse, conduite par un tibétain, s’est garée sur le parking du Wind-a-mere. L’Impératrice n’a pas réagi à cette faute de goût. Je devinais qu’il s’agissait là de mon chauffeur.  Elle a glissé dans ma main un collier de perles de turquoises et de corail, comme un souhait de bon voyage. Puis elle m’a entraînée un peu à l’écart.

–        Ne dites pas que vous êtes bouddhiste. La discrétion est le bâton du pèlerin.

–        Il se passe quelque chose au Sikkim ?

–        Des choses très graves. La Chine désire une main-mise sur le bouddhisme, pas tant à cause des occidentaux  que pour la résurgence du bouddhisme chez eux. Ils ont annoncé hier que la réincarnation du Karmapa était né au Yunnan et ils ont eu le culot d’annoncer qu’ils l’introniseraient au monastère de Rumtek, au Sikkim, c’est-à-dire en plein territoire indien ! Mais il y a pire : au sein de la communauté tibétaine en exil,  toute l’affaire finira par discréditer notre propre chef, le Dalaï Lama.  En effet, en tant que chef de la tradition Guelougpa, il n’avait pas à prendre parti dans l’élection  de ce Karmapa. Certains y voient même un « geste d’ouverture » particulièrement malheureux vis-à-vis de la Chine, puisqu’il a autorisé quelque chose sur lequel il n’avait pas d’autorité. Dans ce contexte, vous comprendrez que la venue d’occidentaux bouddhistes dans les parages du monastère de Rumtek ne peut qu’envenimer la situation…

J’étais stupéfaite par l’avalanche d’informations, je me laissais emporter par le flux des chuchotis, tentant d’y surnager. Une voyageuse pouvait-elle se permettre le luxe civilisé de la peur ? Je me devais donc d’aller au-delà de ces territoires interdits, où la force intérieure du bouddhisme  me serait nécessaire.  Indispensable même et pourtant je devrais prétendre (et y conformer tous mes actes) ne pas être bouddhiste. Assurément, c’était un beau voyage auquel elle me conviait. Je partais donc sur les traces de Padmasambhava, le prince puis bandit de grand chemin qui au huitième siècle après Jésus-Christ avait répandu la parole du Bouddha au-delà des Himalayas, depuis le Sikkim.

–        Donc, si je ne suis pas bouddhiste, je serais touriste.

–        C’est déjà mieux que voyageuse… ne sortez pas trop votre appareil photo, tout de même…

–        De toute manière, vu ce que vous venez de m’annoncer, je serais la seule occidentale là-bas… Mes cheveux blonds et mes yeux bleus ne manqueront pas de me dénoncer…

–        Bon voyage, chère amie… Vous reviendrez ici avant de repartir, n’est-ce pas ?

–        N’ayez crainte, je vous raconterai.

En forte pente jusqu’à la frontière avec le Sikkim, les routes étaient indiennes, parsemées d’ornières, s’effondrant sur les bas-côtés, traversées par d’innombrables piétons accompagnés de leurs bêtes. L’asphalte craquelé était constellé de bouses de vache,  marquées des impacts de crachats, rouges de bétel. La forêt de Darjeeling, autrefois exploitée par les colonisateurs, reprenait ses droits et menaçait l’accès aux provinces de l’Est. Les pins himalayens, plantés très proches les uns des autres afin d’obtenir de belles poutres droites, se prenaient des libertés de branches et s’essayaient à des silhouettes plus biscornues.

Le poste frontière ressemblait, dans sa provocante ordonnance cubiste face à la jungle, à un monument aux morts soviétique, vaguement oriental, et il était tout aussi désert. Au bout de la vallée dont elle fermait l’accès, se dressait la pyramide splendide d’une déesse. La montagne Kanchen-Djunga étincelait dans le ciel, tel un joyau implacable dominant la haute vallée de la rivière Tista et ses affluents, qui formaient l’Etat indien du Sikkim. Chompel, le chauffeur,  descendit de voiture et s’avança dans la jungle, qui menaçait toujours les bâtiments abandonnés. Et soudain, ils le cernèrent, surgis de nulle part, certains comme jaillis du sol, tous vêtus de couleurs kaki et sable.  Il n’y avait que des sikhs, reconnaissables à leurs turbans, et des gurkas, aux yeux de braise : les bataillons d’élite de l’armée indienne. Mon chauffeur, les bras en l’air, semblait impressionné. Apparemment, il ne s’agissait pas des formalités usuelles. Peut-être les récents démêlés religieux avaient-ils eu des conséquences politiques. Finalement, les soldats autorisèrent Chompel à descendre un bras jusqu’à la poche de sa chemise pour en extraire nos passeports et visas. Un géant sikh, mon passeport dans une main et une Kalachnikof dans l’autre, vint jusqu’à la voiture constater de visu. J’étais persuadée qu’il ne parlait pas le français, langue dans laquelle ma pièce d’identité était rédigée. Son regard était froid et précis, sans m’adresser un mot, il m’a comparée à la photographie puis a rendu mon passeport au chauffeur. Ils ont ensuite entr’ouvert les barrières du territoire interdit et nous nous y sommes engagés. J’ai demandé au chauffeur quel type de visa mon passeport présentait pour ainsi faire tomber les obstacles douaniers. Il a répondu, maussade : « Une feuille volante ».

 

La route, construite lors de la colonisation, était  faite pour les chars d’assaut : chaque plaque de béton dont elle était formée mesurait la distance d’une chenille de char, ce qui forçait parfois son tracé à des virages pointus. La jungle était foisonnante, dense, des singes se précipitaient à notre passage, les yeux brillants d’excitation, les orchidées et les lianes formaient d’épaisses capes mouvantes sur les amples fromagers et autres ficus. Les senteurs étaient complexes, fusionnelles bien que parfois opposées, humides et généreuses, envoûtantes et enveloppantes. Les respirer, c’était déjà un peu se promener en forêt. J’ai demandé à Chompel  de s’arrêter, j’avais besoin et envie de me dégourdir les jambes. Le chauffeur a grommelé que, dans ce secteur de la forêt,  je ferais bien mieux de baisser la tête derrière son siège, sans ajouter plus d’explications.

La route longeait le torrent Tista au bas de la vallée. Les hautes collines qui la bordaient ne laissaient rien voir des sommets alentour. De temps à autre, surgissait au-dessus du foisonnement de la canopée la pyramide parfaite et étincellante du Kanchen Djunga. Chompel m’expliqua sur un ton monocorde que parfois les rebelles de l’Etat indien de l’Assam pratiquaient des incursions punitives jusque dans l’Etat du Sikkim. Ils se déplaçaient en silence par les forêts et attaquaient toute cible isolée. C’était pourquoi il ne fallait pas traîner en forêt. Bien que seulement armés d’arcs et de flèches, ils étaient dangereux. Chompel, en bon tibétain, manifestait  un mépris sans limites à l’encontre des tribus animistes.

 

Plus loin, dans les collines doucement boisées aux alentours de Gangtok, il me désigna une construction qui dominait une colline, face au grand panorama himalayen :

–        Rumtek Monastery : the largest for Guelyoupa tradition outside of Tibet… We are going there…

Chompel s’est garé, est descendu afin de demander des informations. Curieusement, on ne voyait pas de moines. Cependant, une fois à l’entrée du pont de bambou qui franchissait la rivière pour mener au monastère, deux sikhs de  dimensions impressionnantes lui barrèrent le passage de forme tout à fait rédhibitoire. Il ne tenta même pas de discuter, fit ce demi-tour automatique des profils bas habitués aux refus. Cependant, un peu plus loin, une fois les sikhs lui aient tourné le dos, il demanda du feu à un paysan  en haillons qui travaillait dans un champ voisin. Ils s’entretinrent quelques instants puis l’autre reprit son ratissage avec ardeur.

Lorsqu’il remonta en voiture, le chauffeur au visage fermé m’apprit que notre prochaine étape serait les bains sacrés de Reishi.  Il se montra si laconique que je ne jugeais pas bon de demander des explications. A l’évidence, il désirait s’éloigner au plus vite du monastère de Rumtek. J’eus une pensée pour Mme Ten Dhu Phly. Ainsi, je n’aurais que des refus à lui raconter à mon retour. Tout son travail afin de mener à bien ce voyage improbable et impromptu aura été en vain. Elle n’aurait pas de nouvelles de vive voix de son monastère favori. Combien de millions de roupies avait-elle pu dépenser pour envoyer une occidentale comme moi en mission spéciale dans la vallée de la Tista ? Et pendant ce temps, les Himalayas dans le lointain déployaient leur panorama à couper le souffle.

Gangtok, la capitale du Sikkim, était une bourgade endormie dont l’apparente paix la distinguait  de toute autre cité indienne. Ici, pas de boutique, ni de tchai shop, pas de restaurant ni de foule bigarrée envahissant les rues, ni même de taxi tap-tap.  Les seuls véhicules étaient des Ambassadors des années 50, des camions Tata et les jeeps russes de l’armée indienne. Partout des sikhs et des gurkas, dont on devinait l’absolue immunité à la légèreté de leurs demi-sourires. Il n’y avait pas d’hôtel pour occidentaux à Gangtok, nous sommes donc allés dormir au monastère d’Enchey, qui dominait la ville comme le parc Victoria surplombait Hong-Kong. Les camions militaires n’y avaient pas accès.

Nous  sommes repartis tôt le matin. Une fois sortis de Gangtok, il me donna enfin des  nouvelles du monastère de Rumtek, que nous n’avions pu visiter. Des évènements extrêmement graves s’y étaient déroulés, luttes fratricides à main armée en ces lieux sacrés, il y avait deux morts et tout l’Himalaya était en deuil. Le pire était que le candidat chinois à Karmapa avait remporté les suffrages des sages, comme s’ils avaient été initiés en personne par le Dalaï-Lama. Une catastrophe sans précédent. Chompel m’annonça ensuite que nous passerions par la limite du no man’s land entre Inde et Chine. Je ne devais ni sortir de voiture ni prendre de photos.

 

La route était de plus en plus encombrée par les camions militaires. Les gurkas s’invectivaient violemment.  Chompel me désigna un panneau routier peint sur un bloc de béton :

–        Ça, c’est la limite du territoire interdit. Le no man’s land entre la Chine et l’Inde…

–        C’est étrange qu’il  y ait des femmes au-delà de cette frontière…

Chompel  a entendu le déclic de mon appareil photo mais n’a pas osé réagir, alors que des officiers sikhs s’approchaient de leur pas nonchalant. Il leur a tendu nos papiers, tout en me jetant de temps à autre des regards furibards dans le rétroviseur.

Les bains sacrés de Reishi avaient été habités par Padmasambhava lui-même durant huit années. Certains prétendaient que c’était lui qui avait changé l’eau glaciale qui descendait des hauteurs blanches du Kanchen Djunga en eau chaude et minéralisée. On accédait aux piscines  par une passerelle-pont flottante de bambou,  suspendue au-dessus des eaux furieuses du torrent. Lorsque je m’y suis engagée, une nonne respectable aux cheveux blancs, soutenue par une consœur, y fit apparition. Deux personnes ne pouvaient se croiser sur ce pont. Elles s’attendaient donc à ce que je m’efface pour les laisser passer, comme l’exigeait la tradition.

Mais Mme Ten  dhu  Phlay m’avait enjointe à ne pas montrer mes inclinaisons religieuses.  J’avais déjà compris que l’ensemble du territoire du Sikkim était sous tension et dans ce contexte, j’étais la seule occidentale, reconnaissable de loin. Je ne pouvais donc pas me permettre de me prosterner devant cette sainte. J’ai joint les mains dans un salut indien et murmuré « Namrasté » en les croisant. La nonne m’a suivie de son œil bleu d’aveugle, glacial comme un névé. Elles semblaient toutes deux scandalisées par le monde occidental qu’elles découvraient alors à travers moi. Mais lLe torrent en-dessous de nous emportait tout.

Installé à flanc de rocher, il y avait un temple tibétain, encastré dans la caverne qui avait abrité Padmasambhava en exil. Plus loin, les piscines fumaient sur la berge du torrent d’altitude. J’ai observé de loin les gens qui s’y baignaient. Alanguis dans les bassins respectifs, hommes et femmes  étaient tous habillés comme des indiens : un sarong et une chemisette. Il ne semblait pas y avoir d’occidentaux. J’ai acheté un sarong et me suis dirigée tranquillement vers les bains.  Les gens se retournaient sur mon passage, je tentais maladroitement de dissimuler mon appareil photo. Habituée aux pays où la photographie était vécue comme un vol de l’âme, j’avais du mal à répondre à leur curiosité bien naturelle par seulement un déclic, qui, me semblait-il, nous éloignait plus qu’il nous rapprochait. Ma venue aux bassins provoquait un émoi certain, un éventail d’expressions difficiles à décrypter se lisait sur les visages. Les femmes portaient des parures d’or lourdement travaillées, des formes à nulles autres pareilles, ainsi que des coiffures traditionnelles.  Elles avaient des ports de reines. A leurs traits asiatiques, je devinais qu’elles venaient des tribus birmanes de l’Assam.  Je ne pouvais pas me permettre de me dissimuler derrière une machine, je me devais, par la plus élémentaire des civilités, d’être présente.

M’étant aperçue qu’elles se drapaient dans leurs sarongs sur le bord des piscines pour se deshabiller, je fis de même, non sans arriver à me débarrasser  de cette sensation gluante de ne pas être à ma place.

Lorsque je pénétrai dans l’eau, délicieusement tiède, il y eut comme un frémissement parmi elles. J’avais la sensation d’avoir mal fait les choses, aussi je les saluais à l’indienne, le plus humblement possible. Elles écarquillèrent des yeux puis se fermèrent en un conciliabule secret. D’autres femmes, apparemment des mêmes tribus, nous rejoignirent. J’essayai de me détendre mais je voyais bien qu’après m’avoir laissée à l’écart, à présent elles se rapprochaient de moi. Je n’avais pas peur, dans un lieu sacré bouddhiste il était difficile voire impossible que l’on perpétue la moindre violence à mon égard. Une adolescente sauta dans le bassin à mes côté, allongeant le bras pour agripper mes cheveux, une main qu’elle retira aussitôt, avant de crier quelque chose aux autres femmes, qui se mirent à rire, soulagées. Elles vinrent, me caressèrent les cheveux, étonnées, passionnées, y firent couler des huiles parfumées, me massèrent les mains en cliquetant des dialectes inconnus.

Je compris enfin à quel beau voyage m’avait conviée Mme Ten Dhu Phly, depuis la lointaine Darjeeling.  Ces femmes n’avaient jamais vu de femme blanche, ni de cheveux blonds. Elles ne connaissaient pas ceux de ma race et à présent nous riions ensemble, plongées dans les eaux sulfureuses de l’Himalaya…

Fred Romano 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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