Auteur: Stéphane Hoarau

Stéphane Hoarau est docteur ès Lettres (Université Louis Lumière – Lyon 2) et artiste peintre. Sa thèse porte sur un corpus d'auteurs francophones originaires du Maghreb et de l'océan Indien (des îles de La Réunion et de Maurice).

Exil et littérature : Jean Lods, la possibilité d’un exil rayonnant ouvert à la rencontre

 « Un désir d’identité » (1)

Après avoir longtemps fait débat, le statut de Jean Lods ne fait plus polémique aujourd’hui (2) : écrivain dont l’imaginaire baigne dans celui de La Réunion, il lui est désormais accordé une place méritée dans le répertoire de la littérature réunionnaise. N’ayant vécu que très peu de temps dans l’île et écrivant à partir d’un ailleurs (Paris), Jean Lods, par son écriture, propose des rencontres : rencontres géographiques entre le continent et l’île, mais aussi rencontres temporelles entre le présent et le passé… tout est déplacement, mobilité, entre des zones géographiques et temporelles distinctes qui tentent, sans cesse, de s’amarrer… et, comme un pont tendu entre ces rives, dans l’ensemble de son œuvre semble toujours revenir une même question : comment se trouver, se retrouver et se construire lorsqu’on est de nulle part et de partout à la fois ?

 

 

  « Le choc de 76 » 

          Jean Lods a commencé à écrire à la fin des années 50. À cette époque, il n’écrit que des poèmes et de courts textes fantastiques qui n’ont pas été publiés. Encouragé par des écrivains comme Jean Cayrol et Raymond Queneau, il poursuit son travail d’écriture et arrive à sa première publication, en 1973 : Le Silence des autres (Paris, La Pensée Universelle). Ce récit sera retouché et de nouveau publié en 1977, chez Gallimard, sous la forme d’un roman intitulé La Part de l’eau. À l’époque de l’écriture et de la réécriture de ce premier roman – que Jean Lods qualifie lui-même de « fantastique » – il n’est pas retourné à La Réunion depuis vingt ans. Il avait quitté l’île en 1956 (à l’âge de 18 ans environ) pour aller faire ses études et commencer sa vie professionnelle en France continentale. La Part de l’eau raconte donc l’histoire d’un homme angoissé qui, voulant « s’enlis[er]dans l’oubli » (p. 24), va se réfugier dans le nord de la France, dans une lagune… dans un présent, nous dit le personnage, à l’image de son passé : « de sable et d’eau » (p. 32).

          Ainsi, alors que l’auteur avait créé un fossé entre son lieu de vie présent et l’île de son passé, dans ce premier roman, alors même que l’histoire se situe exclusivement dans le nord de la France, le personnage, tout comme le lecteur, est constamment entouré « de sable et d’eau ». Étrangement, ils se sentent tous les deux comme sur une île. Il y a dans ce texte un imaginaire qui semble déjà être particulièrement marqué par celui de La Réunion, bien qu’il ne s’agisse pas encore explicitement de La Réunion. L’île semble encore relever de l’invisible… presque visible.

          En revanche, après avoir écrit ce premier texte, Jean Lods retourne pour la première fois à la Réunion, vingt ans après son départ donc. Pour qualifier ce retour, il parle lui-même de « choc », ou encore, pour son écriture, de « tournant réunionnais ». Le fait est marquant, et, à partir de ce retour, à partir du moment où un pont est rétabli entre l’homme et l’île de son enfance, Jean Lods commence à produire des œuvres non seulement fortement marquées par La Réunion, mais encore, se situant la plupart du temps sur l’île.

          Commence alors, dans son écriture, un mouvement de perpétuel va-et-vient, réel ou imaginaire, entre l’île et la métropole, entre le passé de l’île et le présent de ce qui ressemble de plus en plus à un exil : La Morte saison (qui est son premier « roman réunionnais », publié chez Gallimard en 1980) retrace l’histoire de Martin qui, après une vingtaine d’années d’absence, décide d’aller sur l’île, à Salazie, pour y retrouver les images de son enfance ; Le Bleu des vitraux (Paris, Gallimard, 1987) retrace celle d’un homme qui tente de retrouver, à La Réunion, la couleur perdue de ses souvenirs et de son enfance ; et encore Mademoiselle publié en 1994 chez Calmann-Levy (mais écrit bien avant), vient boucler ce « tournant réunionnais »… Après ce dernier « roman réunionnais », les narrateurs ne seront plus de plain-pied sur l’île, mais ils y voyageront par l’imaginaire, comme c’est le cas dans Sven (Paris, Calmann-Lévy, 1991) où le narrateur est situé sur une autre île (celle des Wadden dans la mer du Nord) et, par le travail de la mémoire, essaie de reconstituer le puzzle de son enfance passée sur la première île (La Réunion) devenue trop lointaine.

          La trame narrative de ses romans est souvent, à quelques variantes près, la même : un personnage, par le travail de la mémoire, fait un pèlerinage sur les lieux de son enfance, et de ce fait revisite le passé de l’île. Tout se mélange alors, se croise, et le présent devient passé, et inversement ; ce qui peut être illustré par Quelques jours à Lyon (publié chez Calmann-Lévy en 1994, et qui est à ce jour sa dernière publication) où, continuellement, par le jeu des va-et-vient, le narrateur quitte l’Europe – qui est pourtant le lieu du présent – pour se plonger dans l’océan Indien, dans La Réunion des années 1940-1950. Les repères s’effacent et disparaissent au fil d’une écriture qui tente toujours de remonter le temps, et qui inlassablement – et peut-être même inévitablement – à chaque fois, semble s’ancrer au large de l’espace réunionnais.

 

 

  « Un sentiment ambigu » 

          Ces romans racontent tous des exils où les personnages, toujours en quête d’identité, cherchent constamment un lieu à habiter. Ils ne savent plus qui ils sont, et ne peuvent donc plus habiter le présent. La seule manière pour eux de se retrouver semble alors de se plonger dans le passé, dans l’enfance – passé et enfance qui sont toujours intimement liés à La Réunion, à son histoire, à son imaginaire… Mais, là encore un problème se pose : alors que l’être se sent déjà exilé dans son présent et qu’il tente de trouver refuge dans son passé, dans l’espace réunionnais, là encore il ne parvient pas à trouver sa place : il est toujours étranger. Il en résulte donc « un sentiment ambigu d’appartenance à une terre tout en y étant étranger ».

          Mais, ce sentiment ne semble pas pour autant nuire complètement aux personnages : il leur permet ainsi, en revisitant leur passé et les lieux de leur enfance, de provoquer à nouveau des rencontres… autant d’un point de vue humain, que d’un point de vue spatial. Cette redécouverte de Soi et de ses origines permet de retrouver la terre perdue ; commence alors un échange fécond qui aide à la reconstruction de Soi. Le regard de l’adulte, depuis le continent, se pose sur l’enfant qui a vécu dans l’île, et par ce jeu, comme pour rompre le silence de l’oubli, l’âme de l’île réapparaît avec « ses soleils [et] ses orages » (Le Bleu des vitraux, p. 47). Il apparaît alors un autre sentiment ambigu – pour le lecteur cette fois – où, découvrant un personnage qui redoute la disparition de la couleur du souvenir, celle du « bleu des vitraux » (p. 55), le lecteur se retrouve immergé dans l’espace réunionnais. Paradoxalement, tout en témoignant de la difficulté que la mémoire a à se faire, les personnages restituent les couleurs et les odeurs de l’île. C’est un peu comme si la mémoire entreprenait de se reconstruire sur les ruines du passé, et par cette reconstruction faisait renaître l’île de l’enfance.

C’est donc un travail de recoloration de l’origine qui, par le regard d’un adulte sur son enfance passée à La Réunion, établit un échange entre les deux pôles originels, et par là même donne sens et corps aux rencontres entre l’île et le continent. C’est ce que permet ici l’exil et c’est en cela qu’il fait de cette écriture une écriture créole, écriture (pour reprendre une définition du processus de créolisation proposée par Françoise Vergès et Carpanin Marimoutou) « de la perte et de la réappropriation » (3) car les deux espaces se contaminent et se changent, l’un au contact de l’autre, l’un dans l’autre.

          L’écriture de Jean Lods est donc une écriture ouverte qui exprime la survivance de l’île dans l’imaginaire, alors même qu’elle n’est plus habitée. Rien dans ce contexte ne semble s’opposer ou s’annuler, mais à l’inverse, l’assemblage des deux espaces, celui du continent et du présent et celui de l’île et de l’enfance, structure un tiers-espace cohérent, le livre, qui témoignant de l’appartenance de l’auteur à une identité plurielle imprégnée des fragments de tous les espaces qu’il a habités :

 

Le passé a toujours quelque chose d’une lettre déchirée et jetée. Il n’en reste que d’infimes morceaux, adhérant à la mémoire, que l’on rassemble et que l’on recompose pour tenter de déchiffrer le message inscrit un jour, mais, si fragmentaire en est leur contenu, si grande la distance qui les sépare l’un de l’autre, que chacun d’entre eux à la relecture s’anime d’une vie propre, enrichie par le mystère du vide qui les entoure.

Le mien, de passé, me semble curieusement une lettre de femme. Si la plupart des mots y sont effacés, il en reste un vélin d’un bleu pastel, imprégné d’un parfum peut-être plus éloquent que les caractères disparus. Atmosphère de gynécée. Des odeurs et des fleurs. Un pétale couleur sang que l’alizé chasse sur la table et dont l’acajou verni renvoie l’image. (Le Bleu des vitraux, p. 68).

 

 

  « Il faut être ailleurs pour pouvoir écrire… » 

Le parcours de Jean Lods permet de mieux comprendre son écriture, une écriture que je qualifierais d’exilée, qui se crie depuis le continent mais dont on peut distinctement entendre les échos à des milliers de kilomètres, sur l’île ; elle se forme depuis l’Europe, mais elle vient s’amarrer au rives de l’île india-océane. Et par le jeu des déplacements, des perpétuels va-et-vient entre l’une et l’autre rive, elle parvient à s’amarrer aux deux extrémités : celles de l’île et du continent… sans pour autant qu’un des deux espaces ne viennent étouffer ou écraser l’autre. C’est là bien plus qu’une cohabitation, c’est l’existence simultanée de ces deux espaces en un seul et même lieu : la littérature. Et les mots permettent ainsi de concevoir un « exil rayonnant », car ici l’exilé ne se referme pas sur lui-même, au contraire, il s’ouvre et parvient ainsi à se trouver, à se retrouver : il est la somme des rencontres et des échanges qui façonnent son imaginaire, et ce qui le définit ce n’est pas l’endroit où il se trouve, mais le parcours qu’il a fait à travers les divers lieux qu’il a traversés. « Je peux changer, en échangeant avec l’Autre sans me perdre pourtant, ni me dénaturer », affirme Édouard Glissant (4), et l’exemple de Jean Lods, qui a accepté la rencontre avec l’île et la rendue féconde par le travail de l’écriture, est une bonne illustration de cette formule, et sans doute, aussi, une bonne illustration de ce que peut être la créolité pour un exilé, pour quelqu’un qui est éloigné de ses racines : savoir se renouveler constamment en acceptant la Rencontre et le changement, en acceptant de prendre et de donner… toujours généreusement.

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