Auteur: Jean-Louis Robert

Jean-Louis Robert, né en 1957 à la Réunion où il vit, est marié et père de deux enfants. Professeur de lettres, il poursuit une œuvre personnelle fondée sur ce qu'il appelle "le mélangue", dont l'ambition est de faire voler en éclats les intégrismes qui prétendent dompter la langue insulaire, fondamentalement plurielle.

Auto dofé

Loin de la capitale, là-bas sur les hauteurs, il toisait le trouble silence de la nuit tropicale. Bien qu’il fût aux aguets, il ne discernait pas la poulpeuse angoisse qui, doucement-ti-doucement, gravissait l’odieux étagement de cases bétonnées – métastases de pierre qui n’arrêtent pas de se développer et de vautrer le corps obèse du zourite urbain sur les rares espaces verts- en descendait, se glissait tout doucement dans les ténèbres, flirtait avec l’ombre des vitrines abondantes et kitsch d’un grand magasin, lascivement, furetait entre les blocs moribonds, qui s’écartaient, s’écartaient encore plus l’un de l’autre, entre les maisons d’abord groupées, qui s’isolaient de plus en plus, se mettait au vert, rampait doucement, tout doucement, lascivement dans les hautes herbes, s’insinuait dans les sentiers de moins en moins fréquentés. S’emparait de lui. Quelque chose de vil in-sen-si-ble-ment commençait de s’éveiller en lui, sollicitée par les sourdes rumeurs qui se transportaient sur la brise, à bride abattue, jusqu’à ses zorèy. En bribes visqueuses.

…ah !lon ah !montr ah !zot kisa nou lé…

La tuile pour les silencieux laborieux sans histoire. La fête pour les criailleurs de tout poil, ployés sous l’ennui, d’ailleurs sans emploi. Et de se poster sous les combles et d’assister cool à l’écoulement en canal de la foule folle alliée au feu.

…alon amizé…

La mise à sac faisait chuter le chut nocturne dans le chott de la colère. C’est tellement moche de chômer à cet âge. Le cœur battant la chamade, il se sentait de mèche avec eux.

…alon fout dofé…

Félines les flammes feulaient. Des paroles mâchurées par une hache invisible s’acheminaient brutes jusqu’à son âme hachurée…Lambeaux sans lamba en proie à la lambada.

…in tèl i di pa pèrsone bonzour…li krwa ali plis ké nou na mèt ali an krwa…assements s’amplifiaient, la fureur croissait, il ne bronchait pas à l’écoute écorcé…i kout larzan… loto boug la…larzan li la vol anou… li va rann tout sak li la pran…koup lo kou èk kou de kouto…koup son kou. Coûte que coûte, il resterait là. Il lui fallait saisir ces paroles qui s’envolaient, ces cris grains menaçants qui restaient appendus au-dessus de sa tête. Grincements douloureux dedans. Le regard hagard. Agard la kaz la…in sato… i narg nout kaz pizon…ne plus être plumés ils voulaient avoir pignon sur rue ils avançaient craillant crayeux cracra ne craignant nulle prison ayant raison. Dawar in rwa déor i abit la…Li la pwin lo drwa. Le bitume tremblait. Des poings ravageurs étaient tendus droit vers la demeure du cénobite. Sa in kréol konm nou qui n’avait noué nulle vraie relation avec le voisinage faisait la nouba en huileuse compagnie avèk nout larzan ruineuses fêtes pour les contrits buvables. Nou anba nou té ral lodèr…nou té dor pa…non li mèt tro lanbordir…konm blan…dofé dofé…inn ti lanbik…dofé dann nout kor…dofé dann son kaz…Il restait là, abasourdi, sentant confusément qu’il trouverait son salut dans l’immobilité absolue. Ne pas s ’exposer à l’immonde grouillement qui convulsait le corps social, tendant à rompre le cordon morès qui liait à Là-bas la capitale abâtardie.

…labatwar pou bann profitèr…na inn i kour laba…tyé ali…Les cris jaillis comme des bèlbèl balles de bave trouaient l’obscurité. Atann ! La lwa flics haïs i ariv. Saboulé ! Sagay azot ! Ivres de rage, ils s’égayaient. Aswar anou i tyinbo sabouk…alon fé kour azot in pé ils s’égayaient impavides comme une volée de papangues subitement engloutis par la noire commère.

Les matraques traquaient triquaient tric trac le vide. Les p’tits gars ingambes du gang conduits par un frêle nègre à l’aspect troublant les trikaient. La volée se perdait dans les passages étriqués aux angles obscurs. Les preux vitement fermaient les volets. L’éclair de fermeture faisait brasiller un court instant les façades lépreuses, les pieuses priaient. Les coups sanglants cinglaient sanglaient la vacuité. Va te cuiter, la nuit est au nous kann. Les devantures garnies avaient troqué leurs vitres contre des trucs métalliques gardes du décor qui trinquaient gong qui s’échotait jusqu’à sa conque.

Il écoutait, convaincu qu’il fallait le plus longtemps possible attendre, inerte demeurer, tendre au figement, ne rien faire, attendre sans débouger. Que le chiffre de son destin lui fût révélé dans la furie collective. Dans l’aboutissement du furoncle social. Sapere aude. Il était incapable de. On l’avait rendu inapte à. D’ailleurs il était consentant. Se servir de son propre entendement sans la direction d’autrui, sans les lumières d’un siguide au soultaki tueur d’accent, sans le guidage d’un souffleur, était au-dessus de ses forces. Il préférait s’empoisser s’empêtrer s’emmurer dans sa minorité. Il en jouait, l’agitant, la jetant, attendant lanbéli alors que l’embolie guettait, et toujours attendait gro pwason i bèk si lo tar.

Le pétard en rade tardait à venir en lui mais bientôt n’était pas loin. Bientôt brandissait une ombre menaçante sur la porte encore close de sa bauge intime, prêt à brondir. Les cloportes intestins bougeaient im-per-cep-tiblement. Une lâche torpeur montait sur lui. Fuir. La nécessité philistine du sommeil s’imposait. Torpillée aussitôt par de proches détonations et des imprécations, lesquelles implacablement sabraient l’air calme de sa gafourne. Et les grenades éclataient à intervalles réguliers, se taisaient. C’est fini pouvoir enfin dormir ça n’aura duré que vingt min explosaient utt ! se taisaient plus que quatre heures de somme explosaient hey ! s’assourdissaient – s’éloignaient ! – se taisaient. Il en avait les armes à l’œil ; un grain de folie meurtrière embrasa subitement son regard éteint jusqu’alors. Un gredin lui était tombé entre les mains, il l’eût froidement gangréné. Il doutait maintenant que la suprême compréhension, que la véritable intelligence, ce fût cela, ne rien entreprendre, remuer le moins possible, ne rien faire.

Non. Faire. N’importe quoi. Mais faire. Quelque chose de rien, une machine, un poème sur la Vile La Ville, faire une erreur, une bonne action, du bien, faire peur, envie, un cadeau, faire grâce, un disciple ; un miracle il en faudrait un pour résoudre les problèmes économiques et sociaux et culturels car la culture, n’est-ce pas ? de la maloyeuse capitale, faire son devoir, son droit, un lit, un personnage, faire le généreux, le mort, sa philosophie, faire un métier dans une île qui recèle cent mille chômeurs ! selon des chiffres officiels, faire des armes, du football, son chemin alors que règne la désesperrance, faire de son mieux, du vent konm fèr blan vid la politik, fèr dadak kadadak, se faire fou… faire feu. Sur n’importe qui. Sur quelqu’un. Si lo dyab. Ils sont là partout dehors sangsues haineuses bézèr-de-paké exploiteurs dedans.

Les striges gîtées au plus profond de sa secrète citadelle purulaient ses pensées, lesquelles ululaient dans les stries du sens. Prêt à sombrer dans le ci-gît. Sous les stridulations busardes des insectes internes. Sous l’œil torve et vorace des goules en embuscade. Son tèt té gro konm in sitrouy de kap, pesante comme un gros vase de terre. Il l’aspergea d’eau, elle devint gargoulette, le sanieux gargrouillement s’atténua.

Quelques idées commencèrent à s’abouler, lourdes, ridées, toutes défaites. Suivies, rattrapées puis lestement enveloppées par un chœur dansant de penselettes. Il lui semblait apercevoir le bout de la tonnelle, il s’apaisa mais ça pesait de nouveau, de nouveau ses pansées laciniées puisaient au Grand Chaudron, de nouveau il s’épuisait à saisir une anse amie. Mé li la kap lansor zourit té abit son kor. In rob rouz lo san la sot dovan son zyé. In fanm lo dyab sirman. Son sové té mayé èk in takon gran koulèv, li lavé dann in min in gran fwèt dofé qu’elle faisait sèchement claquer, doulèr té fwinn ali anndan…dann lot in grap sèrpan. Non, un seul. A plusieurs têtes. Sept. Le monstre qui accompagnait P’tit Jean en avait autant. Il fouilla dans sa souvenance et l’histoire de « P’tit Jean et la Bête à sept têtes » tomba là. Dans ce conte, un roi pieux et pris de justice promet sa fille à celui qui débarrasserait son pays de tous les criminels. P’tit Jean, intéressé par l’affaire, se rend dans une ville terrorisée par une bête à sept têtes qui , tous les jours, exige qu’on lui amène une victime à dévorer. Il lui promet plusieurs repas par jour contre son aide. La Bête accepte et les deux se mettent à parcourir tout le pays en quête de criminels. Il suffit à la Bête de paraître pour que ceux qui ont un crime quelconque sur la conscience l’avouent. Il ne reste plus à nos justiciers qu’à exécuter sur les coupables la sentence prononcée par le roi.

Finalement le pays sera nettoyé de tous les criminels, c’est-à-dire de tous ses habitants à l’exception du roi, de la princesse et de P’tit Jean. Puis le roi se meurt laissant P’tit Jean et la princesse au septième ciel eh ! vie d’amants et monte au sixième. Quant à la Bête, elle disparaît et on n’entend plus parler d’elle. Quelle faute contre l’harmonie sociale avait-il donc commise ? Se pouvait-il qu’il fût responsable dav kadadav des troubles qui soubresautaient l’insulerre cadhavre kadadav intense à grands spectacles ?

En cette fin de millénaire, la marâtre patrie était sur le point de casser le cordon mauresque qui l’amarrait à la pointe exotique de l’île naguère si intense.

Le volcan kanot, en proie à la vésanie, éruptait à grand’erre.

Il eut sommeil et un peu froid. Il prit un miroir, dans l’espoir que la surface de verre lui révélât ce que cela signifiait. Il s’envisagea et se découvrit avec effroi sans visage. Ses yeux glauques et chassieux ne rencontrèrent que deux trou-de-zyé kouroné èk lo vèr, bousé èk malol. Tir malol dann zyé, lèv la tèt avait jeté dans la flamme d’une jaculatoire homélie le dyonisiaque flamine de la déesse Kréoli. En agitant son bras séculier. Et le sens flocula à l’énivrer dans la lumière spéculaire.

Il comprit que son kostim gro franksyonèr le gênait à présent. Il comprit que son gayar kaz, qu’il avait fait construire en puisant sans vergogne dans les biens de la communauté, n’était pas sa maison. Il comprit que les mots qu’il prononçait n’étaient pas ses mots, qu’ils lui étaient soufflés par l’Autre caché en haut lieu, que lui-même les avait insufflés à ceux qui anba laba fulminaient. N’en pouvant plus d’être logés en des lieux communs, n’en pouvant plus de l’impouvoir qu’à mon tour je souffle à Artaud, ne voulant plus être comme bann kabri Pa Nirz – sa in bann zanimo i angrès azot èk kozman tout domoun i di -, il comprit qu’il fallait tordre le cou à l’obèse vérité : que zanfan i plèr i gingn pa tété ; que la tèt makro i fé pa bon rougay ; que rougay tomat lé maryaz ; que maryaz lé in mayaz la lang ; que la lang nana lo zo ; qu’in bon zo i tonm touzour dann la gèl in bon syin ; que lo syin i manz pa pré son mèt ; ki fo pa mèt larné si koson ; que koson i angrès pa avèk lo sal ; que lo sal i sali pa lo prop ; que lo prop i ariv pa la mèr ; que la pa bozwin bat la mèr pou gingn lékim ; que par conséquent son prestige diminuait et que pour retrouver la face il fallait qu’il fût bouc émissaire.

Il méritait la peine capitale. L’ivre se signe, mit le feu à son kaz et s’ignifia dans un auto dofé qui devait faire cesser le grand dézord. Et là où fut son corps, qui n’était pas le sien, advint un pyé de ri.

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