Auteur: Stéphane Hoarau

Stéphane Hoarau est docteur ès Lettres (Université Louis Lumière – Lyon 2) et artiste peintre. Sa thèse porte sur un corpus d'auteurs francophones originaires du Maghreb et de l'océan Indien (des îles de La Réunion et de Maurice).

André ROBèR et le « pays natal »

 

Ce 17 avril 2008, « debout dans le vent », Aimé Césaire s’ancrait une fois encore au pays natal. Son œuvre, forte et percutante, n’a pas attendu ce jour pour s’amarrer à d’autres rives, au-delà de celles des Antilles, à travers le Monde. Dans l’océan Indien (comme partout ailleurs), nous savons quelle influence elle a eue. Et, notamment, je pense aux « Italiques » du poète mauricien Édouard Maunick :

 

          « … je te parle ici

          au nom de ton pays et du mien

          aux confins mascareignes

          en notre nom qui est celui de tous

          celui des îles soudain

          archipel-ultime-continent

Une voix qui réclame qu’on l’écoute

 Et qui n’accepte pas d’être raisonnable » (1)

 

      

Je pense également aux carnets du poète réunionnais André Robèr, et à ce titre expressif qui renvoie indéniablement à l’œuvre de Césaire : de quel « pays natal » nous parle André Robèr ? Où fait-il retour ? À La Réunion, du côté de sa Plaine des palmistes natale, ou alors du côté de la rue Paille, dans une autre « île de France » (peut-être s’agit-il d’un même lieu…) ? Pour avoir une réponse à ces interrogations, je me suis rendu dans son atelier, à Romainville, en région parisienne, afin de lui poser quelques questions… Voici donc cet entretien. André Robèr y rappelle, étrangement, qu’il n’a pas lu le cahier d’Aimé Césaire. Peu importe : peu importe de savoir s’il l’a lu ou pas, puisqu’en définitive, ce qui importe, c’est que, en faisant cet aveu, il affirme (et confirme même) que l’œuvre césairienne a déjà voyagé, a déjà été entendue, et en quelque sorte, est déjà mythique…

 

***

 

Stéphane Hoarau (S.H.)

Bonjour André Robèr. Hasard du calendrier – triste hasard du calendrier… – aujourd’hui même ont lieu à Paris, et sans nul doute partout à travers le monde, des hommages à Aimé Césaire, décédé il y a deux jours de cela, le 17 avril 2008. C’est donc d’Aimé Césaire dont je voulais que nous parlions, et plus précisément je voudrais que tu me parles un peu de ta lecture de son mémorable Cahier d’un retour au pays natal (2). En 1998, tu « entrais en littérature » avec un recueil qui s’intitulait Lékritir lot koté la mèr (3). Ce recueil sera repris quelques années plus tard, en 2002, dans tes Carnets de retour au pays natal (4), dont on devine aisément à quel ouvrage fait référence le titre : au Cahier d’Aimé Césaire. Peux-tu me dire quelques mots à ce sujet ?

 

 

André Robèr

Crédit photo : Stéphane Hoarau © 2008.

André Robèr

 

André Robèr (A.R.) 

C’est toujours difficile lorsqu’on est autodidacte, parce que je le suis et je revendique cet état, de parler de son écriture, de sa création. Parce qu’on n’a pas toutes les armes… On ne maîtrise pas toutes les techniques de quelqu’un qui a suivi un cursus « normal ». L’analyse du rapport de l’autodidacte (par l’autodidacte) est bien compliquée. Parce que, si je prends mon cas, j’ai écouté, j’ai observé, je prenais les bribes qui m’intéressaient comme ça, par-ci par-là, que ce soit en politique ou que ce soit dans le domaine de la création. Et il me manque en fait des pans entiers que la vie qui me reste ne suffira plus à rattraper…

Je suis « entré dans l’écriture » un peu malgré moi. Je lisais très peu… Jusqu’en 1974, je n’ai quasiment pas lu en français. En 1974, j’arrive en France, j’ai à peine vingt ans. Et on ne peut pas dire qu’à ce moment je lisais le français. Hormis de savoir qu’un assemblage de lettres pouvait faire un paquet de mots, et qu’un paquet de mots faisait une phrase, je ne savais pas grand-chose. Cette « connaissance » ne signifiait pas pour autant que je pouvais comprendre le français. Et j’imagine : c’était le cas d’un certain nombre de mes compatriotes réunionnais qui étaient expatriés ici, à ce moment-là. Notre rapport à la langue était difficile. Moi, c’est en France, dans des bandes dessinées, que j’ai d’abord appris à lire. Tout cela est très loin de la poésie ! En somme, jusqu’en 1981, je n’ai lu pratiquement que de la bande dessinée.

J’étais alors au PSU [Parti Socialiste Unifié], et la maison d’édition du PSU, qui s’appelait Syros (Syros existe toujours, mais n’a plus, bien sûr, la même coloration politique…) proposait également des textes théoriques. J’achetais tous les livres qui sortaient, parce qu’il fallait les acheter. Je les avais à la maison, mais je ne les lisais pas, parce qu’ils étaient incompréhensibles pour moi… J’avais la chance d’être à l’époque à la commission nationale du PSU et d’être responsable des « Dom Tom ». Ce qui faisait que, de toute façon, j’avais une connaissance des mouvements indépendantistes, qu’ils soient réunionnais ou antillais. Ce qui me permettait au moins d’entendre parler des grands libérateurs en devenir, « des grands hommes », que ce soit Frantz Fanon, ou que ce soit Aimé Césaire. C’est là que, pour la première fois, j’ai entendu parler d’Aimé Césaire. Ce n’est pas du tout dans les associations d’immigrés A.G.R [Antilles-Gyuane-Réunion], mais c’est bien au PSU, au sein de mon école libertaire en fait, que j’ai appris à le connaître. Par la suite, j’ai failli le rencontrer, en 1980, lorsque je me suis rendu aux Antilles avec Huguette Bouchardeau pour la campagne présidentielle [de 1981]. Mais je n’ai rencontré que le maire de Fort-de-France à l’époque, parce qu’Aimé Césaire n’était pas, ce jour-là, en Martinique. J’ai rencontré d’autres hommes importants en Martinique, mais pas Aimé Césaire. Alors, après, tout cela est resté une énigme pour moi : toute une classe d’intellectuels A.G.R se revendiquait de ce Cahier. Je me disais donc que, hof), ça devait être quelque chose d’important. Et j’ai repoussé la lecture à plus loin.

À ce jour, je ne l’ai toujours pas lu. Honte à moi. J’ai juste entendu une lecture, une fois. J’ai entendu une lecture, paradoxalement, le jour où j’intervenais… La première fois que j’ai entendu une lecture, ça devait à Port de Bouc. C’était dans cette zone-là, où Carpanin Marimoutou m’avait envoyé intervenir dans une soirée. C’était à une soirée portant sur le créole, à l’occasion d’une semaine créole en octobre (La Journée Internationale du Créole). Je ne sais plus quand exactement, ça devait être il y a sept ou huit ans. Et il y avait une lecture ce soir-là. Je l’ai donc entendu pour la première fois. Voilà ce qui me rapproche de Césaire. Voilà comment je connais Césaire. À chaque fois j’ai hésité à acheter ses œuvres complètes, etc. Mais maintenant qu’il est décédé, il va falloir que je m’y mette, parce que, à chaque fois, vu le titre des Carnets, on ne manque pas de me faire remarquer le clin d’œil. J’esquivais toujours les questions, et je disais « oui, oui, oui ». Sans plus. Voilà.

Après, certains se sont hasardés à lire les deux pour faire des comparaisons. Évidemment, moi je n’ai pas les moyens de comparer puisque je ne l’ai pas lu. Et puis, tout cela a été écrit à des époques différentes. Je dis d’ailleurs dans les Carnets d’un retour au pays natal que je n’écris pas comme Césaire, ni comme Saint John Perse – je n’ai jamais lu Saint John Perse non plus :

 

« j’écris

simplement comme je peux

je ne suis

ni Césaire

ni Senghor

ni Perse

le retour au pays natal pèse

ke de chemin parcouru

étrangeté du pays

qui succombe »

 

(Carnets, p. 16)

 

C’est donc le rapport d’un autodidacte à l’écriture. C’est ce rapport qui a provoqué chez moi des soubresauts. La poésie… Je ne suis pas entré par le classique dans la poésie. J’y suis entré par l’avant-garde. J’étais en contact avec la poésie essentiellement par les avant-gardes poétiques que j’ai rencontrées à Radio Libertaire, dans le mouvement anarchiste. C’est peut-être pour ça aussi que Carnets de retour au pays natal est écrit de cette manière : des choses petites, renfermées. J’ai toujours trouvé ennuyeuses certaines poésies qui sont très descriptives, qui sont très larmoyantes, etc. Parce que ce n’est pas évident, je trouve, d’écrire. Laisser la place à l’imagination du lecteur, c’est bien plus important. Donc, tout ça était très long et complexe… Et en plus je suis devenu un éditeur. Je ne pense pas que j’aurais écrit si je n’étais pas devenu éditeur.

 

S.H.

Tes Carnets (au pluriel), font donc bien référence au Cahier (au singulier) d’Aimé Césaire. Tu dis ne pas avoir lu le Cahier d’Aimé Césaire. Tu serais donc parti d’un imaginaire, d’une idée, de ce qu’on t’avait dit au sujet de ce Cahier… Pour toi, quelle était cette idée ? Quel était cet imaginaire que tu as voulu reprendre dans tes Carnets ?

 

A.R. 

Il n’y a pas eu de volonté précise parce que j’ai vite compris que le Cahierétait une pièce maîtresse de la littérature noire, de la littérature progressiste. Me situant dans ce « camp », il était évident pour moi qu’il fallait faire des choses fortes. Et, étant moi-même militant politique, au lieu de m’assagir au niveau de mes idées, j’ai fait plutôt le contraire. C’est-à-dire, pour aller vite, au lieu d’être d’extrême gauche et de finir au PS, j’ai fait le contraire : j’étais au PSU et je suis aujourd’hui à la Fédération Anarchiste. Voilà. Et puis, je n’ai aucunement la prétention de finir maire de la Plaine des Palmistes. Ça, ça m’éloigne d’Aimé Césaire… mais la politique me rapproche de lui. C’est-à-dire que la chose politique m’intéresse. Il est devenu maire de Fort-de-France, moi je suis devenu éditeur. C’est quand même moi qui, malheureusement, édite le plus de créole réunionnais. Cette comparaison-là, éventuellement, je l’accepte. Pour ce qui est de l’écriture, je ne peux pas…

Ah l’idée ! L’idée : je m’imaginais que c’était de la lutte parce qu’Aimé Césaire était un poète de souffrance. Une colonie n’est faite que de souffrance et de domestication. Moi je n’étais pas dans la peau d’un noir, mais j’étais quand même dans la peau d’un yab (5). Et on ne peut pas dire que la vie d’un yab était plus reluisante que celle d’un coupeur de cannes noir, cafre (6), qui se trouve sur la côte. Je veux dire que la vie de mes parents était comparable, de mon point de vue, à celle d’un certain nombre de noirs d’en bas. J’étais du côté des opprimés, mais je n’étais pas dans le camp cultivé. Ce qui était le cas d’Aimé Césaire. J’avais donc ce handicap (que j’ai encore aujourd’hui).

 

S.H.

Malgré le fait que tu dis ne pas avoir lu le texte de Césaire, on trouve des points de convergences entre ton texte et le sien. J’ai lu le Cahier et lesCarnets, et j’ai voulu les comparer. Notamment, parmi ces points de convergences, il y a celui du « projet littéraire ». Premièrement, il semble s’agir pour tous les deux de retrouver le rythme et la mesure de l’océan, par opposition à celui et à celle du continent. Deuxièmement, Césaire avait pour projet de « tuer le maître » pour parvenir à renaître dans sa propre histoire, et ainsi reprendre possession de sa propre langue. Est-ce que tu inscris ton texte dans ces perspectives ?

 

A.R.

À l’époque, il n’y avait pas forcément tout ça. Il y avait peut-être pour moi : « tu es le maître ». « Tu es le maître », symboliquement, parce que ça signifiait devenir quelqu’un, exister en tant que tel et devenir un homme libre. En somme, essayer d’être anarchiste (an-archiste). Là-dessus, il n’y a aucun souci. C’est de cela qu’il s’agit : montrer que j’existe, mais montrer que j’existe avec ce que j’ai, à l’instant « T » : « voilà ce que je suis capable de dire, voilà ce que je suis capable de critiquer, voilà ce que je suis capable de faire ». Évidemment, si je devais le réécrire, je ne l’écrirais pas comme ça. Mais tout est là. En même temps, le problème de l’écriture, c’est ça… Et quand ça a été publié, c’était que… c’était cet instantané-là à un moment donné. En plus, il y a eu du tri, c’est pour ça que ça s’écrit Carnets avec un « s ». Il y a eu du tri. Je n’ai gardé que ce que j’estimais à peu près correct à publier, dans des domaines variés. Peut-être qu’il y a des fonds de tiroirs qui vont réapparaître dans d’autres… et qui seront retravaillés par la suite.

C’est toujours ça : « tu es le maître ». « Tu es le maître » en politique comme en écriture. C’est-à-dire qu’il s’agit de ne pas se donner de contraintes. Et ça, c’est l’avant-garde qui me l’a appris. Ce n’est pas que le monde politique. Et puis, à ce moment-là, j’étais déjà éditeur. C’était un affranchissement. C’est-à-dire que, en même temps, je leur dis « merde » : je dis « merde » au pouvoir : si j’ai besoin de publier, je n’ai pas besoin de me mettre à genoux et de demander « ce que ça vaut ». Il n’y a plus ça, il n’y a plus ce… C’est peut-être la pièce maîtresse qui m’a fait comprendre ça, c’est-à-dire que je n’ai plus besoin d’avis extérieurs. L’affranchissement… Quand j’estimerai que quelque chose sera bon, à partir de ce moment-là, je l’éditerai… Pour les Carnets de retour au pays natal,j’avais demandé l’avis à des gens qui me semblaient experts en la matière (qui me semblent toujours experts), pour savoir si c’était publiable ou pas. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Je ne demande plus l’avis. Les choses ont évolué.

 

S.H. 

Autre point de comparaison, enfin, de convergence, qui cette fois est aussi un point de divergence : Aimé Césaire a écrit ce texte en Europe, mais son « retour au pays natal », il l’a fait par la suite. Il est allé s’installer en Martinique où il s’est engagé dans la vie politique, sociale, culturelle ; comme tu l’as dit, il est entre autres devenu maire de Fort-de-France. Toi tu as écrit un « retour au pays natal », pourtant, visiblement, tu n’as jamais souhaité rentrer « au pays », et d’ailleurs tu n’y résides toujours pas. On est à Paris en ce moment, chez toi à Romainville.

Est-ce que tu peux me parler de ce rapport à l’île et du fait que tu sembles vouloir (ou pouvoir) ne t’inscrire que dans une perspective de retour imaginaire ? Et non pas, donc, dans la perspective d’un retour effectif, réel ?

 

A.R.

L’imaginaire est sûrement intense puisque c’est de la France que je publie le créole, et que je publie, malheureusement, comme je le disais tout à l’heure, tous les textes créoles, anciens ou nouveaux (« malheureusement », puisque personne d’autre ne veut s’essayer à cet exercice). Le rapport il est là. Le rapport il est là, parce qu’il est, pour moi, plus simple de défendre ma culture d’ici que de là-bas. Parce que je ne pourrais pas me plonger dans la quotidienneté violente, édifiante de soumission, qu’il y a encore à La Réunion. Et très vite, je pense que ça dériverait… J’aurais du mal à supporter. L’homme, pour moi, est capable, normalement, de se gérer lui-même. Il me semble que mes concitoyens sont loin de là. Aller manifester pour le juste combat de « Valérie B. » (7), quandje vois ça, ça me donne plutôt envie de pleurer que de rire. C’est désespérant. Ensuite, le retour… Le retour, il s’est fait parce que c’est quelqu’un qui m’a demandé d’aller exposer. C’est Carpanin Marimoutou qui me dit, lorsqu’il découvre mon atelier : « il faut, et je vais te faire exposer à la Réunion ».

Je fais venir Carpanin Marimoutou à Marseille. Il découvre mon atelier. Il découvre ma peinture et il me dit : « il faut que tu exposes à La Réunion ». Moi en fait, je n’avais plus rien à en cirer. J’étais là, j’existais. Intellectuellement, ça allait. Et il me dit « il faut que tu viennes montrer ton travail à La Réunion », etc. Moi je n’y ai jamais cru, et puis finalement ça s’est fait. C’était en 1996. C’est à partir de ce moment-là qu’une réflexion commence. Mais cette réflexion est nourrie par ce que je vois, durant les quelques aller-retour que je fais entre 1996 et 2000, jusqu’à la mort de ma mère. En même temps, ça s’accompagne aussi d’autres voyages, d’expositions, à Naples ou ailleurs. Je vis alors des choses un peu particulières. Il y a des petites choses qui disent : « si j’étais resté là-bas », « si j’étais machin », etc. Il y a des choses qui travaillent : qu’est-ce qu’on peut faire ? Comment traduire ce retour au pays ? Comment, à un moment donné, traduire effectivement qu’il y a quelque chose qu’on a acquis, et qu’on ne peut pas oublier ? Qu’on est de là ? Et comment redonner à son pays natal ce qu’on est ? Maintenant, je « donne » tous les textes que, moi, je n’ai pas pu lire. Je donne à lire parce que je n’ai pas eu la chance de lire. C’est ça mon retour.

 

S.H. 

Tu viens de parler de traduction. Comment traduire le retour au pays ? La traduction suppose la présence d’au moins deux langues… Je voudrais lire un extrait de l’un de tes Carnets :

 

« lé dos lé dos dalon aswar lavion

isava pari té i mont ek li

mi mont dan son gro vant pou fé konm kan moin lété

zoumine oté »

 

(Carnets, p. 47)

 

Je n’ai jamais vraiment réussi à saisir s’il s’agit là, dans ce passage précisément, du moment du départ ou bien de celui du retour…

 

A.R. 

C’est peut-être les deux, parce que le problème de l’exil, ce n’est pas… On ne sait plus où l’on est. Peut-être qu’à l’époque je savais où j’étais, mais maintenant, il y a une complexité qui s’ajoute. Je vais habiter dans un bled qui s’appelle Ille-sur-Têt (Pyrénées-Orientales). Il suffit d’enlever un « l » et c’est « île ». C’est complexe pour moi. Je veux dire par là que le chemin il n’est jamais simple. Je ne sais pas si c’est un retour, dans la mesure où… Mais peut-être que la solution est là, dans ce que tu disais tout à l’heure, c’est-à-dire que… Ce qu’a fait Césaire, c’est un peu ça, puisqu’il a écrit pour pouvoir aller là-bas ; moi j’ai écrit pour lutter ici, tout en étant là-bas. C’est peut-être plus simple dans un sens, et plus compliqué dans un autre. Je veux dire que dans les deux, c’est une espèce de chose très difficile à comprendre pour moi.

 

S.H.

Pour conclure, je voudrais laisser le mot de la fin à Aimé Césaire, et te demander quelque chose… Je vais te tendre ce livre, et te demander si tu voudrais bien lire un passage du Cahier ?

 

A.R.

Je peux toujours essayer :

 

« Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le vent, ma main petite maintenant dans son poing énorme et la force n’est pas en nous, mais au-dessus de nous, dans une voix qui vrille la nuit et l’audience comme la pénétrance d’une guêpe apocalyptique. Et la voix prononce que l’Europe nous a pendant des siècles gavé de mensonges et gonflé de pestilences,

car il n’est point vrai que l’œuvre de l’homme est finie

que nous n’avons rien à faire au monde

que nous parasitons le monde

qu’il suffit que nous nous mettions au pas du monde

mais l’œuvre de l’homme vient seulement de commencer

et il reste à l’homme à conquérir toute interdiction immobilisée aux coins à sa faveur

et aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l’intelligence, de la force

et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête et nous savons maintenant que le soleil tourne autour de notre terre éclairant la parcelle qu’a fixé notre volonté seule et que toute étoile chute de ciel en terre à notre commandement sans limite. »

(Cahier, p. 57-58)

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