Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

La honte

Le Monde, 19 octobre 2013. Le dossier noir du Qatar. Photo : sur la corniche de Doha, une monumentale sculpture que des hommes vêtus de combinaisons bleues astiquent. Le « Coup de tête de Zidane », cette monstruosité stalino-brékérienne dressée un temps sur le parvis du Centre Pompidou. Auteur : Adel Abdessemed. Mais pour légende : « Le riche émirat se retrouve face au plus grand scandale de sa courte histoire : le sacrifice de milliers d’ouvriers au nom du dieu Football ». Titre de l’enquête : « Les Damnés de Doha ». Sous-titre : « Sur les chantiers  du Qatar, des ouvriers indiens et népalais meurent par centaines ». Prévisions : pour le Mondial de 2022, 4000 immigrés paieront de leur vie. Qu’un État, même démocratique, un club de foot, des hommes d’affaires, des galeristes, des commissaires d’expositions, des responsables de musées, des industriels, voire des municipalités de banlieue, fassent affaire avec une monarchie pétrolière dans l’enfer de laquelle 1,5 million de travailleurs vont bientôt plonger, c’est lamentable mais hélas dans la logique d’un libéralisme économique à tous vents (y compris ceux du désert qui brûlent les corps travaillant sous 50°). Mais des artistes ! Et des intellectuels, des philosophes, des universitaires… !

Le Monde, 28 octobre. Article, de Philippe Dagen. « Doha s’offre les ballons de l’art contemporain », illustré à nouveau par une « œuvre » du même Abdessemed exposée au Arab Museum of Modern Art. Un « bouquet de sabres, hachoirs et machettes » (utiles à l’occasion pour les gardes-chiourme surveillant les chantiers, à moins que cette bimbeloterie guerrière ne s’ajoute aux stocks d’armes plus sophistiquées livrées par le Qatar aux terroristes islamistes ?). Autres projets de « grande ampleur » : le Museum of crying woman, de Francesco Vezzoli — non, et Dagen a raison de le souligner, les larmes en question ne sont pas celles des femmes qataries voilées, mais celles de Greta Garbo et Sophia Loren ( ?!) ; une rétrospective Damien Hirst, l’Âge d’or  (de quoi faire rêver les travailleurs immigrés avant qu’ils ne se dessèchent à mort sous le soleil du golfe persique). Conclusion de l’article : « La fille de l’émir Hamad Ben Khalilfa Al–Thani est l’initiatrice de la très volontariste  — et assez paradoxale –  politique culturelle du Qatar d’aujourd’hui ». Tout ce beau monde de l’art  — comme l’a rappelé, et s’en est indigné, Delfeil de Ton dans le Nouvel-Observateur —  n’a pas eu l’air autrement gêné d’apprendre que c’est aussi au nom de cette « politique culturelle volontariste et paradoxale », qu’un poète, Mohamed al-Ajmi, à cause d’un de ses poèmes que l’émir avait trouvé « mauvais » (le papa de l’initiatrice de la politique culturelle du Qatar ?), a été condamné à la prison à perpétuité, peine ramenée à quinze ans suite à des protestations dans le monde. Dans le monde, mais en France ? Muets, les familiers de la ligne Roissy-Doha, tous les « aficionados de l’art actuel », comme les appelle l’un d’eux. Et les « grandes voix » dont Madame Taubira se plaignait de ne pas les entendre pour sa défense ? Inaudibles elles aussi. Vous pensez : un poète inconnu, des ouvriers anonymes …

Une bonne nouvelle tout de même : le marché de l’art est euphorique, les prix flambent : les transactions de la société de M. Pinault, annonce le Monde, pour sa première cession en Chine ont atteint 25 millions de dollars, un gros toutou de Jeff Koons vient d’être vendu 55 millions de dollars, (combien le « Coup de boule » acheté par l’Émirat ?). Pour leur consolation, dépêchons-nous d’annoncer ces mirifiques exploits financiers au poète qatar dans sa geôle, aux Indiens et Népalais des chantiers de Doha.

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