Auteur: Fabienne Kanor

Née en France de parents martiniquais, Fabienne Kanor est une romancière et une réalisatrice de courts métrages et de documentaires. Elle est lʼauteure de six romans publiés chez Gallimard & Lattès, et dʼun album pour la jeunesse (Albin Michel). Elle a contribué à plusieurs collectifs (Volcaniques chez Mémoire d’Encrier) et écrit deux pièces jouées sur scène. Elle a travaillé durant de nombreuses années comme journaliste dans divers media (France 3, La Cinquième, RFO Martinique, Nova, RFI et France Culture) et, en 2010, a été nommée Chevalier des Arts et des Lettres. Un Caillou et des hommes, son dernier documentaire tourné en Guadeloupe et réalisé avec sa sœur Véronique, donne la parole à des consommateurs de crack. De son nouveau roman Je ne suis pas un homme qui pleure (Lattès 2016), voilà ce qu’elle dit : « À l’origine de ce roman, il devait être question d’amour ou plutôt d’amours inachevées. J’imaginais une histoire légère comme un milieu d’été avec une femme qui parle beaucoup et des hommes qui passent trop vite. C’est après l’avoir écrite, que j’ai réalisé ce que j’en avais fait : le livre d’une romancière qui interroge sa place, ses origines, l’histoire de sa mère, et l’écriture qui rafle tout. » L’impact de la colonisation sur la sexualité des post-colonisés vs petits fils de colons, lʼenfermement identitaire, la déterritorialisation et les rapports Nord/Sud sont ses sujets de prédilection.

Lettre à Glissant

Martinique, le 6 décembre 2015

 

Monsieur Glissant,

 

C’est à cause de toi que je t’écris cette lettre. Toi, qui ne croyant pas beaucoup à la nécessité de la dissertation, nous engages au vivant et à la relation. Point de plan, d’antithèse, aucune pirouette. Je ne démontrerai rien, et parlerai tout bonnement, depuis le cœur de cette terre où tu auras, finalement, vécu. Dans l’avion qui me conduit chez toi, je ne sais encore rien de ce que ce voyage donnera. Juste une occasion, peut-être, de revoir le rocher, savant, du Diamant, puisqu’il était la mesure qui te permettait de saisir les secousses immobiles de l’île.

En cette saison, on ne saurait la croire terre, l’île. On ne saurait se tromper. Les dernières mangues s’abîment dans les hauteurs. Le vent travaille. La nuit, on perçoit, par-dessus les pneus qui coursent et les criquets, des premiers chantés Nwel, des odeurs précoces de Noël, celles que le Cahier d’un retour au pays natal exhalent. Oui, il y a l’écorce de l’orange qui s’annonce et s’achève en dentelles. Oui, oui, il reste encore les pâtés, le cochon, les liqueurs. Oui, cela est vrai aussi, les grandes surfaces écoulent des containers de sapins artificiels. Il paraît que les ménagères préfèrent. Le plastic se conserve mieux que la terre.

J’arriverai trop tard pour voir flamber ta pierre, trop tôt pour dénombrer les moutons et m’endormir à cent. Assise à la terrasse d’une buvette de bord de mer, je songerai vaguement à une soupe zabitan, à ma grand-mère qui n’a jamais soufflé mot, sauf la nuit c’est pas fait pour les hommes. Sauf, c’est fait pour les soucougnans.

J’arriverai tard. Normal. Peut-on arriver là où l’on n’est pas né ?

Et c’est demain que je sortirai.

Demain, c’est à dire demain, j’irai marcher là-bas. Pas à ta manière, d’une foulée libre et ouverte, mais à petits pas, comme Césaire avait la manie de faire. Chaque matin – c’est la légende qui le crie- le vieux monsieur s’imposait une marche. Il y avait souvent un ami avec lui (Pierre ?), il y avait, en lui, entre lui et le pays, un pacte. Je te ferai maire et tu ne me quitteras plus. Je te ferai roi et nous crèverons ensemble.

Les pactes sont faits pour être rompus. Le 17 avril 2008, à la mort du roi, on aurait dit que l’île était devenue la tête du monde. Son père cadaveré, elle n’avait jamais paru aussi grande dans le poste télé. Aussi métropole.

C’est quoi la métropole ?

L’autre jour en Guadeloupe, un journaliste européen a demandé à une veuve de béké si la Guadeloupe, c’était la France. Nous étions huit à table : la békère, trois romanciers, un indépendantiste, un Américain fatigué, une comédienne qui tourne (mon œil !) et moi. Elle a répondu Oui, l’ex bonne femme de l’ancien maitre, ajouté un bien sûr intranquille et puis l’a fermée ferme après que ses voisins de table aient protesté. Non, la Guadeloupe, ce n’était pas la France.

Non, la Martinique n’est pas La France.

Qu’en aurais-tu dit, toi, si tu avais été là ?

Dans tes livres, il m’a toujours semblé distinguer deux points de vue. « Le regard du fils et la vision de l’Etranger ». Dans tes livres, l’optimisme guérit de tout, ose une solution qui vaudrait pour tous, découvreurs et abîmés.

Certes, mais peut-on dépasser l’histoire ? Peut-on être éclairé lorsqu’on a grandi comme moi et comme beaucoup – je nous baptise les avec-peur, les avec-gêne, dans l’obscurité ? Peut-on, après l’horrible, penser beau ?

Si la liberté s’arrache, montre-moi tes mains, promets-moi qu’elles sont sales.

Voilà que tu te réveilles, et voilà ce que tu admets dans Soleil de la Conscience :

« Venu de la Martinique (qui est une île de la ceinture caraïbe) et vivant à Paris, me voici depuis huit ans engagé à une solution française : je veux dire que je ne le suis plus seulement parce qu’il en est ainsi décidé sur la première page d’un passeport, ni parce qu’il se trouve qu’on m’enseigna cette langue et cette culture, mais encore parce que j’éprouve de plus en plus nécessaire une réalité dont je ne peux pas m’abstenir. »

Jusqu’à quel point étais-tu fils ? Qu’est-ce qu’un étranger ?

Césaire, à qui tu ressembles malgré toi, l’inquiétude en moins, nous alerte « Je suis volcanique », comme pour nous annoncer ce jour où la mémoire de tous ces coups de fouets lui pèterait la tête. Tout homme politique français qu’il était, il se sentait l’étranger, nègre, le nègre qui sera la bouche des malheurs qui n’ont pas de bouche. Tu diras, toi : « Nous crions pour ceux qui n’ont pas de voix, mais c’est leur parole qui là nous soutient. Eux, ils sont morts, ils étouffent réellement. »

Sous son costume sans épaulettes de député, sous son uniforme de maire d’un département français, Césaire rêvait, sans doute, pour la Martinique, d’une égalité fraternité liberté avec la mère patrie, questionnait bien plus fiévreusement que toi la relation entre métropole et périphérie. Nous rappelait cette voix, la voix de l’Europe, qui pendant des siècles nous martela que « nous n’avons rien à faire au monde, que nous parasitons le monde, qu’il suffit que nous nous mettions au pas du monde… » Croyait en une lutte à l’issue de laquelle les nègres seraient debout et libres tout à fait.

 

Te rappelles-tu le nègre comique et laid assis dans le tramway ? Ce nègre lâche que Césaire, puis Fanon, s’entêteront à vouloir sauver et soigner.

Avec toi, c’est un peu différent. Selon toi, « c’est à fond » qu’il faudrait « assumer l’histoire (la vivre ensemble) afin peut-être de la dépasser (comme la mer) une nouvelle fois. » Car « Que ferons-nous au monde, les uns et les autres (et ceux encore dont je n’ai pas science), qui portons d’aussi contraires motivations ? Outre le temps où les techniques et les armes machinées vous auront procuré domination, avantage, loisir de réflexion, – que ferons-nous ? Comment façonner nos contraires tremblements, – sinon par la relation qui n’est pas tout court l’impact ni le contact, mais plus loin l’implication d’opacités sauvages et intégrées ? » (L’Intention poétique).

Non que tu nies tout ce qui est arrivé : le départ forcé, la mort par cale, le fleuve sans mitan, le fer sur la peau, le fouet sur les os, la plantation où – je te résume-, il n’y avait aucune ouverture, aucune gentillesse, aucune manière d’entrer en relation avec l’autre, tout y était si exigu, si interdit, tout semblait y être si prédictible. Non que tu souffres d’amnésie comme tant de milliers de Martiniquais, mais parce que tu as su repérer, dans cet espace-temps clos de la traite, la matrice, le vivant, la relation. Le grand fleuve traversé, tu es celui qui oseras évoquer la langue créole, la musique, le conte… Tout ce vivant né en plantation. Tu ne pleureras pas, comme a pleuré Damas, tes poupées noires d’Afrique, mais louera le métissage, redéfini ainsi : le contact proliférant des natures diversifiées. Tu ne t’accommoderas pas de l’ordonnancement temporel et historique d’Hegel, mais t’ouvriras à l’idée du multiple, et du autrement. Ce qui vient après le colonialisme ne saurait être le post-colonialisme, mais quelque chose d’inouï.

On dit que cet optimisme-là, ce talent fou pour un monde fou, utopique, t’éloigne de la négritude. On dit que la négritude est un enfermement. On lit mal Césaire et on conclut trop vite. Dans le Cahier, déjà, il y a ce vœu de dépasser l’histoire – Césaire écrit : « il est place pour tous au rendez-vous de la conquête ». Il y a surtout cette possibilité, propre au poète, de dépasser sa propre corporéité, d’être arbre, à force de regarder les arbres, d’être un Congo à force de penser au Congo. Avant toi, Césaire savait l’importance de laisser tomber les anciens mass et les modèles qui ne marchent pas pour naitre au monde. Dans L’Intention Poétique, tu écris : « Naître au monde, (c’est) concevoir (vivre) le monde comme relation…(…).. c’est avoir conscience, souffrance, énergie de ce partage, lourd à porter, sévère à dire. »

 

Il a plu, ce matin, dans le Sud. Sur la terrasse de la maison grand-paternelle (bien que ce fût, toujours, tous les jours, ma grand-mère qui la briquait), mes oncles causaient de Césaire devant un plat de bananes jaunes avec museaux. C’est, ici, un sujet de conversation, Césaire. Depuis sa disparition (car est-il même seulement mort ?), il y a les pour et les contre, ceux qui prétendent qu’il n’a rien « fichu » et les autres.

Ce ne sont là que des mots de bouche, mais l’oncle Lucien, auto-nommé indépendantiste, reprochait aujourd’hui au poète sans épaulettes de n’avoir jamais parlé le créole. « Pas comme Glissant », il a répliqué, Lucien, lorsque je lui ai rappelé que c’était un tic, un vieux-vieux tic d’intellectuel noir de n’utiliser que le français.

Parce que je sais que mon oncle ne t’a jamais lu, j’ai donc supposé que vous vous étiez déjà croisés, et que tu lui avais lancé deux trois quatre phrases dans sa langue. Car était-ce vraiment la tienne ?

« On m’eût préféré plus authentique, et pourquoi pas, plus sauvage. On m’eût alors accordé ma différence. Mais ma différence est en l’usage que je fais du concept, non dans le refus (ou l’impossibilité) de l’abstraire. Dans ma manière de fréquenter passionnément cette langue, non dans sa méconnaissance. » L’Intention Poétique.

C’est au français que tu fais référence dans ce morceau de prose, c’est en français que toute ta poésie, toute ta pensée, s’exprime et fut publiée. Le créole ne devait te servir qu’à entrer en relation avec le peuple martiniquais, dont tu n’attendais rien, sauf, peut-être, une certaine reconnaissance. Pardon si j’ajoute « certaine », pardon pour ceux qui ne t’ont pas reconnu.

« Il était chez lui, ici »

Lucien parle de toi, pour toi, à ta place. Il a oublié tes hivers en France, ton temps américain. Il n’a de toi, sans doute, retenu que deux titres : La Lézarde et Le Discours antillais, preuve de ta mar-ti-ni-ca-ni-té.

Je n’ose pas lui avouer que tes livres rendent hommage à toutes les régions du monde. Je n’ose pas lui avouer que les Antilles ne sont, dans ton œuvre, qu’un exemple (le premier) qui te servira à développer ton concept du tout-monde. Que cet exemple ne vise jamais au culte de l’un mais à la relation de tous à tous.

Je fais remarquer à Lucien que c’est Césaire, pas toi, qui est resté sur place et lui raconte la manière dont le politicien-poète a réagi lorsque quelques années avant sa mort, j’étais allée lui rendre visite dans sa mairie. C’était la veille d’un départ pour l’Afrique, et il répétait : « Pourquoi partez-vous là-bas ? Pourquoi ne restez-vous pas ici ? Il y a des choses à régler ici aussi. » Je ne me rappelle plus ma réponse, mais me souviens de ma stupéfaction. N’était-ce pas lui qui avait dit « regardez la Martinique, et vous verrez l’Afrique » ? N’était-ce pas lui qui nous avait conduit à reconsidérer notre héritage nègre ? J’ai ouvert Le Cahier et buté contre cette déclaration qui m’a ramenée à toi :

« Non, nous n’avons jamais été amazones du roi du Dahomey, ni princes de Ghana avec huit cent chameaux, ni docteurs à Tombouctou Askia le Grand étant roi, ni architectes de Djenné, ni Mahdis, ni guerriers. Nous ne nous sentons pas sous l’aisselle la démangeaison de ceux qui tinrent jadis la lance. »

Comme tout ceci est vrai et fait lien avec ce que tu nous murmures dans L’Intention poétique : « On ne s’enracine pas dans les vœux (même ceux qui clament la racine) ni dans la terre lointaine (même si c’est la terre-mère, l’Afrique), parce qu’on recommence de la sorte un (autre) processus abstrait d’universel, là où contribuer par sa richesse propre à la relation totale. »

Soyons clairs ; il n’a jamais été question pour Césaire (et c’est ce qui l’oppose à Senghor) de brandir l’antique Afrique comme un épilogue heureux au « discours » antillais. Cette (re)connaissance de la terre-mère entre dans le processus de pacification avec soi et l’autre. Comme toi, il eût pu écrire « Si je veux comprendre mon état au monde (…) il faut que je rattrape à l’instant ces énormes étendues de silence où mon histoire s’est égarée. » (L’Intention Poétique).

Tu parles si peu de ta personne, alors permets-moi de te poser une question. Faisais-tu comme mon père lorsqu’il revient en Martinique : se plaindre constamment de la chaleur, guetter les regards pour voir si on le reconnaît, déballer sa valise où sont rangés son café, ses biscuits petit-beurre, ses rasoirs, sa perceuse France ? Et aussi (j’avais oublié), ses chemises, parce que tout le monde sait bien que celles de là-bas (doit-on dire d’ici ? D’où parler ?) sont de qualité inférieure et virent jaunes au soleil.

Mon père a les préjugés d’un Martiniquais déplacé. Mon père… tu en as fait un héros dans ton Discours Antillais où tu fouilles les tiens, leurs complexes, leur déni, leurs tensions avec la langue française, la patrie française, leur méfiance envers cette belle-mère qui leur a pris beaucoup et leur a donné si peu. Tu reviens sur ce sujet encore très vibrant, ailleurs.

Dans L’Intention, il est même des mots, des lignes, des phrases nés d’après le cri de Césaire, nés, parce que, à toi aussi, il semblait important de « faire le point » : « Ce drame se joue en nous et autour de nous : d’un être (l’Antillais) qui n’est pas reconnu en tant que tel et qui en chacun de nous tente de se crier. Drame de cette existence certaine, impérative, cependant fragile, sans répit menacée. Drame de l’imminence d’un peuple. Ce peuple est, il ne parle pas. (Nous qui parlons ne sommes pas sa voix). Il ne vit pas (Et nous ne sommes pas son souffle) ».

Il y a là-dedans l’ombre du Cahier. Et en filigrane, on entend : « Et dans cette ville inerte, cette foule criarde si étonnamment passée à côté de son cri comme cette ville à côté de son vrai mouvement, de son sens, sans inquiétude, à côté de son vrai cri, le seul qu’on eût voulu l’entendre crier parce qu’on le sent sien lui seul ; parce qu’on le sent habiter en elle dans quelque refuge profond d’ombre et d’orgueil, dans cette ville inerte, cette foule à côté de son cri de faim, de misère, de révolte, de haine, cette foule si étrangement bavarde et muette. »

C’est quoi, c’est quelle affaire, ce cri ? Et que dirait ce cri si seulement il parvenait à être poussé, à pousser ?

Etais-tu un révolutionnaire ? Aurais-tu, si alors tu avais été maire, interdit l’île à Sarkozy ?

Je connais tes amitiés pour Marcel Manville et tous ces guerriers qui planchaient pour remettre la négraille à la verticale. Je sais que là d’où tu viens, le Nord atlantique, on reste rétifs aux changements qui perdent et dénaturent l’île, qu’on applique d’instinct cette phrase de Césaire faite tienne : « Accommodez-vous de moi, je ne m’accommode pas de vous. »

Ce que je ne sais pas, c’est comment on fait cela.

Je retourne en terrasse où Lucien se charge de conclure : « Césaire, c’était un maire, ni plus ni moins ». Où Lucien est cette foule passée à côté de son cri. Où Lucien tue le poète en écrasant sa voix.

Puisque tu n’es plus là, permets donc que je te raconte, que je te dise à quel point l’ile change. « A changé en mal », ajoute la foule qui ne sait toujours pas faire foule. Le niveau de la mer a monté. Le coût de la vie a grimpé. Il y a des fous qui montent et descendent le goudron, plus de violence, plus de pauvres, plus de chacun pour soi, plus de solitude. Dans la rue, tu peux tomber quatre fois sans que personne ne te ramasse. Si d’aventure tu t’égares la nuit, ne t’avise pas de demander ta route ou te tendre ton pouce. On ne te prendrait pas pour un soucougnan égaré. On te traiterait rasta, isalop de cracké. On enverrait le gendarme sur toi.

C’est ainsi que Martinique tourne.

Croisé sur un trottoir, dans la commune du Marin, le maire en cours à qui je demande son opinion sur la Martinique de demain. Il prend une inspiration, et articule : « intelligente et responsable ». Parole de maire, ni plus ni moins.

Responsable, c’est un mot moral pour désigner « adulte ».

L’île est-elle trop jeune ? L’île s’appartient-elle vraiment ?

Te lire renseigne. « Je vois aussi que dans mon pays et dans ma terre le titre est à d’autres ; que la terre n’est pas en nous : trouble condition ici encore, qui raille et rallie la poétique de l’être. Que cette terre où tant d’anonymes scellés par l’histoire des autres (par le déni et l’oubli) ne dorment jamais, que cette terre ainsi fertilisée au sang d’un peuple, non seulement n’est pas à ce peuple (en lui, pourtant hors de lui) mais souffre la dérision de cet injuste cadastre. »

La reconquête, ou la réappropriation de cette terre par ses habitants, est l’un des thèmes du Cahier. Rappelle-toi – mais oui, je sais que tu te souviens- cette ouverture à en pleurer sur la ville désolée, et puis quand même, à la fin, la victoire : « Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le vent, ma main petite maintenant dans son poing énorme, et la force n’est pas en nous, mais au-dessus de nous… »

Au bout du petit matin, surgit donc la lumière, qui peut être conçue comme un dépassement. Le grand dépassement du grand abîmé, qui rattrapant son histoire, transforme ses bleus en blues, en chant transhistorique où toutes les histoires de l’humanité sont considérées. Au bout du petit matin, la petite ville inerte et plate de Fort-de-France explose pour devenir un pays vivant, en relation avec tous les autres.

Il n’y avait rien à contempler au Diamant. Sous la pluie, ton rocher paraissait un caillou enveloppé d’eau, de brume, et des bruits d’un téléviseur qui crachotait le générique d’une série brésilienne. Pas vu non plus, mal cherché, ta maison et, un instant, me suis demandé si elle y était encore, si les quelques années passées sans toi n’avaient pas suffi à l’effacer.

De retour dans le Bezaudin de ton enfance, sur cette terre où frimait autrefois une plantation, tu ne retrouves plus la case familiale. La terre l’a avalée. « Tu ne trouveras pas la case, à cette fois, parmi les pousses et les souques de ciment neuf, déjà cassé, comme ces yoles de travers, menées à l’aviron. A Jamais tu ne trouveras. » Philosophie de la Relation.

Tu te dis « assourdi », étonné, tu témoignes et répertories, avec toute la prudence du minutieux, le disparu, mais, en ton âme, tu sais que « le poème est la seule dimension de vérité ou de permanence ou de déviance qui relie les présences du monde, conquérants et peuples ravagés, savants et communautés élémentaires, chants et hèlements… », que « s’il est vrai que la terre vous fournit la cadence, le poème seul décide du dernier mot. » Philosophie de la Relation.

Ce détachement d’avec la terre natale, est ce qui te distingue de Césaire, et des tiens, et de moi. Il n’y a, dans ton œuvre, aucun hoquet patriotique. Il n’y a pas cette question (où est ma terre ?) qui hantera, corrompra, le monde des Lettres antillaises, cette question qui condamnera Zobel à écrire Diab’la, Césaire, à crier son Cahier, cette question reprise par tout un peuple de travailleurs.

Je me souviens de mes parents qui rêvèrent toute leur vie de rentrer au pays ; je me souviens de leurs vœux de fonctionnaires chaque trois ans, il fallait poser sa mutation ; je me souviens de ton ami Manville qui, jusqu’au bout, a milité pour une Martinique Libre et une terre qui nous appartiendrait ; je me souviens du Christophe de Césaire qui n’était pas que l’histoire d’un roi timbré, mais une métaphore, un appel post-mortem à la terre.

Je me rappelle la parole de ma mère, ce matin, son « c’est à nous ». Elle désignait son carré de jardin créole où poussaient des pieds de tomates sans chlordécone.

Je me souviens de cette question que tu poses dans Soleil de la Conscience : « Aux Antilles, d’où je viens, on peut dire qu’un peuple positivement se construit. Né d’un bouillon de cultures, dans ce laboratoire dont chaque table est une île, voici une synthèse de races, de mœurs, de savoirs, mais qui tend vers son unité propre. Cette synthèse, telle est en effet la question, peut-elle réussir une unité ? »

Et à cette question, je suppose que j’aurais répondu OUI. Oui, à condition que l’île arrache son indépendance.

D’avoir été élevée par des parents assimilés n’aide pas, n’expose pas la conscience au soleil, mais, je me répète, à l’obscurité.

Toi le Martiniquais affranchi de tout régionalisme sentimental, toi le poète qui voyais en Paris une autre île, une terre qui « reçoit, déracine, brouille, puis éclaircit et rassure », toi qui as écrit : « Le voyage n’a de sens qu’autant que le voyageur sait ce qu’il quitte et ce qu’il retrouve. Selon qu’il a été coupé de sa terre natale, en raison d’attache profondes qu’il se sera créées dans le pays de son exil ; ou selon au contraire qu’il n’aspire à rien tant qu’à revenir dans sa « zone de plus grande aisance », toi qui sais la méthode-Saint-John Perse pour guérir de l’exil (« ce n’est pas du sang qui coule dans mes veines, mais de l’eau de mer »), dis-moi donc, toi, quelle était ta zone de grande aisance ? Bâton-Rouge, le morne Bezaudin, Paris, le Diamant ?

Te circonscrire est une mauvaise tentation. « On ne peut pas conclure ». Tu ne connaitras pas, comme l’ont vécu les déplacés, le retour compliqué au pays natal. Tu n’auras pas à te réintégrer, tu ne te désespèreras pas de ne pas pouvoir l’être. Tu n’auras pas à prier l’administration française de te donner ta mutation. Tu n’auras pas à manier un créole de seconde main, à subir le français, à mourir de n’être ni d’ici ni de là-bas. Tu auras compris, poète, à voyager « aux infinis où il n’est nul pays » (L’Intention poétique).

 

Depuis les hauts du quartier Petite France, dans la commune du François, je découvre l’île infinie, puisque la mer n’est pas un obstacle et que la pluie qui vient gomme les lignes. C’est les avents. Nous sommes à quelques jours de Noël. Il faut allumer quatre bougies et fermer les fenêtres à cause du vent. Y a-t-il un rapport entre avents et vents, chacun -ma mère, mon oncle, un voisin- a un avis sur la question. Tous s’accordent, en revanche, à dire qu’ils ne vendront jamais leur terre au Blanc. Ils ne prononcent pas « blancs » mais YO. Ce YO devenu international depuis cette grève contre la vie chère qui électrisa la Martinique et la Guadeloupe en janvier-février 2009. « La Gwadloup, sé ta nou ! La Gwadloup sé pa ta yo ! La Guadeloupe c’est à nous, la Guadeloupe ce n’est pas à eux » était le slogan fait chanson qui remplissait les bouches, les ondes et les murs. Et même que certains, autour de l’île, s’étonnaient qu’une telle créolisation -celle réelle et rêvée des Antilles Françaises- ait pu aboutir à un tel fiasco, à un rejet aussi radical de l’autre habitant : yo. Et même qu’une poignée d’hommes, dont toi, publièrent un manifeste pour les produits de haute nécessité

Vous étiez quelques uns à signer, mais la tête, c’était toi puisque, la même année, tu as fait un rêve et tu l’as partagé dans Philosophie de la Relation : « La créolisation n’est pas ce mélange informe (uniforme) où chacun irait se perdre, mais une suite d’étonnantes résolutions, dont la maxime fluide se dirait ainsi : « Je change, par échanger avec l’autre, sans me perdre pourtant ni me dénaturer. » Il nous faut l’accorder souvent, l’offrir toujours. »

Sept ans après cette date qui fait date, une certaine Martinique rêve encore de faire foule.

 

Trois heures de l’après-midi et tout d’un coup, Lucien me coupe : « Nous n’avons jamais été un pays. Même à l’époque, de Gaulle disait qu’il ne peut pas y avoir de France sans les Antilles, et pas d’Antilles sans la France. » Puis il se lève. Je le regarde s’éloigner, avec ses paradoxes, son t-shirt MIM élimé et sa bouche « autonome », dont aucun poète, pas même toi, ne peut être la bouche.

 

 

 

 

 

 

 

 

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One Response to “Lettre à Glissant”

  1. facebook_Afef Benessaieh.10154274397376233 dit :

    Mon dieu que c’est beau. Quel hommage à Glissant, Fabienne. Quelle plume que la vôtre.