Auteur: Michel Herland

Michel Herland est professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane, Martinique, Antilles françaises.

Café Martinique par Derek Walcott

Derek Walcott, Café Martinique ; trad. de l’anglais par Béatrice Dunner. Monaco : Éd. du rocher, 2004, 151 p.

 

En attendant que l’un des leurs soit couronné par le jury du Prix Nobel de littérature, ce qui ne serait que justice, les Martiniquais ont pu se réjouir, en 1992, de voir honoré Derek Walcott, un ressortissant de l’île sœur de Sainte-Lucie. Principalement célébré pour son œuvre poétique en langue anglaise, D.W. est de ce fait peu connu des lecteurs francophones. C’est pourquoi, il faut saluer l’initiative des Éditions du Rocher qui viennent de publier une version abrégée de la collection de ses essais littéraires, Café Martinique, ainsi nommé suivant le titre du récit qui clôture le recueil. Publié en 1998 à New York sous un titre différent (What the Twilight Says), le recueil original consacrait une place importante à un certain nombre de poètes dont les lecteurs français peuvent difficilement apprécier les mérites (Robert Lowell, Joseph Brodsky, Philip Larkin, Ted Hugues, Les Murray, Robert Frost). Il est donc tout à fait légitime que l’éditeur de la traduction ait éliminé les essais qui leur étaient consacrés. On regrettera par contre qu’aient été écartés ceux qui concernaient Hemingway, V.S. Naipaul (Prix Nobel 2001) et C.L.R James, l’auteur d’une étude remarquée sur la révolution haïtienne (1)

 

L’écriture de D.W. a une facture très littéraire. Il faut rendre hommage à la traductrice, Béatrice Dunner, pour avoir su rendre le ton du texte anglais. La première phrase du livre suffira pour donner une idée de la difficulté de l’exercice :

 

Quand le crépuscule illumine, comme un rai d’ambre sur une scène de théâtre, ces misérables cahutes de bois et de ferrailles rouillées qui encerclent nos villes, une tristesse théâtrale s’en dégage, car cette clarté, comme autrefois, dans l’enfance, le nimbe d’une lampe à pétrole, nous donne le signal du retour.

 

Traduction à la fois exacte et fidèle de l’original :

 

When Dusk heightens, like amber on a stage set, those ramshackle hoardings of wood and rusting iron which circle our cities, a theatrical sorrow rises with it, for the glare, like the aura from an old-fashioned brass lamp, is like a childhood signal to come home.

 

Le recueil inclut le discours de réception du Prix Nobel (« Les Antilles : fragments d’une mémoire épique »). Choix judicieux car l’auteur y donne une définition de l’antillanité dont chacun, ici pourra juger s’il la trouve ou non pertinente. Depuis le ressassement de la mémoire (« nous prêtons bien trop l’oreille au long gémissement qui accompagne le passé », p. 93) jusqu’à l’imitation absurde des mœurs des métropoles (« ces décors bien lisses, cet air conditionné poussé au point que les secrétaires et les cadres rivalisent de pull-overs coquets : plus les bureaux seront froids, et plus ils seront importants, en imitation d’autres climats », p. 98) en passant par le miracle permanent de sociétés qui parviennent à assumer leur diversité. D.W. y voit pour sa part la manifestation d’une sorte d’amour (« c’est cet amour-là qui rassemble nos fragments africains et asiatiques, ces legs tout fendus dont la restauration révèle les cicatrices blanchies », p. 95). Mais l’art, l’art poétique en particulier, a aussi sa part dans cette reconstruction sociale :

 

L’art antillais, c’est la restauration de nos histoires fracassées, de nos esquilles de vocabulaire, et l’archipel devient la métaphore de ces morceaux épars qui, ayant un jour rompu leurs amarres, ont dérivé loin de leur continent d’origine, ibid.)

 

D.W. reproche aux auteurs étrangers à l’archipel d’avoir porté sur lui un regard dépourvu d’empathie, qui l’a durablement marqué.

 

Ces voyageurs apportaient avec eux un malaise contagieux, et leur prose a su réduire le paysage lui-même à la mélancolie, au dégoût de soi… Il y a quelque chose de faux dans la manière dont cette tristesse, cette morbidezza, habite les descriptions des écrivains, qu’ils soient anglais, français ou, parfois même, antillais en exil. Cela tient à une mauvaise appréhension de la lumière, et des peuples qu’elle éclaire… Ce qui reste caché ne saurait être aimé. Comment le voyageur pourrait-il aimer, quand l’amour est immobilité, et le voyage, mouvement ? (p. 105)

 

Mieux vaut donc laisser aux Antillais eux-mêmes le soin de raconter leur histoire. Dans sa « Lettre à Chamoiseau », écrite dans la foulée de la lecture de Texaco, D.W. se montre ébloui par la prose poétique de l’auteur martiniquais (« ses paragraphes sont montueux, comme les mornes vert olive, aux sommets déchiquetés, de ses îles ; le murmure du récit y prend les accents d’un ruisseau aux eaux claires que tressent les cailloux du fond. Il sent le feu de bois et aussi l’embouteillage des villes écrasées de soleil » p. 136). D. W. perçoit surtout que le génie de l’auteur tient à ce qu’il a su, loin de toute subjectivité, exprimer « une mémoire collective, l’histoire de la Martinique de l’esclavage jusqu’aux révolutions du quartier Texaco » (ibid.)

 

Le Prix Nobel de littérature montre moins d’enthousiasme à l’égard de l’essai théorique, l’Eloge de la créolité, auquel a collaboré P. Chamoiseau aux côtés de J. Bernabé et R. Confiant. Il y voit un symptôme de la « francophonie caricaturale » (p. 126), un geste purement provocateur. Ce qui ne l’empêche pas de reconnaître la cohérence qui existe entre un manifeste qui prône l’oralité et le style du roman Texaco qui doit toute sa verve justement à son oralité (p. 129).

 

D.W. ne se montre pas davantage respectueux de l’idéologie de la négritude. Même s’il s’abrite derrière la narrateur du récit qui conclut le livre, son jugement n’est pas moins sans appel :

 

Désormais les jeunes poètes chantaient la négritude, mais pour lui leur conviction n’était qu’un autre visage du viol œdipien, du désir enfantin de se cacher dans ces jupes, loin du monde, loin de la technologie, au plus profond de l’Afrique maternelle (p. 148).

 

Ce texte est daté de 1985. À nouveau, ici, le scepticisme de D.W. à l’égard des propos théoriques d’Aimé Césaire n’est pas incompatible avec l’immense admiration qu’il porte au poète. Perse et Césaire, Césaire et Perse, les deux figures emblématiques de la poésie antillaise en langue française sont rapprochées à plusieurs reprises dans Café Martinique, sans qu’il soit jamais question de les départager, car « le génie antillais est condamné à se contredire » (p. 106).

 

Perse, Césaire… deux hommes issus de milieux diamétralement opposés, opposés par la race, ou, pour utiliser la langue des politiciens, l’un aristocrate et conservateur, l’autre prolétaire et révolutionnaire ; le classique et le romantique, Prospéro et Caliban… toutes dénominations qui s’équilibrent avec facilité, mais le fléau de la balance est celui d’une sensibilité partagée, et cette sensibilité, qu’elle s’appuie ou non sur une tradition visible, est celle d’une marche vers un Monde Nouveau… (p. 72).

 

Tout serait à citer dans ces pages dans lesquelles un poète habitué d’un autre langage, d’une autre rhétorique, nous offre un éloge décalé de notre propre littérature. Mais bien d’autres pages encore méritent l’attention, en particulier celles où est évoquée la tragédie de l’esclavage.

 

Nos ancêtres eux-mêmes ont été complices, nous ne pouvons plus nous venger sur personne. C’est cette honte-là qui nous déchire. Et la terre ne nous appartient pas du simple fait qu’on nous l’a fait labourer (p. 16).

 

D.W. revient plus loin sur les ressorts du drame existentiel qui fait de tout Antillais porteur à la fois du sang de l’esclave et de celui du maître, le descendant de « l’ancêtre qui l’a vendu » et de « l’ancêtre qui l’a acheté » (p. 87). Confronté à de tels fantômes, l’Antillais d’aujourd’hui sera-t-il incité à ne pas reproduire les erreurs commises dans le passé ? Et, plus précisément, la fécondité littéraire de l’archipel s’expliquerait-elle ainsi ? Dans l’essai qu’il a consacré à Naipaul (non reproduit dans Café Martinique), D.W. semble conforter cette hypothèse. Pour qui est né dans les champs de cannes de Trinidad, écrit-il à peu près, la honte ni la fierté ne sont plus de mise, et il ajoute que « dès lors la seule attitude digne consiste à refuser la condition du maître comme celle du serviteur, à n’accepter qu’une servitude : l’écriture ».

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(1) The Black Jacobins. Toussaint Louverture and the San Domingo Revolution.

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One Response to “Café Martinique par Derek Walcott”

  1. […] Je cite :  » Nous parlons dans une langue et bougeons dans une autre…. http://mondesfrancophones.com/espaces/caraibes/cafe-martinique-par-derek-walcott/ […]