Selim Lander est critique, membre de l'AICT (section Caraïbe)

Numéro d’écrou 362573

Un livre D’Arno Bertina (texte) et Anissa Michalon (photos) (1).

 

Photo A. Michalon

Ce bref mais beau livre attire notre attention sur une réalité que les nantis du vieux monde préfèrent le plus souvent ignorer, celle de ces chasses-misère, immigrés clandestins, hors-la-loi malgré eux, que nous croisons sans vraiment les voir, balai en main, sur les trottoirs de nos villes ou dans nos cages d’escalier. Le récit d’Arno Bertina est inspiré en effet d’un personnage réel que nous découvrons par ailleurs à travers les photos d’Anissa Michalon et leurs légendes : Idriss, Malien de la région parisienne, lequel, à bout d’épreuves, de souffrances, d’incompréhension, de solitude, finira par se suicider en prison (2).

A. Bertina écrit dans une langue contemporaine dont on imagine bien la transposition au théâtre, avec de nombreux dialogues, des ellipses, de brèves envolées, le retour obsessionnel de certaines notes, souvent des descriptions de la banlieue, l’autoroute, la grisaille du ciel, etc.

Exemples : « La lumière devenait bleue, et  très vite quelque chose de gris aspirait ce bleu de l’intérieur jusqu’à tirer de lui un jus noir qui collait bientôt à tout » (p. 10). « La lumière baissait en devenant bleue » (p. 15). A. Bertina n’abuse pourtant pas des métaphores ; il en pose quelques-unes, comme par inadvertance, dans son texte : « les consignes sont sévères comme un douanier » (p. 50) !

A. Bertina aime jouer avec les mots mais, là encore, avec économie :

« Au lieu de m’encourager
J’aurais dû me sentir.
Ça aurait dû me porter, ça m’a déprimé. Que ça ne me porte pas m’a déprimé ».

Et un peu plus loin :
« On a traversé.
Que ça vienne à un moment où ça ne pouvait plus que me déprimer m’a déprimé, voilà, c’est ça » (p. 48).

L’auteur ménage enfin un autre genre de surprise : l’entrée en scène de l’organiste de Notre-Dame, dont l’histoire, parallèle à la première au début, se confond bientôt avec celle du pauvre immigré.

Photo A. Michalon

 

Quant aux photos d’A Michalon, et leurs légendes, elles n’ont pas servi simplement de prétexte au  récit ; elles en sont le complément indispensable. Le plus souvent en noir et blanc pour la partie française et en couleur pour celles du village au Mali, elles racontent à leur façon l’histoire vraie d’Idriss, et la juxtaposition qui s’établit ainsi de la réalité et de la fiction ajoute incontestablement et à l’une et à l’autre.

Enfin, il ne faudrait pas manquer de signaler les mérites de l’éditeur, Le bec en l’air, basé à Marseille. Il est rare, dans l’édition française, de voir tant de soin consacré à la réalisation d’un ouvrage, aux dimensions modestes, qui n’est pas conçu pour la « table de salon ». Mais il est vrai que le propos de la collection « Collatéral », qui entend croiser écriture et photographie, est en lui-même une exigence de qualité.

 

(1)   Arno Bertina et Anissa Michalon, Numéro d’écrou 362573, Marseille, Le bec en l’air, coll. « Collatéral », 2103, 118 p., X E.

(2)   L’histoire vraie d’Idriss a été racontée par A. Michalon : « Drissa Coulibaly Idriss : un ailleurs en déroute », Écrire l’histoire, n° 8, 2011.

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