Auteur: Michel Herland

Michel Herland est professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane, Martinique, Antilles françaises.

Michalon et Mouelle : le retour

« J’ai seul le secret de mon sang », Tchicaya U Tam’si.

Il y a deux ans, Thierry Michalon et Ebénézer Njoh Mouelle publiaient le résultat d’un premier dialogue transatlantique consacré aux perspectives de l’État en Afrique, dans un contexte où les rivalités ethniques ou claniques demeurent très présentes (1). Ces deux « honnêtes hommes » du XXIe siècle, formés pour l’un à la science du droit et pour l’autre à la philosophie, nous offrent aujourd’hui un nouvel opus consacré à l’idée de progrès telle qu’elle peut être vécue dans des sociétés de niveau de développement différent (2). Si la pratique du « dialogue » est aussi ancienne que la philosophie (voir les dialogues dits socratiques) et si elle fut, au XVIIIe siècle, un procédé d’exposition très en vogue (3), elle semble passée de mode, aujourd’hui, chez les intellectuels. Les livres écrits à quatre mains par Th. Michalon et E. N. Mouelle sont pourtant là pour nous convaincre que le genre est toujours aussi efficace lorsqu’il s’agit d’accoucher des idées. 

Ebénézer Njoh Mouelle

Ebénézer Njoh Mouelle

Cela étant, il existe une différence majeure entre les dialogues qui ont marqué jusqu’ici l’histoire de la pensée et ceux de nos deux auteurs : c’est que justement ils sont deux ! Traditionnellement, en effet, les dialogues étaient rédigés par un seul auteur qui donnait la part belle à un personnage (Socrate chez Platon), détenteur d’une vérité qu’il faisait progressivement découvrir à ses interlocuteurs fictifs. Rien de tel ici où chaque protagoniste, fait de chair et d’os et non d’encre et de papier, est a priori désireux de faire triompher sa vérité particulière. Cela pourrait déboucher sur un pugilat. Il n’en est rien car nos deux interlocuteurs sont soucieux de comprendre la position de l’autre et, s’ils ne parviennent que rarement à un accord véritable sur le fond (en dépit des conclusions « œcuméniques » des divers chapitres), ils se montrent souvent capables d’infléchir leurs positions et de réduire leurs divergences, à défaut de les faire disparaître complètement. Voir évoluer leur pensée – rédigée dans une langue limpide – est le principal agrément du livre. Mais il a un autre résultat qui est de forcer le lecteur à préciser sa propre position. La maïeutique ne s’exerce donc pas seulement sur les deux protagonistes : elle étend ses effets aux spectateurs de cette équipée intellectuelle.

Premier point abordé dans le livre, « la sorcellerie, réalité ou simple croyance », paraîtra sûrement vite réglé au lecteur nourri des certitudes occidentales, comme il le paraissait à Th. Michalon. Le lecteur risque néanmoins de ne pas sortir indemne de ce chapitre, d’où il ressort que la sorcellerie n’est pas réservée aux peuples primitifs, qu’elle est toujours présente aussi dans la campagne française ! Le chapitre suivant s’attache au « mythe » de la « toute-puissance » de l’homme blanc, mythe qui serait propre, selon Th. Michalon, aux peuples de l’Afrique subsaharienne (4) et  qui confirmerait, selon lui, l’attachement desdits peuples à une vision du monde contraire à l’entrée dans la modernité et donc au développement. E. N. Mouelle a beau jeu de lui répondre que les interventions des militaires français en Afrique, que se soit pour soutenir un dictateur ou pour le déposer, ne sont nullement un « mythe ». Il reconnaît par ailleurs – d’autant plus volontiers qu’il fut l’un des premiers à la dénoncer (5) – que la mentalité superstitieuse et magique constitue effectivement un frein au développement (p. 33).

Thierry Michalon

Thierry Michalon

On entre véritablement dans le sujet indiqué par le titre du livre avec le chapitre 3 : « L’humanité progresse-t-elle ? » Tout dépend, évidemment de ce que l’on entend par « progrès ». Pour les auteurs des Lumières, la réponse était simple : l’humanité devait (« était condamnée à ») se diriger à la fois vers la paix, la satisfaction des besoins matériels pour tous et la suppression des inégalités les plus criantes, l’idéal étant celui d’une « honnête médiocrité » (6). Une telle conception du progrès était évidemment sous-tendue par la foi dans le progrès moral (tolérance, absence d’esprit de conquête, refus d’accumuler des richesses sans fin au détriment des moins capables, …). Cette croyance (qui concerne donc une double évolution future : sur le plan des faits et sur le plan des mentalités – ou de la morale) a été partagée et demeure largement partagée. Ce n’est plus le cas, remarque Th. Michalon, dans les pays nantis. Le fait est que la situation économique (chômage incompressible, dette publique irremboursable) et sociale (montée des inégalités, crise de l’État providence) n’incite pas à l’optimisme. Pourtant Th. Michalon veut repérer dans l’histoire le signe d’un progrès à la fois matériel (difficilement contestable) et moral. Il fait transparaître néanmoins quelques doutes. En effet, dès que l’on définit le comportement moral non par ses apparences (bienveillance, respect des règles favorables au bien commun, etc.) mais comme l’expression d’une liberté, se pose la question de l’existence de la liberté… qui reste entière.

Matérialiste, Th. Michalon incline vers le déterminisme, ce qui ne l’empêche pas de penser qu’il existe dans la société moderne « une capacité critique de réflexion critique sur notre société comme sur notre propre vie » (p. 104). Quant à E. N. Mouelle, philosophe bergsonien, il repère une rupture essentielle entre l’homme et l’animal. Pour lui, l’homme « n’est pas collé au monde » (à la nature), sa « liberté s’inscrit dans l’intentionnalité de la conscience grâce à laquelle l’homme structure son monde et agit sur lui » (p. 71). Il concède néanmoins « qu’il existe des degrés dans la liberté » (p. 77).

La question ontologique (qu’est-ce qu’être un homme ?) fait l’essentiel des débats du chapitre 4. Le philosophe spiritualiste insiste sur le saut qualitatif, sur la mutation qui aurait fait accéder d’un coup l’humanité, et toute l’humanité, aux catégories de la raison pure kantienne. Tandis que le juriste matérialiste tient pour un éveil progressif de la conscience au fur et à mesure que les connaissances se développent (p. 75). La querelle peut se résoudre, à suivre E. N. Mouelle, pour peu que l’on accepte de distinguer deux niveaux de la conscience : la conscience comme intentionnalité, celle qui pousse à agir, qui serait commune à tous les hommes, et la conscience enrichie de connaissances qui constitue la culture (p. 83).

Autre sujet de dispute : Dieu (chapitre 5). Th. Michalon fait profession d’athéisme : il « rejette l’idée de Dieu » (p. 95), contrairement à E. N. Mouelle qui se réclame du christianisme. Curieusement, la possibilité de l’agnosticisme n’est jamais évoquée. On se trouve donc face à deux Foi(s) : celle qui postule l’existence de dieu, celle qui postule le contraire. Deux positions à l’évidence irréconciliables. Entre celui qui croit qu’il existe entre les hommes « un lien invisible, le lien de la conscience qui est celui-là même qui les lierait aussi à la transcendance que nous appelons Dieu, c’est-à-dire l’esprit à son maximum de densité énergétique » (p. 99) et celui qui ne voit dans la croyance en Dieu qu’une solution de confort, une « prothèse » (p. 95) protégeant de l’angoisse existentielle, il ne saurait y avoir de moyen terme, et il n’y en a pas.

Dernier chapitre, sur la figure du sage. Th. Michalon commence par s’insurger contre la fausse idée suivant laquelle les sociétés avancées seraient tellement obnubilées par « l’avoir » qu’elle se seraient tragiquement appauvries du côté de « l’être », si bien que les sociétés moins avancées apparaîtraient, de ce point de vue, comme des paradis perdus. On s’attendrait à voir cité ici les travaux des anthropologues, en particulier Marshall Sahlins et son ouvrage fameux titré Âge de pierre, âge d’abondance (1974), ce qui aurait permis d’apporter quelques éléments factuels au débat, mais il n’en est rien (7). Th. Michalon fait valoir plutôt que les progrès de l’éducation ont apporté une « capacité de réflexion critique » (cf. supra) qui « constituerait une vraie sagesse ». E. N. Mouelle ne peut pas accepter une telle définition de la sagesse, car cette dernière « ne concerne pas un groupe d’hommes ; elle est une affaire d’autorité morale assumée par des individus » (p. 108). Encore faut-il se méfier, ce qui apparaît souvent comme de l’autorité morale n’étant bien souvent que l’expression du conservatisme (p. 116). Quant à la question de « l’être » et de « l’avoir », il remarque que, dans les sociétés traditionnelles africaines aussi, « l’avoir » prend bien souvent le pas sur « l’être » (p. 123)…

La place manque, dans un simple compte-rendu, pour évoquer l’ensemble des questions débattues dans ce livre et pour rendre justice à la richesse des arguments qui y sont échangés. Il suffira de répéter, en conclusion, que cet exercice original est une invitation pour tout un chacun à se poser les questions sur lesquelles toute personne humaine se doit de prendre parti. Un petit pas vers la sagesse !

(1)   L’État et les clivages ethniques en Afrique, Yaoundé, Ifrikaya, coll. « Interlignes », 2011, 135 p. et Abidjan, Éditions du CERAP, collection « Controverses », , 2011, 174 pages. Cf. Michel Herland :  « De l’Afrique aux Antilles – le dialogue de deux sages », mondesfrancophones.com, 6 décembre 2011, http://mondesfrancophones.com/espaces/afriques/de-l%e2%80%99afrique-aux-antilles-le-dialogue-de-deux-sages/. E. N Mouelle et Th. Michalon ont enseigné respectivement aux universités de Yaoundé et des Antilles-Guyane.

(2)   L’Idée de progrès dans la diversité des cultures, Yaoundé, Ifrikaya, coll. « Interlignes », 2011, 144 p.

(3)   Et pas uniquement chez les philosophes. Cf., en économie, entre bien d’autres exemples, les célèbres Dialogues sur le commerce des bleds de Ferdinando Galiani (1770).

(4)   Pourquoi en exclue-t-il l’Algérie, alors que nous pouvons confirmer que le sentiment suivant lequel la France serait responsable de tous ses maux y est très prégnant ?

(5)   In De la médiocrité à l’excellence, dont la première édition date de 1970.

(6)   « Médiocrité » n’étant pas à prendre ici dans son sens moderne, péjoratif (comme dans le titre du livre de E. N. Mouelle) mais dans celui de milieu ou de situation moyenne.

(7)   L’ouvrage est accompagné d’une abondante bibliographie. On peut noter quand même l’omission de certains ouvrages a priori fondamentaux, compte tenu des sujets traités, parmi lesquels, outre celui de M. Sahlins, ceux de L. Dumont (Homo hierarchicus, 1971, Homo  aequalis, 1977), de G. Dumézil (Jupiter Mars Quirinus, 1941), de Freud (Malaise dans la civilisation, 1930), de Darwin (La filiation de l’homme, 1871). Liste non exhaustive.

 

 

 

 

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