Auteur: Katerina Spiropoulou

Après un doctorat en Lettres Modernes à l'Université de Paris XIII, Katerina enseigne le Français Langue Etrangère à l'Ecole Gréco-française de Thessalonique « Kalamari » ainsi qu'à l’Université de Thessalie.

Inassouvies, nos vies, par Fatou Diome

Fatou Diome, Inassouvies, nos vies, Paris, Flammarion, 2008, 271 p., ISBN : 978-0812-1353-1.

 1150632-1480347

 

Remarquée en 2003 pour son premier roman Le Ventre de l’Atlantique, Fatou Diome, jeune romancière originaire du Sénégal, revient en juin 2008 avec un troisième roman, musical, tendre, sensible, poignant : Inassouvies, nos vies.

Loin de l’immigration des Noirs attirés par l’Europe qu’elle évoquait avec finesse dans Le Ventre de l’Atlantique ou de la transmission orale africaine qui faisait la trame de Ketala, la romancière interroge ici la vie, ses pulsations, ses ratés. Pourquoi avons-nous besoin des autres pour vivre ? Par quelles touches le bonheur est-il possible ? Pourquoi, toujours, cette sensation de manque comme si notre vie était inassouvie ?

L’inassouvi, surgi de nulle part nous surprend partout, à tout moment, et creuse son cratère en nous. Aboutissement ? Où et comment ? Peu importe puisque la ligne continue. (p. 202)

Betty, la trentaine inaccomplie, célibataire, solitaire et angoissée, cherche anxieusement, comme à la loupe, des réponses, accoudée à sa fenêtre, passant ses journées à « zoomer » et à analyser la vie des autres : tel couple de vieux, l’intello-écolo du quatrième étage, le divorcé-dragueur, une épouse sophistiquée, des jumelles de la quarantaine du deuxième… Ces vies-là se croisent, ces liens-là se font et se défont sous nos yeux, toujours trop fragiles. Tous, du quatrième au rez-de-chaussée, sont exactement comme l’héroïne du livre : images changeantes de la même difficulté d’être. Parmi ces personnages, l’attention de Betty se porte sur une vieille dame, dont l’histoire occupe presque l’ensemble du livre. Baptisée Félicité par l’héroïne tant elle avait l’air joyeuse de vivre, celle-ci va se nouer d’amitié avec Betty qui, à son tour, en aperçoit des leçons, un fil, pour vivre :

De son étude des différentes vies qui l’entouraient, elle espérait tirer un solide enseignement afin de mieux orienter ses pas. Inassouvi, notre besoin de modèle pour vivre. (p. 128)

Des liens véritables se tissent au fur et à mesure qu’on avance, mais soudain la doyenne se trouve, contre son gré, enfermée dans une maison de retraite pour y passer le reste de sa vie. Comme « l’enfant sortant du ventre maternel, pleura, en quittant son domicile », la vieille dame se trouve éloignée de chez elle par la décision des siens. Fatou Diome, frappée dès son arrivée en France par la cloison dressée entre les générations, interroge le sort que réserve la société occidentale aux personnes âgées. Les institutions de retraite n’y sont-elles pas, se demande-t-elle dans une interview, une nouvelle forme d’esclavage ?

Obstinément, Betty rend visite à Félicité tous les jours mais celle-ci se plonge dans le mutisme. L’héroïne prend du recul et se décide de partir quelques jours à l’étranger. À son retour, elle apprend la mort de Félicité. Son amie n’est plus là, elle est partie incognito, seule en proie à sa tourmente.

Inassouvi, notre désir d’être là au bon moment… (p. 199)

Félicité a pris le temps de laisser un seul mais éloquent message à l’héroïne :

 Il faut vivre ! Pas seulement pour les autres, pour vous aussi. (p. 198)

La mélancolie et la tristesse de Betty sont diffuses. Fatiguée par la vacuité de l’existence, elle trouve refuge dans la musique et la kora. Crises, colères, réflexion dominent l’existence de Betty qui vit en recluse jusqu’à l’apparition d’un homme, qui la fait sortir de son spleen. Mais la vie fait ses trous de dentelle ; au vide de trop, c’est le déclic : Betty largue les amarres, disparaît, coupant les ponts avec ses habitudes et la routine, pour on ne sait où, à la recherche de la Vie :

Inassouvie, la vie, puisqu’elle a toujours besoin d’un horizon.

Je pars, apprendre à vivre… La vie navigue sans carte, libre, elle ne revient jamais sur ces pas et n’honore que ses propres rendez-vous ; c’est elle qui choisit nos ports… Partir, vivre libre et mourir, comme une algue de l’Atlantique. (p. 250, 260, 261)

Dans Inassouvies, nos vies, au style limpide et plein de métaphores, la Vie est un voyage intérieur qui nous met face à nous-mêmes : on ne peut se saisir qu’à travers des relations aux choses, aux êtres, des liens au monde.

 

L’Auteur :
Fatou Diome est née au Sénégal. Elle arrive en France en 1994 et vit depuis à Strasbourg. Elle est l’auteur d’un recueil de nouvelles La Préférence nationale (2001) ainsi que deux romans Le Ventre de l’Atlantique (2003) et Kétala (2006).

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One Response to “Inassouvies, nos vies, par Fatou Diome”

  1. St-Ralph dit :

    La lecture de ce roman a laissé ma curiosité inassouvie. Des digressions trop nombreuses et sans intérêt pour la compréhension de l’oeuvre ont fini par m’exaspérer. Cependant, j’admets la beauté de la langue et quelques très belles pages. Mais je n’aime pas être malmené sans raison ; car c’est le sentiment que je retire de la lecture de ce roman. Il tire dans tous les sens et devient lassant.