Auteur: Claude Eric Owono Zambo

Claude Eric OWONO ZAMBO est un ancien normalien et détenteur d'un Doctorat (option Sciences du Langage) obtenu à l’Université de Bergen en Norvège. Il est également membre du comité éditorial de la revue Arena Romanistica. Entre autres articles, il a publié « Pseudonymie et métaphore dans la re-identification des Chefs d’États africains » (2011), « L’écrivain francophone au cœur de la problématique de la langue d’écriture » (2011), « Paris au cœur de la production littéraire africaine : monopole éditorial, péril créateur » (2012), « De la coexistence au conflit des langues: images de la société camerounaise dans Branle-bas en noir et blanc de Mongo Beti » (2012).

De la culture comme nécessité pour l’Afrique face à la mondialisation

OWONO ZAMBO

Dr en Sciences du Langage

Professeur de Lettres modernes – Académie de Versailles

De la culture comme nécessité pour l’Afrique face à la mondialisation

Tout peuple aspire, légitimement, au bien-être, au mieux-vivre. L’Afrique, ainsi, a une ambition réelle de se développer. Cependant, le processus efficace visant à atteindre cet idéal reste peu certain d’être entamé. Le continent africain, de manière générale, demeure handicapé dans son élan de développement. Son indépendance culturelle et mentale est encore à réaliser. Cet article est une réflexion sur la nécessité, pour l’Afrique, de s’émanciper au plan culturel et de postuler cela comme un véritable préalable à tout essor politique, économique ou technico-scientifique du continent.

1. Culture et signification

La culture est une notion abondamment étudiée dans le cadre, soit des études littéraires, soit dans celui des sciences sociales. En Afrique, elle reste néanmoins peu prise au sérieux par certains penseurs de la gouvernance politique. Malgré tout, la culture doit être conçue comme un instrument mais aussi comme un matériau à partir duquel un peuple se pense, se définit, se construit et se projette.

La culture, comme la définissent Mattelart et Neveu (2008 : 4), est un outil de « réorganisation d’une société ». Dès lors, culture et société se livrent à un rapport d’interdépendance où l’une et l’autre s’influencent mutuellement. Il faut tout de même reconnaître que le facteur humain, pris dans sa singularité ou dans son rapport à autrui, est le résultat le plus abouti de cette interaction.

La citation de Mattelart et Neveu, susmentionnée, est très importante dans la mesure où elle postule qu’une société donnée n’a de cohérence que dans la pensée logique de la structure que le politique lui donne. Evidemment, le politique peut agir à sa guise pour orienter ou ré-orienter la couleur culturelle de la société et donc des individus qui la composent.

Tout cela veut dire qu’il n’y a pas d’efficacité possible lorsqu’un peuple ne se fixe pas un minimum de schéma culturel. Certes, la culture est parfois, et d’ailleurs en grande partie, soumise aux aléas des flux humains exposés eux-mêmes à la notion de différence. Cependant, si l’on ne fixe pas le cap, il se trouve que les mentalités individuelles ou collectives vont se résoudre à l’errance identitaire de telle sorte que le facteur aliénant, qui pèse actuellement sur le continent africain, ne puisse que les tourmenter sans cesse. C’est donc à juste titre que Kaputa Lota (2013 : 17) pose comme préalable au développement de l’Afrique le fait de devoir « révolutionner … [les] mentalités perverties ». Cette révolution est, il faut le souligner à grands traits, éminemment mentale et culturelle.

2. Crise des concepts importés et réorganisation identitaire en Afrique

L’Afrique a fait, depuis les indépendances au moins, à un certain nombre de contraintes institutionnelle, économique et politique (voir Onana). Il a ainsi été imposé aux pays africains de « s’aligner » pour être catégorisés comme faisant partie du quart-monde, du tiers-monde, de pays sous-développés, de pays en ajustement structurel, de pays pauvres et très endettés, etc. La dernière trouvaille, dans cet ensemble de formules creuses et vicieuses, c’est le terme « pays émergent ».

Très à la mode aujourd’hui dans les milieux politiques, si l’on croit vraiment à la notion de « pays émergent », il devient impératif, pour ces Etats africains en construction, de réorganiser leurs sociétés au plus vite. Cette réorganisation est d’abord, bien évidemment, mentale/culturelle. Il faut en effet aider à la régénérescence de la culture africaine longtemps engluée dans un mimétisme puéril de l’ « héritage » colonial. La conséquence n’a pas tardé à apparaître dans ces propos de Hampaté Bâ (1972 : 27) pour qui l’Afrique « a plutôt tendance à vivre et à penser à l’européenne ».

Dès lors, les Africains doivent se convaincre qu’ils ne seront jamais africains s’ils ne parlent pas dans leurs langues maternelles, s’ils ne se scolarisent pas dans leurs langues maternelles, s’ils ne pensent pas dans leurs langues maternelles. En un mot, il n’y aura pas d’Africains véritables s’ils ne créent pas dans leurs langues maternelles. Beaucoup de générations ont déjà ainsi été sacrifiées par la politique d’aliénation du continent qui fait des langues coloniales, les langues officielles. La conséquence la plus plausible, sur le plan psycho-social, est que l’on continue de croire que c’est dans les langues coloniales que l’on affirme le mieux son humanité.

3. Actualité de l’affirmation de soi et d’autonomie pour l’Afrique

Le débat sur cette question de l’autonomie réelle du continent n’est pas clos, comme le pensent certains Africains (enthousiastes) autoproclamés postmodernistes. Le débat n’est clos que pour ceux qui se satisfont de leur petite position de pouvoir et qui n’ont pour seul guide suprême que leur instinct nombriliste. Le débat ne saurait être clos tant que l’on verra en la notion de culture, un facteur utile et premier à la socialisation harmonieuse de l’humain. Nous disons « harmonieuse » parce qu’il n’y a d’humain véritable que lorsque celui-ci s’intègre dans un socle culturel solide ; même s’il peut se greffer à ce socle de nouveaux éléments d’enrichissement. La culture n’est pas un accessoire dérisoire car, pour Mattelart et Neveu (2008 : 4), travailler à enraciner un peuple autour d’un idéal culturel permet de construire le « ciment d’une conscience nationale ». Cela n’est que vertu, en tout cas.

Malgré tout, la pensée hâtive estime que le raisonnement ci-dessus exposé émane d’une manière de ne voir l’Afrique que sous l’angle d’un repli sur elle-même. Cette pensée hâtive, parce qu’elle craint de se livrer à un travail plus consistant sur l’africanisation de l’Afrique, opte pour la solution de la facilité qui est celle de l’européanisation qui, comme l’indiquent Shomba Kinyamba et Kuyunsa Bidum (2000 : 119), « gagne de plus en plus l’âme africaine » actuelle du continent. Ainsi, le continent africain se positionne plus comme « consommateur » de la culture des autres et non comme « producteur » de la sienne propre. Ce qui ne lui permet pas de se constituer en une force de proposition dans le commerce des cultures du monde. « L’acculturation face au mode de vie occidental » (Kaputa Lota 2013 : 14) semble, jusqu’ici, demeurer le seul capital cumulé par les Africains.

4. Quelle sortie de crise préconiser ?

Prétendre à l’émergence de certains pays africains (au Cameroun, on la projette même en 2035 quand d’autres pays l’envisagent en 2020), c’est travailler les questions de paradigmes de pensée comme préalables. C’est instaurer une identité nationale ou continentale dont on est fier. C’est se sentir à l’aise avec son milieu socioculturel (cosmogonies, imaginaires culturels, etc.). C’est surtout être certain d’avoir des citoyens et non de simples habitants d’un pays ou d’une région.

La nécessité de la culture africaine apparaît désormais comme absolue, si l’on veut véritablement parler de ce continent comme un partenaire performant dans les échanges intercontinentaux. L’agonie des langues et cultures en Afrique, face à la forte domination des langues arabo-occidentales, n’est plus à discuter, si l’on est sérieux. Le décollage de l’Afrique, si l’on est aussi sérieux, ne peut se faire avec des langues et cultures autres. D’ailleurs, qui mieux que Karl Marx (1937 : 38) pour nous rappeler qu’un homme (un Africain donc, pour le cas d’espèce) qui vit par la faveur d’un autre, qui vit par la faveur d’une autre langue ou par la faveur d’une autre culture ne peut, en aucun cas, se considérer comme un être indépendant. Au contraire. Aucun pays au monde ne s’est développé sur un socle socio-culturel et linguistique exogène. L’exception à cette règle ne saurait venir de l’Afrique, on se l’imagine bien.

Bibliographie

Amadou Hampaté Bâ, Aspects de la civilisation africaine, Paris, Présence africaine, 1972.

José Kaputa Lota, Révolution culturelle et développement en Afrique, Paris, L’Harmattan, 2013.

Karl Marx, Œuvres philosophiques, tome VI, Economie politique et philosophie, Idéologie allemande, Ière partie, traduit par J. Molitor, Paris, Alfred Costes, 1937.

Armand Mattelart et Erik Neveu, Introduction aux cultural Studies, Paris, La Découverte, 2008.

Jean Baptiste Onana, « De la relation entre culture et développement : leçons asiatiques pour l’Afrique », http://www.politique-africaine.com/numeros/pdf/068096.pdf

Sylvain Shomba Kinyamba et Gilbert Kuyunsa Bidum, Dynamique sociale et sous-développement en république démocratique du Congo, Kinshasa, P.U.C. 2000.

 

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