Auteur: Michel Herland

Michel Herland est professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane, Martinique, Antilles françaises.

Les Jardins d’Aimé Césaire : une initiation

« Rien ne délivre jamais que l’obscurité du dire » (A. Césaire)

On l’a dit et redit : Césaire fut un immense poète. On ne voit pas qui, au mitan du XXe siècle, pourrait l’égaler, en dehors peut-être de Perse. Si tant est qu’ait un sens la comparaison entre le Martiniquais sorti du peuple, nègre entre les nègres, dont les poèmes sont autant de coups de poing, et le Guadeloupéen issu d’une famille de planteurs blancs, qui cisèle ses oracles dans une langue hiératique et majestueuse.

René Hénane avec Aimé Césaire

René Hénane avec Aimé Césaire

Pour en rester à Césaire, il y a un mystère dans son succès. Car si ses vers, sa verve inépuisable nous saisissent et nous emportent, une part de la fascination qu’il exerce tient à l’ésotérisme de son langage. Nous sommes devant ses poèmes comme devant une belle femme inaccessible. Elle n’est pas moins belle pour autant, sinon davantage, et il en va peut-être de même pour la poésie hermétique de Césaire. Avec cette différence, néanmoins que, contrairement à la dame, les poèmes ne peuvent pas nous échapper : les énigmes imprimées sur le papier ne nous fuiront pas ; rien ne nous empêche de tenter de les percer. Mais si la poésie de Césaire est forte d’emblée par les sensations qu’elle provoque, la compréhension est un stade supérieur qui réclame des efforts. Heureusement, des passeurs sont là pour nous aider à interpréter le sens caché derrière les formules mystérieuses, mallarméennes, du poète.      

Les lecteurs de Mondesfrancophones connaissent bien René Hénane et nous avons rendu compte à plusieurs reprises de ses travaux, à commencer par les éditions savantes de Ferrements et des Armes miraculeuses qu’il a réalisées en collaboration avec M. Souley Ba et Lilyan Kesteloot, et qui contiennent nombre d’éclaircissements utiles (1). René Hénane est également l’auteur, en solo, d’autres ouvrages, parmi lesquels un Glossaire que tout lecteur de Césaire devrait avoir en permanence sous la main : y sont recensés et expliqués tous les termes rares exhumés par le poète ou qu’il prend dans une tournure ou dans un sens inhabituels (2).

Profitant de l’agitation faite autour de Césaire en 2013, à l’occasion du centenaire de sa naissance, les éditions l’Harmattan ont opportunément réédité le premier livre de René Hénane consacré au poète (3). Réédition opportune, en effet, car ces Jardins constituent la meilleure introduction possible à une lecture compréhensive de la poésie césairienne. Comme Hénane l’explique lui-même, une lecture intelligente et non plus simplement sensible des poèmes de Césaire s’effectue en deux étapes, avec des allers-retours entre les deux : le décryptage mot à mot d’une part et la compréhension du sens métaphorique d’autre part. Cela passe par « l’examen étymologique, historique, linguistique, structurel, symbolique de chaque terme ou expression » (p. 13). « Rien ne doit être négligé… : conjoncture politique, climat social, éléments historiques, biographiques, influences et rencontres littéraires, artistiques, chocs affectifs… » (p. 29). Il faut du courage, on le voit, et même de l’acharnement pour se lancer dans une telle enquête, le poète ayant livré fort peu de clefs. N’avouait-il pas d’ailleurs : « Tous mes secrets sont dans mes poèmes » (p. 21) ?

Mais Hénane s’y entend pour élucider les énigmes. Grâce à lui, nos yeux s’ouvrent, l’ombre s’éclaircit. De fait, à chaque page, il lève le voile sur quelque terme obscur, décrypte des images qu’on croyait inaptes à toute interprétation rationnelle. Un exemple suffira : deux vers tirés du poème « Rabordaille » (4) qui appartient au recueil Moi, laminaire.

En ce temps-là la terre était insermentée
(On était loin de la prétintaille quinteuse qu’on lui connaît depuis)…
(p. 226).

 « Insermentée » ? Dépourvue de tout serment d’allégeance, explique Hénane, donc rebelle à toute servitude, une terre libre, d’avant la colonisation s’il est question de Cuba, comme c’est probable puisque le poème fait partie de la suite Annonciation accompagnant des aquatintes du peintre et ami (cubain) de Césaire Wifredo Lam (5).

La « prétintaille » ? Le mot est parfois employé au sens de falbalas, d’ornement inutile. Hénane exhume un autre sens : les figures d’un jeu de carte espagnol appelé « Hombre » (homme). La prétintaille désignerait alors les hommes.

Pourquoi « quinteuse » ? À en croire Hénane, il ne s’agirait nullement de toux ou de musique mais plutôt de Charles Quint. La « prétintaille quinteuse » serait donc l’armée de Charles Quint à la conquête de Cuba, et ses descendants.

Ces exemples prouvent qu’on est souvent dans l’hypothèse plutôt que dans une vérité incontestable et que rien n’interdit à chacun de pencher vers d’autres interprétations (6). Le lecteur de ces Jardins d’Aimé Césaire reconnaîtra néanmoins que celles de Hénane sont le plus souvent convaincantes. En tout état de cause, elles proposent un sens précis là où la lecture naïve laissait seulement une impression, aussi forte fût-elle.   

 

(1) M. Souley Ba, René Hénane et Lilyan Kesteloot : Du fond d’un pays de silence – Édition critique de Ferrements, Paris, Orizons, 2012, 329 p. Cf. Lire Césaire ? Oui mais comment ?, Mondesfrancophones.com, 15 février 2013. http://mondesfrancophones.com/debats/aime-cesaire/lire-cesaire-oui-mais-comment/. Des mêmes : Introduction à Moi, laminaire d’Aimé Césaire, Paris, L’Harmattan, 2012, 275 p. Cf. Moi laminaire d’Aimé Césaire : édition critique, Mondesfrancophones.com, 1er juin 2013. http://mondesfrancophones.com/espaces/pratiques-poetiques/moi-laminaire-daime-cesaire-edition-critique/

(2) René Hénane : Glossaire des termes rares dans l’œuvre d’Aimé Césaire, Paris, Jean-Michel Place, 2004, 141 p.

(3) René Hénane : Les Jardins d’Aimé Césaire, Paris, L’Harmattan, 2003, rééd. 2013, 264 p.

(4) Un terme qui appelle également sa traduction : petit tambour cylindrique à deux peaux ; le rythme rapide joué sur cet instrument (p. 227).

(5) Poèmes reproduits avec les aquatintes in Daniel Maximin : Césaire et Lam, Insolites bâtisseurs, Paris, HC Éditions, 2011, 95 p. Cf. Michel Herland : Picasso, Césaire, Lam : triangle de la création, Mondesfrancophones.com, 8 novembre 2012. http://mondesfrancophones.com/espaces/periples-des-arts/picasso-cesaire-lam-triangle-de-la-creation/

(6) C’est d’ailleurs le cas de l’auteur de la notice consacrée à « Rabordaille » dans l’Édition critique de Ferrements (voir p. 238 de l’ouvrage en question).

 

 

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