Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Pénal, pénis, drôles d’envies

L’envie du pénal dont Philippe Muray, cela fait maintenant plus de dix ans, analysait le phénomène, a pris de nos jours une assez belle vitesse de croisière. L’angoissante peur du vide.  Des lois, des lois, encore des lois, toujours plus de lois ! Mais les lois sont faites pour s’en servir. Alors des juges s’en servent.  À tort et à travers. Pour le meilleur et pour le pire. Souvent, hélas, pour le pire. Rappel en passant : l’affaire Outreau. Je n’y fais pas allusion par hasard, puisque les deux autres affaires dont je vais parler ont la pédophilie pour objet. Envie de pénal et envie de pénis (le jeu de mots de Muray touchait juste) sont souvent à l’origine d’une fichue confusion dans la tête de certains juges (des cellules d’aide psychanalytique ne seraient pas de trop), et de dégâts dans la vie de malheureux justiciables.

Bordeaux, année 2000, exposition « Présumés innocents ». On  se souvient : une plainte est déposée pour, notamment, « diffusion de l’image d’un mineur présentant un caractère pornographique ». Les trois organisateurs de l’expo mis en examen. Dix ans d’enquête et de procédure, à cause de l’obstination insensée d’un juge d’instruction, des policiers, des gendarmes, des magistrats mobilisés, envoyés à l’étranger pour retrouver le dangereux criminel Robert  Mapplethorpe (mort depuis des années — Une cellule de soutien culturel auprès de certains magistrats serait également bienvenu), les responsables de l’expo harcelés, beaucoup d’argent du contribuable dépensé, tout ça pour aboutir à quoi ? À un non-lieu.

Suisse. 2010. Roman Polanski est toujours en résidence surveillée, attendant son éventuelle extradition vers les Etats-Unis pour y être jugé. Nous avons dit, dans un précédent édito (n° 362), ce que nous pensions de la façon dont certains politiques et « philosophes » avaient rejoint la meute aboyant aux chausses du cinéaste. La meute, c’est justement le titre d’un essai que Yann Moix vient de consacrer à « l’affaire Polanski » . Un livre indigné, un livre de saine et de juste colère. Un livre qui a suscité les foudres de l’ambassadeur de France en Suisse, lequel commençait à rêver d’une possible interdiction (pas de faiseurs de lois, d’applicateurs de lois, sans censeurs)**. Yann Moix reprend l’affaire depuis ses débuts, mène sa démonstration avec la fougue et la rigueur logique d’un Péguy, dont il est grand lecteur, et à la lumière de Kafka. Dans le Procès, tout est lumineusement exposé de la mécanique du lynchage dont Polanski continue d’être la victime.  Le chapitre le plus impressionnant du livre de Moix est intitulé « l’é-meute ». Il y est expliqué la différence qu’il y a entre les « frères dans l’infamie », ces « salauds » qui officient en « meute », c’est-à-dire en une masse physique soudée, hurlante, et ces autres « salauds » qui pratiquent « l’é-meute », nouvelle forme d’une loi du lynch qui emprunte les voies anonymes du Web, les égouts du blog.  Kafka : « Cela n’évoquait plus guère la déesse de la Justice, ni d’ailleurs celle de la Victoire ; on aurait maintenant bien plutôt dit que c’était tout à fait la déesse de la Chasse »

Jacques Henric

* La meute. Yann Moix. Grasset.

** À lire, sur la justice et la censure, d’Emmanuel Pierrat, Accusés Baudelaire, Flaubert, levez-vous!  André Versailles éditeur. Affaires toujours d’actualité.

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