Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Les Cristeros

Jean Meyer

La Cristiada

CLD

 

Voilà un été qui a été riche, si j’ose dire, en événements politiques tragiques : l’affrontement russo-ukrainien, le conflit israélo-palestinien, la persécution des chrétiens d’Irak (et de ce peuple dont on ignorait ici l’existence, les Yézidis). À fait écho un livre dont j’ai découvert par hasard l’existence, la presse ne s’y étant pas montré particulièrement attentive. Son titre, la Cristiada ; sous-titre, la Guerre du peuple mexicain pour la liberté religieuse. L’auteur : Jean Meyer, un universitaire ayant enseigné à Perpignan et Mexico, grand connaisseur de l’histoire du Mexique et plus précisément de ce phénomène étrangement méconnu dans nos régions « laïques », une révolte armée qui a débuté en 1926, pris fin en 1929, et dont le bilan officiel fut de deux cent cinquante mille morts. Sans être un spécialiste de l’histoire du Mexique, je me suis intéressé comme beaucoup de gens de ma génération aux révolutions qui se sont succédé dans ce pays dès la fin du 19ème siècle. Emiliano Zapata, Pancho Villa furent ces figures héroïques qui, le cinéma aidant, ont marqué nos imaginaires. Tina Modotti, Edward Weston, Frida Kahlo, les fresquistes Siquieros, Orozco, Rivera, leurs œuvres et leurs conflits politiques, leurs amours, le passage de Breton, la présence de Trotski, le voyage d’Artaud chez les Tarahumaras, le séjour de Malcolm Lowry, toute cette formidable énergie de vie et de création a alimenté combien d’essais, de romans, de films. Encore récemment le livre de , Villa, revient sur cette période de l’histoire mexicaine.

Et pourtant, bizarrement, rien sur ce qui d’un simple point de vue folklorique (des hommes à cheval ressemblant à Villa ou Zapatta, moustachus, bottés, coiffés de larges sombreros, revolvers à la ceinture, cartouchières barrant leur poitrine, lassos, fusils, disons tout l’attirail et la panoplie du révolutionnaire mexicain…), aurait dû retenir l’attention non seulement des historiens mais des générations d’intellectuels romantiques prompts à s’enflammer pour toute grande rébellion dans le monde. L’explication de ce que Jean Meyer est bien obligé d’appeler une conspiration du silence ? Elle tient à un petit détail que j’ai omis de signaler dans l’évocation de mâles figures de rebelles en armes : au-dessus de leurs cartouchières, entre les bretelles de leurs fusils, il portaient au cou, ou cousues sur leur vêtement, un signe de ralliement, intempestif sans doute aux yeux d’une certaine gauche intellectuelle : une croix. Dans la lutte sanglante qu’ils menèrent contre un état et son armée, ceux que leurs ennemis désignèrent sous le nom de Cristeros (en référence à leur cri de ralliement : « Viva Cristo Rey ! ») furent à deux doigts de vaincre militairement. Bien que soutenus par la grande masse du très catholique peuple mexicain, indiens compris, ils furent défaits à cause de l’embargo américain sur les armes. Une paix fragile, provisoire (une nouvelle Cristiada sera bientôt lancée), n’empêcha pas que la plupart de leurs chefs fussent assassinés. Serait-ce, l’occultation de cette guerre et le fait que Jean Meyer a eu le plus grand mal à avoir accès aux archives de l’État et de l’Église mexicains comme à celles du Vatican, une nouvelle preuve que l’histoire serait toujours écrite par les vainqueurs ? Donc: Exit les Cristeros !, lesquels dans les imaginaires des bons républicains laïques que nous sommes, ne pouvaient passer que pour de nouveaux croisés ou pour ces Chouans qui combattirent la Révolution française au nom du Roi ! Rapprochement historique tout à fait infondé, car s’il y eut conflit à caractère religieux, il ne présenta à aucun moment un arrière-fond politique. La chance de Jean Meyer, ayant des difficultés à consulter des documents écrits, est qu’il put rencontrer les derniers acteurs de ce soulèvement populaire qui ensanglanta le Mexique. Pour mener à bien son travail d’historien, leurs témoignages lui furent très précieux.

 

Pétition intellos

 

  1. Le Président Plutarco Elías Calles est au pouvoir. Pas un dictateur à la Porfiro Díaz, non, un politicien démocratiquement élu — si l’on peut dire, car après des purges sanglantes et des élections truquées —, franc-maçon, violemment anti-clérical, nationaliste, fasciné par Mussolini, qui accepta du Klu-Klu-Kan en 1927 un don de dix millions de dollars pour l’aider dans sa lutte contre les catholiques (faut-il appeler que le KKK n’avait pas pour cibles que les Noirs et les Juifs, mais aussi les catholiques), et que l’ambassadeur américain Morrow traitait de « gangster ». C’est ce Calles qui, à une Constitution déjà antireligieuse qui rendait illégaux les ordre monastiques, autorisait l’État à confisquer les biens de l’Église, y ajouta des décrets permettant de fermer écoles catholiques et couvents, d’expulser les prêtres d’origine étrangère, d’interdire le célibat sacerdotal, le port de la soutane et les revues religieuses, de retirer au clergé les droit de vote, de rassemblement et de liberté d’expression vis-vis du gouvernement, d’arrêter prêtres et évêques soupçonnés d’inciter à la rébellion contre l’ État, de permettre aux agents fédéraux d’entrer de force dans les églises (il y aura des morts chez les manifestants s’y opposant), tout en encourageant des Églises schismatiques, les missions protestantes et le prosélytisme évangélique. Ces lois provoquent un tel tollé que l’Église prend une décision sans précédent dans son histoire : une grève des prêtres, la suspension du culte, plus de sacrements, plus de baptêmes, de communions, de mariages, d’enterrements, de confirmations de catholiques. Dans tout le Mexique, des marches pacifiques sont organisées pour l’abrogation de la loi Calles. L’État réagit en interdisant le culte privé et en scellant les portes des églises, car, bien sûr, les prêtres avaient continué à pratiquer dans l’ombre le culte . En 1926, Pie XI protestera par l’encyclique Iniquis Afflictisque. Rien n’ y fera. Cette fois, quand les prêtres sont pris, ils sont emprisonnés, l’un d’eux est exécuté (mort en « martyr », il sera canonisé), d’autres, quatre-vingt dix, subiront le même sort, fusillés sans procès pour avoir célébré la messe et porté des vêtements sacerdotaux.

 

Devant cette situation, un mouvement de résistance armée s’organise dans toutes les provinces. Des milliers d’hommes et de femmes s’engagent dans ce qui va devenir une armée populaire. En 1927, ils seront jusqu’à vingt mille combattants, selon Jean Meyer. Ils mènent d’abord une lutte de guérilla, puis lorsque d’anciens révolutionnaires aguerris prennent leur tête, les Cristeros parviennent à écraser des régiments entiers de fédéraux. Des brigades féminines participent aux combats, pas les prêtres qui sont interdits par l’Église de prendre les armes (seuls cinq transgresseront l’interdit), ce qui n’empêchera pas les troupes gouvernementales de mener contre eux une une répression féroce. Quant aux Cristeros prisonniers, ils sont sommés de renoncer à leur foi, sont torturés, écorchés vifs, fusillés ou pendus, les femmes violées, leurs modestes biens confisqués ou détruits. Les églises sont mises à sac, un grand nombre sont brûlées. Dans les documents photographiques illustrant le livre de Jean Meyer, on peut voir le ministre de la guerre attablé dans une église, devant l’autel, au centre d’une bande de militaires en goguette, réunis pour une parodie profanatrice d’office divin, en train de boire le champagne dans des calices ; et puis il y a ces terribles photos de corps de prêtres  torturés, ou celle, impressionnante, rappelant le travelling du film de Kubrick, Spartacus, où l’on voit l’interminable file des esclaves crucifiés. Là, c’est un alignement de corps de Cristeros pendus le long d’une voie de chemin de fer. « Document contre-productif », note Jean Meyer dans la légende de la photo, car ce sont ces témoignages visuels qui eurent pour effet d’ébranler les consciences des Américains et de certaines élites européennes (une pétition de soutien aux catholiques persécutés fut signée dans la Croix en 1928 par des intellectuels de renom, dont Jacques Maritain et G.-K. Chesterton). Le Vatican se joignit aux pressions diplomatiques et morales qui s’exercèrent alors sur le gouvernement mexicain pour qu’il cesse les persécutions, négocie enfin avec les Cristeros et que la loi Calles soit suspendue. Les articles anticléricaux n’en furent pas rayés pour autant de la Constitution mais l’Église mexicaine retrouva une relative liberté, ce qui assura une tout aussi relative paix religieuse pour les décennies qui suivirent. Relative puisque de 1935 à 1940, se développa une « Secunda Cristiada » suite à de nouvelles persécutions de l’Église, inspirées à Calles par l’exemple de la Russie soviétique, de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste. Jean Meyer nous apprend que les tristement fameuses lois anticléricales n’ont été modifiées qu’en 1992 . Et il faudra attendre le 21 mai 2000 pour que vingt-cinq prêtres assassinés soient canonisés par Jean-Paul II ;   Benoit XVI en béatifiera deux autres en 2005.

 

Après avoir lu cette Histoire illustrée du soulèvement des Cristeros de Jean Meyer, j’ai appris qu’en 2006 avait paru sur le même thème un livre signé Hugues Kéraly (1), la Véritable histoire des Cristeros et qu’un film américain était au même moment projeté dans une salle parisienne. Bon, mauvais ce film ? Il fut, en tout cas, l’occasion d’une polémique déclenchée par un article publié dans la Croix. La journaliste de ce quotidien catholique jugeait qu’il n’était pas d’inspiration chrétienne parce qu’il oubliait « l’interdit évangélique de toute forme de violence ». Je ne sais si cette dame a lu en entier les Évangiles (notamment les passages où Jésus dit qu’il n’est venu apporter la paix mais le feu et le glaive, et en particulier la division au sein des familles, si ça ce n’est pas de la violence !…) , et si, catholique, elle tient pour nuls et non avenus tous les textes des Pères de l’Église, notamment saint Augustin et saint Thomas et leurs considérations sur ce qu’est une « guerre juste ». Je suppose qu’elle doit être en désaccord avec le pape actuel et les évêques de France affirmant la nécessité de recourir à la force pour sauver les milliers de chrétiens menacés de massacres par les fous de l’État islamique. Comme me faisait remarquer mon ami Fabrice Hadjadj, si Jésus a dit : si quelqu’un te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi la gauche, il n’a pas dit : tends-lui la joue de tes enfants, de ta femme, de ta mère… Les Cristeros d’hier, les chrétiens d’Irak d’aujourd’hui, ont entendu, eux, comme il fallait le message évangélique.

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2 Responses to “Les Cristeros”

  1. PB dit :

    Merci pour ce bel article.
    Le journal catholique bimensuel  » L’homme nouveau  » ( site internet : l’homme nouveau.fr), dans son hors-série N° 14  » Des martyrs aux dissidents Ils n’ont rien lâché  » consacre 16 pages aux vendéens et aux christeros.
    J’attends depuis mai dernier, date de sortie du film Cristeros, qu’il soit programmé dans une salle de ma région ….Mais puisqu’une seule salle le programme à Paris actuellement ( cf article de Jacques Henric ), je perds mes illusions et vais le commander en DVD comme me le propose le bimensuel « L’homme nouveau » dans son numéro 1577 du 8 novembre

  2. JB dit :

    Pourtant il y a le roman de Graham Greene – qui était lui-même catholique – « La puissance et la gloire » (1940), qui prend pour cadre la guerre des Cristeros, avec l’histoire d’un prêtre pourchassé, et finalement exécuté. Le livre a eu un succès énorme, et après la guerre, en pleine époque du communisme et de l’athéisme triomphants, il était partout, en livre de poche notamment.
    John Ford en a tiré un film, The Fugitive (en français « Dieu est mort »), avec Henry Fonda dans le rôle, en 1947.
    http://www.livrenpoche.com/la-puissance-et-la-gloire-e9552.html


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