Auteur: Jacques Henric

Jacques Henric est né à Paris en 1938. Enseignant de 1960 à 1985, il collabore dans les années soixante aux Lettres Françaises, hebdomadaire culturel dirigé par Louis Aragon. Il publie ses premiers romans dans la collection Tel Quel. Il appartient depuis 1971 au comité de direction de la revue Art Press.

Le Bien, le Mal, les lois, la répression…

Il a fallu le judaïsme et le christianisme, et toute la grande littérature (relisons notamment Billy Budd de Melville) pour, non pas brouiller les frontières entre le Bien et le Mal, mais voir comment souvent ils peuvent n’être séparés, comme dit la Torah, que par une « haie de roses ». Voilà une vérité qui échappe probablement aux quelque cinquante parlementaires (déjà en vacances, les autres ?) qui ont voté cette proposition de loi condamnant  une peine de prison et amende tout citoyen français mettant en question le terme de « génocide » pour le massacre de masse des Arméniens par l’État turc en 1915. La France avait déjà reconnu en 2001 l’existence de ce « génocide », mais ça ne suffisait pas à nos politiciens. À l’envie de pénal, comme disait Muray, il fallait ajouter la jouissance de la répression. On a déjà eu en 1991 la loi scélérate, dite Jolibois, réprimant la liberté d’expression, la loi Taubira, et récemment le projet de loi pénalisant les clients des prostituées…  Qu’importe qu’un Robert Badinter juge toutes les lois dites « mémorielles », y compris la loi Gayssot, anti-constitutionnelles ; qu’importe que tous les historiens, comme le rappelle Pierre Nora, se soient élevés contre ces « aberrations juridiques » les empêchant de continuer leurs recherches en toute liberté, et aient refusé aux juristes et aux politiques de dire l’Histoire à leur place ; qu’importe que la France soit paradoxalement le seul pays à ne pas respecter l’esprit et la lettre de la Déclaration des droits de l’homme et qu’avant de balayer devant sa porte (Vichy, guerres coloniales), elle soit occupée à donner des leçons de morale à la terre entière ; qu’importe qu’aucun historien dans nos démocraties n’ait jamais nié la monstruosité des massacres perpétrés par l’État ottoman en 1915 (auxquels les Kurdes ont prêté main-forte), même si certains ont discuté le terme de « génocide », pour le parallèle qu’il impliquait avec la Shoah, qu’importe, si cette nouvelle loi était bonne pour glaner les voix de la nombreuse communauté arménienne aux prochaines élections présidentielles.

Le Bien le Mal… Le Mal côté Turcs, le Bien côté Arméniens ? Et l’épuration ethnique menée par les Arméniens dans une partie du territoire de l’Azerbaïdjan aujourd’hui occupée illégalement ? Et la complicité des Arméniens avec les Iraniens, les Russes et les Chinois dans leur soutien au bourreau du peuple syrien, Bachar el Assad ? Le Mal, le Bien… Le Bien côté Arménie, le Mal côté Turquie ? Mais demandez à des Français d’origine juive dont les parents et grands-parents vivaient depuis des générations en Turquie, où se manifestait l’antisémitisme. Chez les Turcs ? Non, l’Empire ottoman était libéral en matière de religion. Pas de pogroms comme en Pologne ou en Russie, bons pays chrétiens. L’antisémitisme, c’était chez les Arméniens chrétiens qu’on le trouvait. Alors le Bien, le Mal…

Sarkozy, favorable à la Boyer, demandait aux Turcs de « garder leur sang-froid ». Il devrait se le conseiller à lui-même et à ses porte-flingues de l’UMP. Quant aux socialistes, qui de leur côté l’ont suscitée et vont la voter, cette loi, pour une fois, pas un mot contre Sarkozy. Nouvel épisode d’un bal des faux-culs…

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5 Responses to “Le Bien, le Mal, les lois, la répression…”

  1. Castor dit :

    Le terrain est miné, les mots sont piégés. Si vous dites ‘massacre de masse’ vous êtes classé pro-turc, à la limite négationniste, si vous dites ‘génocide’, vous êtes classé pro-arménien, anti-turc, limite sarkozyste. Quoique le PS a voté aussi la loi non ?
    Mais elle n’est pas encore promulguée

  2. Selim dit :

    La manière dont les gouvernants français vont à la pêche aux voix avant chaque élection présidentielle est absolument lamentable. Ils devraient être disqualifiés d’emblée pour un second mandat. Mais non, si ça ne les aide pas, ça ne les empêche pas de parader sur les estrades et même d’être réélus, le cas échéant.

  3. Castor dit :

    C’est pire qu’un génocide pour les Palestiniens, il n’en reste plus un seul, pas même un seul individu, ni dans les camps, ni en Cisjordanie, ni à Gaza, ni en Israël, ni nulle part, ils ont été oblitérés, annihilés, éradiqués. C’est un megagénocide, un hypergénocide, un… un… Il faudrait trouver un autre mot. Rien n’existe dans le vocabulaire pour qualifier ça !

  4. adel habbassi dit :

    Drôle de lecture diachronique : elle est triste votre « histoire sélective »….!!! et le génocide du peuple palestinien…?!!? est-ce que la terre des Palestiniens, elle, « est occupée légalement » ?!!!?

  5. Castor dit :

    OK, mais est-ce un génocide ou pas, selon vous ? Doit-on employer le terme génocide ou massacre de masse ?